DE LA NEUTRALITÉ PÂTEUSE « IN SITU » DE L’IMMENSE PLASTICIEN INTERNATIONAL DANIEL BUREN par Pierre Lamalattie (FR)

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Voici un texte de notre ami Pierre Lamalattie, extrait de son livre paru en 2017, « L’Art des interstices, » – éd. L’Éditeur

La vivisection hilarante au possible d’une pantalonnade buréneuse, comme on en a vu des centaines…

« Le début de la conférence de presse de Daniel Buren était prévu à 11 heures. J’avais fait un effort pour arriver un peu à l’avance. Une centaine de journalistes se tenaient dans l’amphi du Bozar. À 11 h 15, la tribune nappée de feutrine verte était encore déserte. Du coup, je me suis mis à relire le communiqué de presse. C’est toujours utile, une petite révision. On y expliquait qu’il ne s’agissait pas d’une rétrospective Buren, mais d’une exposition conçue par lui. Il avait eu carte blanche pour présenter tous les artistes du XIX e et du XX e qui l’avaient influencé, ceux grâce à qui il était devenu « l’immense plasticien international » qu’il était. Ensuite, le texte prenait une tournure plus ardue. Les œuvres étaient là, insistait le commentateur, « pour nous faire prendre conscience de l’exposition, en elle-même ». À son tour, l’exposition servait à « révéler le musée en lui- même ». Cette double inversion du contenu et du contenant paraissait à l’auteur de ces lignes, un défi intellectuel réellement décoiffant. Visiblement, un truc à ne pas rater.(…)

À 11 h 35, des têtes se sont tournées. Deux hommes et une femme sont apparus à la porte, tout en haut de l’amphi. J’ai reconnu Buren au milieu. Ces trois personnes sont descendues souplement, en petite foulée, jusqu’en bas et se sont assises à la tribune, sans bruit. C’est la femme, à gauche, qui a pris la parole en premier. Elle portait un tailleur à bandes blanches et noires et de grandes lunettes polygonales à rayures assorties, mais plus minces. Elle a précisé en introduction qu’elle était contente de nous accueillir. Je me suis demandé si elle avait fait ces choix vestimentaires à base de rayures en hommage à Buren ou si elle était naturellement portée sur la valeur décorative des lignes droites. Elle tenait aussi à exprimer toute sa gratitude à celles et ceux qui avaient contribué à cet événement conçu in situ. J’ai noté qu’elle disait « in sitou ». J’ai eu un doute. Fallait-il prononcer cette locution latine « in situ » ou « in sitou » ? Il y avait beaucoup de gens à remercier. Elle parlait d’abord en français, puis en néerlandais. C’était assez long, ces doubles remerciements. Mais personne ne manifestait d’impatience. Il y avait même des journalistes qui prenaient des notes.

Buren siégeait à côté d’elle, arborant une expression de neutralité pâteuse. Au bout de quelques minutes, il a sorti son smartphone pour consulter ses SMS, ses mails ou quelque chose de ce genre. Cela l’a distrait un moment. Finalement, il a rangé l’appareil dans sa poche. Les remerciements de la dame continuaient. On était en régime de croisière. Machinalement, tout en l’écoutant, le plasticien s’est mis à tripoter ses doigts de la main gauche avec ceux de sa main droite, puis l’inverse. C’était tranquille. Il y avait sans doute plusieurs centaines de personnes à remercier. Un gros boulot. Ensuite, Buren a rapproché ses doigts de son nez, un nez généreux à la Ghirlandaio. Je me suis demandé s’il allait se le trifouiller aussi, là, devant tout le monde. Pour le coup, le geste aurait été transgressif. Mais non, cela ne s’est pas produit, il est resté très correct. Il a reposé ses mains sur la table. Il a jeté un regard ennuyé sur la salle puis sur l’oratrice. Ensuite, il s’est incliné vers elle. J’ai cru qu’il allait lui souffler d’abréger. Mais il se penchait juste pour

