LE RAYONNEMENT CINÉTIQUE DU DÉTAIL DANS L’ART PICTURAL DE LAURENCE DE MARLIAVE par Frédéric Andreu (FR)

Il y a quelque chose de proprement cinétique  dans la peinture de Laurence de Marliave. Je pourrais citer plusieurs de ses compositions où figurent d’imposantes maisons à pan-de-bois soudainement animées par un simple détail pictural. Je pense notamment à cette petite bicyclette, résonnante comme une soudaine invite à partir en maraude dans les venelles de Touques, village normand où Laurence a élu domicile.

Le rayonnement sémantique du détail, clin d’œil de l’artiste à l’observateur, inscrit immédiatement Laurence de Marliave dans une généalogie de peintres où la place de Vermeer ne serait pas usurpée. Que serais-tu devenue, « Jeune fille à la perle » sans ce petit éclat à ton oreille ? L’un des défits relevés par le peintre dans la solitude de son atelier consiste à créer l’illusion d’une animation dans un art qui à rebours de la musique appartient à l’espace.


Je me suis souvent demandé par quelle magie certains peintres parvenaient à créer cette illusion de mouvement optique au diapason d’un menu détail. Quelques exemples tirés du « Voyage dans mon village » semblent soudain créer une invite au mouvement, un vélo, un reflet dans le flux d’une rivière, le rayonnement lumineux d’un réverbère.

Ne nous semble-t-il pas qu’une œuvre d’art puisse apparaître en soi comme le « détail » annonçant une nouvelle ère esthétique ? Ou le « la » d’un cycle nouveau ? C’est la théorie prêtée notamment à Michel Podgorny. On pressent qu’en effet, les bouleversements vécus par les sociétés, seraient pour ainsi dire anticipé par une œuvre d’art emblématique. À coup sûr, l’art de Laurence de Marliave anticipe lui aussi un « quelque chose » que nous ne pouvons pas connaître puisque nous n’en sommes pas encore les contemporains. Contentons nous donc de feuilleter, pour notre plus grand plaisir, les pages de son carnet de croquis joliment intitulé « Voyage autour de mon village ». Ce carnet a un effet évasif immédiat pour ceux qui le feuillettent. J’en ai fait moi-même l’expérience. On a même le sentiment que Laurence nous escorte « entre mer et terre » de sa Normandie secrète.

À première vue, ce qui frappe dans les croquis de Laurence, ce sont ces imposantes maisons aux façades striées de poutres, ces cieux bas et lourds annonciateurs d’orages et ces arbres aux feuillages pourpres rendus par des couleurs chaudes qui font penser à Gauguin. Les scènes villageoises de ses toiles, où ne figurent que de rares passants, sont de nature à inspirer les rêves des moins rêveurs d’entre nous. Et c’est là l’essentiel.

La signature de l’artiste :

À la mi-novembre de l’an de grâce 2022, je me rendais dans l’atelier parisien où Laurence travaille. C’est dans cet atelier que Laurence prodigue ses cours de peinture.


Le bel atelier et son arrière salle foisonnent de toiles diverses et variées dont aucunes ne portent la signature de l’artiste. Ce n’est qu’au mitan d’un échange courtois et sympathique que Laurence me tendis un petit ouvrage. Ce qui apparut comme un simple catalogue imprimé s’avéra être un carnet de croquis de très bonne facture.

C’est dire si le secret de Laurence est bien gardé! Gardé comme ces trésors d’églises ou comme ces choses que l’on ose pas dire à un inconnu. Une fois rentré, je feuilletais le précieux viatique au titre si joliment allitéré en « age » : « Voy-age autour de mon vill-age ». Le lendemain matin je me levais avec l’étrange impression d’avoir réellement arpenté les ruelles de cette petite commune normande « coincée entre mer et campagne ».

Les toiles de cette artiste-peintre font spontanément écho à notre monde intérieur. Et c’est là une des missions sacrées de l’art. Son art dialogique se situe à rebours de ces monologues picturaux, imbus de prosélytisme, où le peintre donne le sentiment de ne se parler qu’à lui-même. Les exemples de ces oeuvres sont si nombreux qu’il est inutile d’en faire la liste. Il suffit de se promener dans nos villes, nos places, nos squares, et d’ouvrir les yeux. Ces productions « sans rivage » laissent le plus souvent le spectateur sur le gravier. À contrario, l’art de Laurence de Marliave est secrétaire (dans le sens originel de « gardien du secret ») des paysages, des maisons et des cours d’eau. Les échos narratifs de ses toiles font voyager le spectateur plus loin.

« Secret », « mystère » ou « dialogue avec l’âme », prenez, chers lecteurs, le mot qui vous sied le plus ! L’important n’est pas de se perdre en verbiage et en conjectures philosophiques, mais de rendre compte de cette expérience saisissante que l’observateur passionné ne peut pas ne pas vivre en présence des toiles de Laurence.

Comment « cela » se produit-il ? À mon avis, certains menus détails picturaux : une bicyclette posée contre un mur, un réverbère lumineux, etc. donnent immédiatement le « la » à l’ensemble de la composition qui se met à résonner (dans le sens de « résonance » et pourquoi pas de « raisonnement » ?) jusqu’à l’Heure la plus tardive de l’âme…

« Voyage autour de mon village », le titre du recueil de croquis compte huit pieds. L’artiste l’a-t-elle choisi à dessein de composer un octosyllabe ? A-t-elle pris conscience que ce titre contient cette double affectation esthétique qui est, selon moi, au cœur du projet de Laurence : la fixité (le village) et le mouvement (le voyage) ? Comme quoi, le proverbe antique « nomen est omen » fonctionne toujours à merveille ! Tout nom est « présage » nous intime le célèbre proverbe latin, à fortiori lorsque ce nomen est le titre d’un ouvrage.


Cette « double affectation » fait sans doute aussi écho à l’Histoire de ce coin de Normandie située entre enracinement terrien et mobilité fluviale ; « Touques » n’est pas seulement le nom d’un village, c’est aussi celui de la rivière éponyme. Et cela tombe bien car ce que le village voile par sa fixité, la rivière le dévoile : « L’eau de la rivière est le regard de la terre, son appareil à regarder le temps » nous assure Paul Claudel.

Notons aussi, puisque nous ne craignons désormais plus les rapprochements imprévus, que cette lumière, si parcimonieusement distillée sous le pinceau de Laurence, est à la fois corpusculaire et ondulatoire. Encore une occurrence symbolique de cette double affectation esthétique qui décidément s’invite partout dans l’œuvre de Laurence. Je ne sais pas si j’adhère pleinement en cette science exacte à laquelle nous sommes collectivement sommés de croire, mais cette « théorie corpusculaire de la lumière » tombe plutôt bien car c’est elle et elle seule – la lumière – qui conduit la vision des peintures de Laurence de Marliave jusqu’à nos yeux, fenêtres de l’âme.

Site de Laurence de Marliave :
https://laurencedemarliave.com/

Voyage autour de mon village, Touques

MARLIAVE ; ERIK DE SAINT PIERRE

Éditeur : ateliersetoilenormandie

Prix de vente au public (TTC) : 25 €

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