La Foire de Bâle : l’usage de Paris dans les stratégies du marché par AUDE DE KERROS (FR)

Marc Padeu
Conversation Au Pique-Nique, 2022
Acrylic on canvas | 79″ x 87″

La Foire de Bâle qui se tient à Paris témoigne du rôle de la place parisienne dans le marché mondial de l’art. Artistes et capitaux viennent en nombre, pour se montrer et se faire connaitre.

La première édition de la Foire de Bâle à Paris a eu lieu ce 20 octobre 2022. Elle remplace la FIAC. C’est un évènement qui a demandé l’accord du Président de la République et la collaboration du ministère de la Culture. En effet le Grand Palais fait partie du patrimoine créé par l’État français à la fin du XIXe siècle pour que les artistes puissent être exposés par l’entremise de Salons. L’État avait alors décidé de ne pas intervenir dans les consécrations artistiques, mais de créer et subventionner ce lieu de prestige au service des artistes, pour encourager une création libre. Le remplacement d’une Foire française par une Foire internationale est donc un acte éminemment politique.

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Depuis 2020, l’actionnaire majoritaire du groupe MCH possédant la marque mondiale « Foire de Bâle » est l’Américain James Murdoch.  Non seulement il a sauvé MCH en grande difficulté, mais il a aussi rendu possible l’OPA sur le Grand Palais.  Le quadrige formé par les quatre foires, Bâle, Hong Kong, Miami, Paris est le pivot autour duquel s’organise la chaîne de production des cotations de l’Art contemporain. C’est grâce à l’activité de création et de conception de ses dirigeants que se coordonne le jeu des hyper galeries, grands collectionneurs, institutions, salles des ventes qui fabriquent en réseau les cotes de l’art. C’est là que s’élabore une permanente réflexion entre les acteurs du marché sur les stratégies à adopter pour s’adapter à ses évolutions constantes, le centre de ce marché étant New York.

La prise du pouvoir de Bâle à Paris est un évènement qui se produit dans un contexte international troublé par la guerre, après le Brexit, après la pandémie qui a interrompu la circulation mondiale si importante pour l’écosystème de l’Art contemporain.

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La presse unanime évoque ce grand chamboulement qui doit faire la fortune de Paris et redorer son blason… cependant quelques surprises attendent le parisien qui, curieux, franchit le seuil du Grand Palais éphémère. Il a payé sa place 40£, a passé le dernier contrôle et il se trouve face à un mur. En faisant les premiers pas, aucune vue d’ensemble, aucune ambiance n’est perceptible.  Il se retourne et aperçoit le premier stand, celui de Louis Vuitton coincé entre les deux portes d’entrée :  un grand casier plein de sacs à main signés par les artistes les plus chers du monde … œuvres d’Art portables qui annoncent sans doute la nouvelle philosophie du lieu ? Fonctionnel, artistique, utile. Un peu désorienté, le visiteur tourne à droite et entame un parcours où galeries se succèdent de façon uniforme.

Déambuler dans cette foire c’est circuler en rond dans un univers rhizomique. C’est le nouveau style… le changement est là ! Rien à voir avec le gout parisien de la perspective, de la mise en scène et du désir de se distinguer du voisin.  Le climat est plus puritain que glamour. Bâle n’est pas Paris !

La première édition de la Foire de Bâle à Paris

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Toutes les galeries ont adopté le même code qu’elles soient prestigieuses ou plus modestes :

 Tous les murs sont immaculés. Règne alors la sidérante blancheur du surnaturel « White Cube ». Les œuvres irradiées sont ainsi purifiées. L’accrochage adopté de façon générale est celui de la mosaïque d’œuvres qui vont des avant-gardes d’avant la guerre de 14 à celles d’après 45 récemment admise, et du post Covid. La macédoine rassemble sur les mêmes murs l’art de toutes les époques et de tous les pays. Ce n’est pas l’organisation d’une correspondance entre les œuvres, ni l’idée d’un accord visuel qui prime, mais l’idée d’accumulation. L’accrochage est plutôt guidé par les prix de chaque œuvre et les différentiels avec les autres tableaux associés, en vue d’un bon marketing de chaque pièce. Ce parti prix a pour inconvénient de brouiller la mémoire du visiteur : à la sortie il ne sait plus dans quelle galerie il a vu quoi, les images se dissolvent dans quelque chose qui ressemble, in fine, à une soupe.