tirer quelque chose de sa sacoche. C’était son journal. Il l’a déplié sur la feutrine et a commencé à lire et à tourner les pages. Au bout d’un moment, la dame a donné la parole à l’homme relativement âgé placé à la gauche de Buren. C’était un haut fonctionnaire français du ministère de la Culture, venu de Paris. Dans son administration, évidemment, il n’y a pas les mêmes codes vestimentaires qu’aux Affaires étrangères. L’orateur était habillé en rocker, avec un jean serré façon « moule-bite » et un toupet de mèches rebelles. Mais il faisait figure de rocker sur le retour. Il a longuement développé l’idée que Buren et lui étaient de vieux potes depuis toujours. Toutes ses phrases ou presque comportaient le mot Daniel : « Daniel et moi », « J’ai dit à Daniel », « Daniel m’a dit », etc. Pendant ce temps-là, je regardais Buren. Il me rappelait quelqu’un. Mais impossible de me souvenir qui. La locution in situ revenait souvent dans le discours du haut fonctionnaire. Il prononçait avec un « U » net. S’agissant d’une sommité du ministère de la Culture, je me suis dit qu’on devait pouvoir lui faire confiance. Il était quand même un peu triste d’observer ce personnage dont l’amour-propre logeait dans de minces interstices de gloire par procuration. Quand il a été solidement établi qu’il était un proche de Daniel Buren, l’homme s’est tourné vers le plasticien en concluant : « Ce n’est pas la peine d’en dire davantage, il vaut mieux, Daniel,que je te passe la parole. »


– OK, si tu veux, a répondu l’artiste.

Buren a indiqué en introduction qu’il n’avait rien préparé de particulier. Il a commencé à parler à l’improviste. Je l’ai regardé. C’est là que j’ai eu un flash, une réminiscence. Je me suis souvenu d’une photo d’Adolphe Thiers, le premier président de la III e  République. Il m’arrive parfois de maîtriser imparfaitement ma concentration et de glisser dans le fantasme pur et simple. J’avais le sentiment d’avoir affaire, là, devant moi, à cette même tête ronde ouatée de duvet blanc, aux mêmes sourcils épais en accent circonflexe, aux mêmes petites bajoues, à la même bouche mince et étroite, à ce même ventre arrondi dans un petit gilet boutonné. J’étais en plein rêve éveillé. Je me suis ébroué. J’étais quand même venu pour faire un article. Je me suis concentré sur les propos de Daniel Buren. Contrairement à beaucoup d’artistes contemporains, il s’exprimait avec clarté. Son parler était franc et direct. Il y avait même dans son élocution une sorte de simplicité bougonne assez agréable. À un moment donné, il a développé avec des accents d’audace qu’il n’était pas absolument opposé à la notion de beauté. J’ai trouvé cela courageux, la beauté étant généralement considérée comme une idée ringarde et condamnable dans l’univers de l’art contemporain. J’étais quand même un peu déçu qu’il n’eût pas prononcé une seule fois les mots in situ, lui qui était le spécialiste des choses in situ. J’aurais été fixé. Ses paroles se sont cependant taries assez vite. Il a indiqué qu’il préférait répondre à des questions. Le silence est retombé. Deux hôtesses munies de micros sans fil sont apparues, scrutant les pentes de l’amphi. Les journalistes étaient dispersés sur les gradins comme un troupeau d’alpage en phase de rumination. Aucun n’avait de questions. C’était un peu embêtant. Rien ! Pas un bruit ! Pas un geste ! On a attendu. Les trois personnes à la tribune se sont regardées. Il y a eu des rires gênés. Finalement, une main s’est levée tout en haut. Une hôtesse a caracolé de marche en marche pour tendre un micro à la femme qui s’était signalée.


– Excusez-moi, s’il vous plaît, a dit l’intervenante avec un accent belge, vous allez peut-être trouver ma question quelque peu bébête…

– Bébête ? Mais non ! Pourquoi ? a dit Buren, encourageant.


