Théorie de la beauté Par Patrick Burandelo (billet d’humeur)

Oeuvre : Francien Krieg Foreshorten for sure / Source : NicoleMuseum

1/ Problématique, subjectivité individuelle.

Tout d’abord, pour me présenter dans ma subjectivité, voici mon poème le plus réussi qui exprime mon sens du beau :

Ange entre les anonymes
Ton chant intime à l’abandon
Il s’imagine d’une présence divine
Indifférent jamais je n’invoque son nom
Mais toi ô âme sœur, tendre prière
Tu es l’archet dont je suis le violon
De l’arbre mort dans le ciel d’hiver
Moineau inquiet qui s’élance
Fendant le froid et touchant le cœur
Je t’ai trouvé et reconnu ma chère fleur
Encore tu seras l’unique présence
Quand le ciel et les nuages du ciel
Peupleront mon dernier sommeil
Mon cœur bat au rythme de tes ailes

Et un autre en prose à propos de notre dame :

« Notre dame cette flèche qui brûle, digne et silencieuse, puis qui tombe d’un coup, c’est quasiment une femme que j’ai vu, elle est parti avec mes souvenirs, drôles de souvenirs, ceux de livres écrits il y a bien longtemps et que n’ai pourtant pas lus, d’autres enfouis, souvenirs de jeunesses, sur lesquels je comptais bien revenir un jour, d’autres enfin immémoriaux, en quelque sorte « Cosa Nostra » dont je ne saurais rien. »

La beauté n’est pas un concept c’est sa beauté. Elle ne se laisse pas enfermer par le verbe. Elle est libre, mais on peut tenter d’en esquisser un portrait. La question est la beauté est-elle objective ? Elle semble éminemment subjective, assurément il faut un regardeur pour qu’elle surgisse en lui. De prime abord elle est définie par la subjectivité donc il y aurait autant de beautés que d’individus ou individus semblables qui s’imitent les uns les autres. En généralisant la subjectivité on définit la beauté par la société, par les experts autorisés de la beauté.

Il y aurait dans le premier cas autant de beautés que d’individus ou de groupes d’individus semblables. Quant à la société immanquablement elle instrumentalise la beauté formelle pour habiller de séduction l’exercice du pouvoir qui est rarement beau par lui-même. Le pouvoir est nu dans ses intentions sans l’alliance avec l’artiste officiel. Il lui est utile pour imprimer ses normes tant l’art est naturellement porteur de valeurs, le beau est prescripteur et inspire confiance. Il est généralement tenu pour symptôme du vrai et du bon. Il est associé au goût, autre catégorie totale comme la beauté, on connaît bien son contraire le dégout qui indique qu’il faille s’abstenir et passer son chemin.

Au fond le beau est gratuit, instrumentalisé en publicité il dégénère en esthétique, en chic. Ce qu’on appelle aujourd’hui les codes. L’esthétique, la mode, soit « le chic », autrement dit la manière d’être officielle donc socialement admise et identifiable fait le passage entre l’art et la manipulation sociale, entre le symbolique et le politique.

La limite entre subjectivité et objectivité issue des sciences dures qui pose l’objet matériel hors de nous et objet d’étude par le sujet qui s’en sépare, est-elle opérante pour l’étude de la beauté ? Telle est la question. Car c’est un phénomène intérieur et extérieur en même temps. Au regard de la beauté il nous faut tenter d’objectiver un peu le sujet (l’observateur). Cela pour faire le passage du particulier de la beauté individuelle à la beauté générale, de la subjectivité individuelle à la subjectivité d’espèce.

Indéniablement chacun imprime un roman dont il est le personnage principal fait de culture, d’éducation et de talents, d’expériences bonnes et mauvaises, de rêves. Il est le personnage principal vivant dans son contexte non moins déterminant que sa constitution pour son histoire personnelle. Il en est le personnage principal en ce qu’il subit son destin et l’auteur en ce qu’il choisit pour une part, en poursuit donc l’écriture et s’observe. Une psychologie au fond est un roman imprimé qui fait de chacun un être unique.

Donc en l’état actuel des choses on ne peut rien dire de solide sur la beauté pourtant elle existe. Traiter de la beauté pose la question de la limite entre sujet et objet. Même si on tente de l’objectiver, elle restera un phénomène humain. « L’observateur est l’observé  » disait krishnamurti. Tout est miroir, un tableau que l’on a choisi et avec lequel on vit et un miroir de son âme. Il s’agit d’objectiver le sujet regardeur, qui certes doit être satisfait consciemment et inconsciemment, au regard de la question de la beauté afin de trouver un dénominateur commun.

2/ Caractères de l’espèce humaine, subjectivité d’espèce ou cognitive.