A quoi sert Paris dans les stratégies du haut marché ?

Situées sur trois continents, les trois premières foires se sont établies sur des gisements de millionnaires, des places financières aux lois fiscales favorables et munies d’un port franc. Paris n’est pas dans cette configuration. Son utilité est ailleurs. La particularité du lieu est dans : – ses marques de luxe, – son prestigieux patrimoine artistique – l’agrément du séjour – son aura – ses deux millionnaires influenceurs du milieu de l’art – son ministère de la Culture au taquet.  Paris est plutôt conçu comme un écrin pour lancer des noms, utile dans le lancement d’artistes émergents venus du monde entier pour qui elle est encore la capitale de l’Art. Paris pour des raisons symboliques est un maillon indispensable dans la fabrication d’une cote.

La différence observée entre la dernière FIAC d’octobre 2021 et la Foire de Bâle Paris + 2022 réside principalement sur la très grande visibilité accordée aux artistes émergents. C’est aussi cela qui rend Paris + différente de Miami, Bâle et Hong Kong.

C’est à Paris que les organisateurs tentent de résoudre un problème structurel déjà vif avant la pandémie : celui du renouvèlement de l’offre, la nécessité de trouver de nouvelles expressions artistiques, de sortir du déjà vu, problème de tout art officiel auquel n’échappe pas l’Art contemporain malgré sa mission subversive et dé-constructive. Lassitude et ennui des collectionneurs étaient un problème posé et sérieusement examiné dès avant l’interruption des foires.

En effet, les hyper galeries ne peuvent pas jouer le rôle de recherche et de promotion de nouveaux artistes, car leurs investissements exigent de vendre des œuvres déjà cotés à des prix très élevés. Quant aux jeunes galeries, elles n’ont pas de quoi payer les stands[1] aux prix élevés de la Foire de Bâle en vendant les œuvres d’artistes non cotés.

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Paris + apporte quelques solutions. C’est le meilleur contexte pour donner une première visibilité à des artistes émergents du monde entier, y compris des pays encore à l’écart du grand marché de l’art. Paris, sa légendaire bohème, est un lieu universellement symbolique à cet égard. Le public parisien s’est toujours intéressé non seulement aux artistes du monde entier, mais aussi aux artistes non cotés. C’est son exception culturelle ! Ce qui rend acceptable la gamme de prix que propose la foire de Bâle à Paris : de 1000 et 35 M$.

L’intérêt pour l’artiste inconnu est dans l’ADN français et cela se constate par l’existence d’un mécénat qui s’y dévoue. À part la collaboration déterminante du ministère de la Culture, ce qui n’existe pas ailleurs, il y a l’initiative de plusieurs mécènes français dont la plus connue est celle des Galeries Lafayette qui contribue à payer les stands des petites galeries.

Voit-on un art nouveau ?

Le visiteur de Paris + à la recherche de surprise, lui aussi constate assez vite que la nouveauté tant attendue, se trouve chez les artistes émergents non pas tant Occidentaux qui restent soumis aux les sévères procédures conceptuelles, mais chez les artistes africains, ou d’Asie centrale, ou d’Iran, ou autres terres lointaines. Ces œuvres attirent l’œil par leur présence et leur authenticité. Cela est vrai tant dans la partie de la foire réservée à l’art consacré que dans celle réservée aux émergents.  On peut citer comme artistes qui tranchent avec l’habituel des Foires :  Marc Padeu, Shizaré Houshiary (1955), Yu Hong (1966), Waqas Khan, Ottis Kwame Quajec, Roméo Mivekannin, Rayan Yasmineh, Kubra Khademi ; Abdel Kader Benchama,

