Expo Arslan au Centre Pompidou, suggestion Nicole Esterolle (FR)

Jusqu’au 22 janvier 2023

LE PEINTRE TURC YÜKSEL ARLAN AU CENTRE POMPIDOU

Divine surprise de voir cet inclassable et somptueux peintre exposé au Musée National d’art Moderne du Centre Pompidou, qui préfère en général les stars de l’art conceptualo-financier international, aux artistes chargés de contenu. … Mais on me dit que cette expo est celle de 160 œuvres données au Musée par la famille, et que le directeur de celui – ci a , grand prince, généreusement accepté le cadeau… 

Voici le texte de mon ami Yack Rivais – ami aussi d’Arslan- écrit pour le magazine Artension en 2008, à l’occasion de l’exposition rétrospective Arslan à Istanbul :

Yüksel Arslan naît à Istambul ,près de la maison de Pierre Loti . Parents ouvriers, pauvreté. Solitaire, il dessine, ses dessins plaisent, il s’inscrit à l’Institut d’Histoire de l’Art plutôt qu’aux Beaux-Arts : «on peut faire de la peinture, sans être peintre». Refus de trahir sa classe.

Il cherche des couleurs naturelles, frotte des plantes, des pierres, avant de découvrir une recette : terres broyées, beurre, miel, sucre, sel, savon, gouttes de jus de tabac contre les bactéries, urine (la sienne, le pacte est scellé physiquement), et blancs d’oeufs. Il laisse sécher, dessine avec des minéraux sur papier.

Il expose, il vend, peut s’acheter des livres. Il lit Freud, Baudelaire, Nerval, Rimbaud, Sade, Nietzsche.

André Breton l’invite en 1959 à l’Exposition Internationale du Surréalisme, mais Arslan ne pourra sortir de Turquie que deux ans plus tard.

Première exposition, à huis – clos par prudence, chez Daniel Cordier qui vend ce qu’Arslan baptise ses «Artures», comme d’autres diraient des «machins ». 

L’artiste a rencontré Lidy, ils vivent ensemble. Il expose à Copenhague, à Francfort, à Paris. Mais à Ankara, dix artures sont saisies pour «pornographie». Procès.

Arslan étudie Marx, Engels, et de retour à Paris, décide en 1969 de « mettre en images Le Capital ». Il travaille jour et nuit. «L’exécution de certains tableaux, La Crise, La Circulation du Capital, La Plus  Value, avec les notes et dessins préparatoires dans les cahiers durait de sept à huit mois.» Un livre paraît (Maloine, 1975). Une exposition confirme. Puis Arslan « actualise le Capital», cinq ans de travail encore, exposition chez Briance. 

Il entame de nouvelles séries : «Influences», «L’Homme», «Auto-artures», «Nouvelles Influences». Il ne quitte l’atelier que pour acheter des livres, marcher au bois ou boire un demi à La Palette avec Topor et les copains. «Impossible à classer, dit son ami Ferit Edgü, on dirait qu’il prend ses précautions pour ne pas avoir de suiveurs».

Il respecte le pacte. Il ne se renie pas. Il s’interroge sur ce qui l’attire, comment et pourquoi il l’intègre à ses conditionnements intimes. Les passeurs (poètes, écrivains plutôt que peintres), le happent. Les idées s’imposent.

Pourquoi le touchent- elles, pourquoi le changent-elles ? Les effets qu’il enregistre sur les autres le situent. (Exemple : l’arture des «hallucinations » traduit des données cliniques en dessins d’yeux d’hallucinés.)

L’homme est partout «lisible» entre les potentialités, ses limites physiques ou mentales, matérialisées sans hypothèques : maladies, déviances, génie, folie. Nietzsche et l’athéisme, Freud et la sexualité, Marx et le travail : on ne peut aborder ces rivages que libre. Les artures, didactiques, laissent imaginer le bonimenteur de foire expliquant sur celles-ci la circulation de l’argent, les ravages de la syphilis, la biographie d’un grand homme.

«Avant d’être un peintre, écrivait Arslan, je suis un lecteur, un Tuis (du nom que donnait Brecht, par raillerie, aux intellectuels) ». 

La profusion d’informations dans ses artures épie autrui comme un frère, et collectivement comme élément d’ensembles qui le circonscrivent. L’inventaire est cynique : «Après quatorze années de travail pour réaliser la série de L’Homme, je me suis dit : ça suffit ! Cette étrange créature méritait- elle un tel travail ?». 

Suite à l’exposition chez Valois en 1996, l’artiste cesse d’exposer. Les amarres au monde sont larguées, mais personne n’oublie ses dessins. 

Brett Littman, jeune directeur du Drawing Center de New York vient de les exposer. Le Santral Musee d’Istamboul prépare une rétrospective (six cents tableaux), le Rheinische Museum de Remcheid(Cologne) offre une exposition. Arslan travaille toujours, par le truchement des livres. Les symboles du savoir entretiennent le pacte : ils l’ont fait choisir autrefois l’Histoire de l’Art (science, pensée) plutôt que les

Beaux- Arts (esthétique), ils ont guidé ses explorations hors du chemin socialement programmé, par eux il a associé l’art, cette donnée

«bourgeoise», à l’invention d’artures viscéralement prolétaires, enrichi et tressé la plus fine fleur d’Europe à ses racines orientales terribles.»

Le Centre Pompidou

Place Georges-Pompidou, 75004 Paris, France

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