Le principal trait de notre espèce est d’être non spécialisé au regard de la survie. Il nous faut fabriquer des outils, biologiquement nous sommes des artisans. Un félin à tout en lui constitutivement tandis que la main doit être prolongée d’un outil ou d’une arme. En général on méprise la perspective de la survie pourtant la vie est un surcroît de la survie tout comme l’art est un surcroît de l’artisanat que l’on méprise également. Sachant que le cerveau est au service du corps, le concept est le pendant cérébral de la main. Concevoir a deux sens, l’un cérébral, l’autre manuel. De même pour saisir. Il se peut que la syntaxe soit au service de la motricité notamment celle de la main. Au fond une phrase est une séquence motrice qui fait sens. Ce n’est pas abaisser l’homme, bien au contraire, si la conscience, prise en tant que phénomène, est un donné au service du corps, tout comme le corps elle ne peut que procéder d’une conscience plus vaste. On peut penser que la conscience est à l’homme non spécialisé ce que l’instinct est à l’animal. La nécessité et la possibilité de l’apprentissage est certainement un corollaire de notre non-spécialisation. Chacun qui a appris à conduire une voiture se souvient avoir été d’abord conscient des séquences motrices puis elles sont devenues un quasi-instinct.

Notre constitution est ontologiquement incomplète, non spécialisée, au regard de celle d’un félin, par exemple, qui a tout en lui vis-à-vis de la survie. C’est donc logique que notre cerveau produise du sens en réaction à l’environnement à chaque instant, notre perception n’est pas ou peu prédéterminée tout comme notre main est incomplète du point de vue de la survie si elle n’est pas prolongée d’un outil ou d’une arme. Biologiquement nous sommes des artisans, il nous faut nous spécialiser, tant individuellement que vis à vis du corps social. Rien n’est immédiat pour l’homme dans son environnement. Quand bien même il ait atteint un âge où il aura accumulé une expérience et une culture adéquate pour le décrypter, il lui restera, chaque jour, à élaborer et improviser des stratégies de survie adaptée. La peur qui est au fond l’émanation de l’instinct de survie prend donc logiquement pour notre espèce la forme de « la peur de l’inconnu. » Il en résulte cette production incessante de pensée. Le cerveau aime la cohérence et l’harmonie en lui et dans son environnement.

Production de pensées d’autant plus frénétiques qu’elles sont inefficaces en termes d’action, d’expérience acquise, et de résultat, tant sur le plan social que sur le plan intérieur de l’équilibre.

Les mots eux-mêmes sont des outils, des marqueurs de nos circuits neurologiques. Les neurosciences nous apprennent que la zone cérébrale qui régit le projet est proche de celle qui régit la motricité ou les motricités (LURIA). Ainsi « sens » a trois significations, les sens, le système cognitif, puis le sens, la rationalité et enfin la direction qui implique une notion de mouvement, d’action. Par analogie, assez proche du sens est le beau, le sens renvoie au beau pris en tant qu’harmonie cognitive et cohérence, à ce qui est intelligible, harmonieux, exploitable par les sens, ce qui plaît aux sens, les activent utilement, le contraire du chaos cognitif. Cela nécessairement en rapport avec le contexte si on généralise la question artistique aux affaires courantes. Le sens renvoie au beau, puis au vrai, la pensée adéquate improvisée en réponse aux stimulis et enfin au bon, le résultat de l’action afférente. Les trois notions étant prises de façon indissociable. Assez proche du mot sens, par sa polysémie, est le mot discernement, sauf en psychiatrie il fait l’objet de peu d’investigation. Il renvoie au sens visuel avec cette nécessité de distinguer une forme d’un fond chaotique de prime abord, cela avec une nuance utilitaire de survie. C’est, si on généralise, la faculté de décrypter une situation inédite pour lui donner une réponse adéquate. Le discernement est nécessairement une orchestration harmonieuse entre empathie, pensée, peur, expérience et surtout acte. L’indispensable acte juste qui nécessite courage autant qu’adaptation, rétroagit de façon totale sur l’ensemble du psychisme. L’acte est ainsi tout autant un paramètre que la finalité du discernement autre nom de l’équilibre. Clairement l’acte juste est beau, il fait régner l’ordre en soi et hors de soi, effacer la menace ne serait-ce qu’un moment parfois durablement.

Quand les idées ne sont pas vraies, les mots ne sont pas justes ; si les mots ne sont pas justes, les œuvres n’ont pas lieu ; si les œuvres n’ont pas lieu, la morale et l’art ne vont pas bien ; si la morale et l’art ne vont pas bien, la justice ne s’applique pas bien ; si la justice ne s’applique pas bien, la nation ne sait pas où elle doit poser son pied et sa main disait Confucius. Il a posé le premier un rapport entre sens et motricité.

3/ Caractères généraux de la beauté, le beau, la contingence et l’éthique. Suite (ici)

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