LA VILLE DU MANS EN PROIE À LA STREETARTOPHILIE MUNICIPALE par Nicole Esterolle (Billet d’humeur)

La fresque, en plein centre-ville du Mans (Sarthe), formera à terme un cercle qui s’étendra aussi sur la partie échafaudée du bâtiment à l’arrière. ©Frédéric JOUVET/Actu Le Mans

Un art proche du peuple

Comme beaucoup de politiques de toutes obédiences, qui n’y connaissent rien en art ni en poésie, le maire du Mans, Mr Le Foll , par effet compensatoire sans doute , adore le street-art, parce que c’est coloré, moins prise de tête que l’art bidulo-conceptuel de FRAC, plus sympa, populaire, foutraque, rebelle et accessible à tous… Un art idéal en quelque sorte, parce qu’ électoralement payant, quand on se dit plutôt de gauche et proche du peuple.

L’artiste Seth, invité d’honneur du festival Plein Champ en juillet 2022, réalise actuellement une fresque rue Jankowski au Mans (Sarthe) ©Frédéric JOUVET/Actu Le Mans

Alerter sur l’état du monde et le faire avancer


Alors, pour le festival de Street-art « Plein Champ », il a mis le paquet en faisant venir à grands frais quelques vedettes de cette discipline (avec des noms aussi terrifiants qu’ imprononçables) , et une star internationale avec ses cinq assistants, pour remplir d’images les murs de la ville. La star en question s’appelle Seth . Il n’est pas du genre punk à chiens barbouilleur de murs. Non, il est organisé, bon gestionnaire de son entreprise vendeuse de produits dérivés, a fait les Beaux-Arts, vient d’une boite de com . parisienne et il dit opportunément «  s’appuyer sur l’imaginaire, individuel d’une part ou collectif – dieux locaux, mythes, contes ». L’enfant devient porte-parole, messager de son questionnement. Il met en jeu son image d’innocence et place son personnage dans un contexte social, politique, géographique difficile. Il fait une peinture urbaine engagée pour alerter sur l’état du monde et le faire avancer. .. En fin communicant qu’il était, il sait donc parfaitement choisir les bons arguments porteurs, pour faire passer un produit intrinsèquement et ontologiquement béant.

Une petite fille qui poursuit son lapin

L’immense fresque qu’il va réaliser au Mans avec ses cinq assistants utilisera 230 litres de peinture et aura comme thème une petite fille qui poursuit son lapin comme Alice au Pays des merveilles. C’est , dit-il «  une piste vers l’imaginaire, l’idée de regarder le monde d’une autre façon, de voir la ville différemment »…. Un art , comme l’Enfer pétri de bons sentiments et de bonnes intentions, chevauchant les thèmes sociétaux les plus vendeurs, et qui peut ainsi déclencher la tendre sollicitude de Mr Le Foll, qui n’hésite alors pas à balancer, paraît-il, 100 000 euros d’argent public pour cette gigantesque opération murale, dont les mancelles et les manceaux auront, que ça leur plaise ou non , à supporter le spectacle pendant des dizaines et des dizaines d’années à venir.…

Fresque de Wen 2 au quartier des Sblons

Grosse pollution visuelle

…Des œuvres qui, même si certaines d’entre elles font preuve d’une certaine inventivité et d’une éventuelle qualité artistique, sont, dans leur majorité, plutôt stressantes et anxiogènes et peu favorables à l’élévation de l’esprit, ni à l’amélioration des rapports sociaux, compte tenu de leur gigantisme gratuit, de leur violence formelle, de leur agressivité rétinienne, de la vulgarité de leur propos , de l’indigence de leur facture, et de leur aspect le plus souvent « vomi pictural » et pollution visuelle. Rien d’autre donc dans ce « Plein Champ » ,que de la grosse artillerie communicationnelle pour une mairie qui tient à claironner son intense dynamisme socio-culturel au plan national et international. Tout cela est évidemment d’une consternante grossièreté politico- culturo-médiatique …Consternant bien sûr en termes de coût financier pour la municipalité mancelle et les manceaux…

Ravageur pour l’écosystème artistique naturel

Mais surtout, et là où cette énorme démonstration de force parachutée sur
la ville, est la plus ravageuse,

  • c’est que sa spectacularité occulte totalement et disqualifie les artistes disons « normaux » et à visage humain, qui ne font pas dans le gigantismecreux …
  • C’est aussi que sa surmédiatisation asphyxie et désespère les nombreuses initiatives locales courageuses , délicates et intelligentes, véritablement amoureuses de l’art, peu onéreuses puisque souvent bénévoles, inspirées de l’intérieur, généreuses, partageuses, ancrées dans la cité et dans une proximité avec les gens, renforçant le lien social, pleines de vécu, de sens et de contenu … Des initiatives qui sont l’expression d’un écosystème artistique naturel et bien vivant, qui pourraient être la fierté et l’honneur d’une ville et mériter l’attention, le soutien des élus municipaux et des autorités culturelles alentour, comme elles se devraient de le faire pour respecter les floraisons naturelles….
  • Je pense notamment au centre d’art FIAA et au salon annuel Puls’art, créé et géré par des bénévoles depuis trente ans, qui a une réputation nationale pour avoir révélé des milliers de vrais artistes de l’intériorité sensible,… Une manifestation, qui est exemplaire de ce qui pourrait être fait dans de nombreuses villes comme le Mans, pour peu qu’elles aient la
  • chance d’avoir pu se donner des édiles éclairés, attentifs aux réalités, et vraiment soucieux de soutenir les arts et la culture…plutôt que de se faire valoir eux-mêmes par ce genre de démonstration de force pour le moins indécente…disons le.

Art urbain, art rural , art contemporain, art à visage humain…

  • Le street-art est aussi dit « art urbain »… par opposition sans doute à un possible « art rural » dont les contours ne sont pas encore biendéfinis par les experts du Ministère qui ne connaissent rien de la ruralité.
  • Le street art semble aussi faire contrepoint à l’art conceptualo-bidulaire qui remplit les collections publiques. Les street art est
    encore interdit d’achat par les FRAC, alors qu’il est pourtant l’objet de féroce spéculation financière avec des cotes démesurées sur le marché pour un certain nombre de stars.
  • L’idée d’opposer le street-art populaire à l’art conceptuel élitiste et bourgeois ne semble guère pertinente…car ils sont autant posturaux et sociétalo-questionnatoires l’un que l’autre….Ils sont en fait, comme on el voit au Mans, le recto et le verso d’une même stratégie du pouvoir intello-buraucratico- financier , destinée à occulter la richesse et la diversité inouies de la création véritable, libre et « à visage humain ».

https://actu.fr/pays-de-la-loire/le-mans_72181/le-mans-street-art-lartiste-seth-peint-une-immense-fresque-coloree-en-centre-ville_51375346.html