– C’est que je ne suis pas une spécialiste de l’art contemporain. Je suis ici parce que je remplace un collègue. Moi, habituellement, je m’occupe de la chronique animalière. Tous animaux confondus, je précise ! Domestiques et sauvages ! Il vaudrait mieux d’ailleurs ne pas dire « sauvages », mais « naturels ». Même si les espèces domestiques, en un sens, sont aussi naturelles que les sauvages. Mais c’est une autre histoire ! Bref…

– Je vous écoute !
– Eh bien ! donc, je voulais vous poser une question… une question en véritable béotienne…
– Pas de problème ! On est là pour ça !

– Vous avez dit tout à l’heure que vous étiez très content d’avoir pu réunir ici tous les artistes du XIX e et du XX e qui avaient compté pour vous. Mais, est-ce que vous n’avez pas, quand même, un petit remords ? Ne serait-ce qu’un minuscule regret ? C’est ce que j’aimerais savoir ! Est-ce qu’un ou une artiste ne vous manquerait pas ? Soit qu’il n’ait pas été possible de transporter ses œuvres, soit que vous l’ayez tout simplement oublié ? L’ouvreuse a récupéré son micro. Buren a tapoté le sien. On le sentait perplexe.

– C’est une question difficile ! a-t-il indiqué. L’artiste s’est mis à réfléchir.

– À partir du moment où on fait une exposition, il faut faire des choix ! Nouveau blanc…

– Et ensuite, les assumer ! Il s’est raclé la gorge. On a encore attendu un peu.

– Et, c’est pas toujours facile ! Il semblait en panne complète.

– D’ailleurs, dans la vie, rien n’est facile… On patientait. On y avait droit à notre réponse !

– Si ! Si ! a-t-il soudainement repris, j’ai un regret : les muralistes mexicains. Eux, ce sont de vrais artistes marxistes ! Mais, on ne pouvait pas

les transporter à Bruxelles. J’aurais pu mettre des photos, mais ce n’est pas la même chose que la peinture, surtout muraliste. Ils ont rompu avec l’art bourgeois, celui qu’on voit dans les musées. C’est ça que j’apprécie chez les muralistes. Leur art n’est pas bourgeois ! Ils n’exposent pas dans des institutions, eux ! Il a replié son journal et l’a rangé dans sa sacoche, comme s’il s’apprêtait à s’en aller.

– Une autre question ? a demandé la femme aux lunettes polygonales, à sa droite sur la tribune. Sans attendre les réponses éventuelles, elle s’est mise à remercier les participants. Décidément, c’était une professionnelle du remerciement. Elle a aussi indiqué que des visites guidées étaient prévues. Le départ se situait dans le grand hall, à l’autre extrémité du bâtiment, environ un quart d’heure plus tard.

Tout le monde s’est levé. J’étais un peu frustré que cette conférence de presse eût été aussi inconsistante. Je suis resté enfoncé dans mon fauteuil,songeur, à regarder autour de moi. Seine restait assise à ma gauche, sans rien dire. Elle attendait que je me lève pour me suivre. Je pressentais qu’elle allait bientôt me reprocher de l’avoir emmenée dans un truc relou, une fois de plus.


Les trois officiels ont quitté la tribune. C’est là que je me suis aperçu que Buren portait de grosses et confortables chaussures de jogging blanches. Elles n’étaient nullement assorties au reste de sa tenue. Cela le différenciait considérablement d’Adolphe Thiers. En fait, Buren ne ressemblait pas du tout à Thiers. L’artiste a commencé à gravir l’amphi par l’allée de côté. Sa démarche était moelleuse. Je me suis dit qu’il devait avoir opté pour un modèle avec semelles à coussin d’air. Parvenu à hauteur de ma rangée, il a vu que je l’observais. Il m’a gratifié d’un sourire complice, renforcé d’un clin d’œil. Je lui ai fait un petit signe amical. …