La nouveauté ici se fonde sur leur divergence avec les codes exigés depuis un demi-siècle pour avoir le label « Art contemporain ». Ces artistes cherchent harmonie, sens. Les points communs entre eux sont, pour presque tous, la représentation humaine montrée noblement. Il s’agit de portraits en majesté d’individus singuliers aux visages graves, heureux où tragiques, sans déchéance. On voit dans ces tableaux un hommage à la beauté du monde sensible. La couleur y est vive, mais toujours subtilement accordée selon des associations nouvelles pour un œil occidental. Elle allie, contrairement au kitsch, intensité et accords de tons très complexes. Les peintres maîtrisent la composition de l’espace. Il n’y a pas de négligence dans cette peinture qui se veut achevée. Les sujets peuvent être narratifs ou quotidiens. On y sent un désir de représenter l’homme dans son individualité et son décor comme dans la peinture occidentale avant l’Art contemporain.  Mais ce qui contribue à la nouveauté de cet art est de constater une assimilation profonde de cet apport et un lien vivant avec les sources locales.

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En voyant ces tableaux, on prend aussi conscience que les œuvres qui pourraient leur correspondre, mais faites par des artistes occidentaux ne sont pas admises sur les cimaises de la foire.

D’autres évolutions sont perceptibles dans les œuvres que l’on a l’habitude de voir dans les Foires strictement « contemporaines », qualifiées d’« occidentalistes » comme cela est dit de plus en plus souvent. Ainsi, pour des raisons économiques et de meilleure circulation de l’image sur Internet, les galeries demandent aux artistes conceptuels de produire des œuvres en 2D plutôt que des installations. Le nom de « peinture » jadis exclu, remplace aujourd’hui le mot « pièce », de même le mot « peintre » qui fut diabolisé prend la place de « plasticiens ». La sémantique est très importante pour le marketing et avec les mots peintre et peinture on communique mieux avec le monde entier et on peut s’adresser à une clientèle qui vient aujourd’hui de tous les continents.

Ce qui reste inchangé est que les œuvres ainsi rebaptisées obéissent toujours au code conceptuel en vigueur depuis plus d’un demi-siècle. Son éventail de possibilités va du minimalisme à la vacuité, à l’horrifiant, au mal-peint, le kitsch, le gribouillé, dégouliné, fractionné, coupé-collé-détourné. Harmonie et beauté étant réservées à la déco, la mode, le luxe.

Nouveau style

Autre constat, on aperçoit en parcourant la foire comme quelque chose de devenu communément admis au plus haut niveau du marché de peintures, sculptures et gravures produites en nombre et vites grâce au recours numérique où la main et l’inspiration intérieure de l’artiste n’ont plus leur place. Cela crée un réflexe immédiat chez l’amateur. Son œil qui n’aime pas ce qui est plat et sans vie attribue immédiatement cette sensation soit à l’absence de talent, soit à l’emprunt numérique non déclaré. Et cela surtout quand l’œuvre semble habilement faite par ailleurs. Ce qui ne veut pas dire que l’art numérique ne soit pas un terrain fertile pour la création comme le furent la photo et le cinéma.

Si l’on compare la foire de Bâle à Paris aux éditions de 2020 et 2021 d’Art Paris et de la FIAC. On peut dire qu’il y a moins de peinture au sens non conceptuel du terme, cela avait été, même de façon timide, la nouveauté d’après Covid qu’avaient apporté ces deux foires parisiennes. Pour le reste, Bâle a suivi leur exemple en s’engageant sur les thèmes sociétaux habituels, en particulier en accueillant beaucoup de femmes artistes.

D’une façon générale, les circonstances étant redevenues plus normales, on peut dire que tout avec Bâle a été fait en plus grand, avec 150 galeries venues de 30 pays, avec plus de galeries internationales et de plus de visiteurs-collectionneurs américains selon la rumeur. Mais avec infiniment moins de charme dans la présentation.

Le style puritain sera-t-il le futur style parisien ?

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[1] La location du plus petit stand revient à 35 000 euros

Aude de Kerros est peintre et graveur.

Elle est également critique d’art et étudie l’évolution de l’art contemporain.

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