Zhou Gang. L’art, le souffle et le monde par Aude de Kerros (Billet d’humeur)

Éveil 2021 (c) Zhou Gang

La vie et l’œuvre remarquables de Zhou Gang, peintre chinois, né en 1958 à Shanghai, nous  apprennent beaucoup sur la création lors des périodes de destruction, déclin et décadence de civilisation, mais aussi comment elles renaissent quand la terreur ou l’état de soumission faiblit. Le XXe siècle leur a fait connaître guerres culturelles et utopies totalitaires les plus diverses. 

Zhou Gang, fils d’un maître reconnu et admiré de la peinture à l’encre, avait huit ans quand  commence en 1965 la Révolution Culturelle maoïste. Son père, qui avait commencé à l’initier très jeune à la pratique de son art, est arrêté et envoyé en camp de rééducation. En effet, sa pratique non « réaliste » de la peinture est jugée contraire aux « intérêts du peuple », une « vieillerie » n’allant pas dans le sens de l’Histoire. Pendant sa longue absence, un ami de son père, Fang Zheng Xian[1] prit clandestinement le relais pour instruire  le très jeune garçon.

Quand en 1975 Mao meurt, la férule s’allège dans le monde des arts. Les maîtres qui ont survécu sont progressivement  réhabilités. À Shanghai, en 1978, l’École Normale Supérieure ouvre une section Beaux-Arts proposant une spécialisation de peinture à l’encre. Zhou Gang sera parmi les premiers élèves. Il est remarqué pour son exceptionnelle virtuosité.  En 1982, son encre monumentale Hiver, (1m80 x 4m 20) présentée pour clore ses études est déjà indubitablement un chef-d’œuvre.

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Zhou Gang il est vrai, avait hérité malgré la terreur exercée à l’égard de toute création ou pensée enracinée dans la tradition chinoise, d’une initiation approfondie non seulement au savoir-faire, mais à la civilisation chinoise qui porte cet art.  Désormais diplômé, son désir est  d’aller plus loin dans la découverte de ses sources, et pour cela il lui était urgent de sortir de l’enfermement chinois. Il saisit l’occasion de le faire, en partant pour le Japon en 1987. En effet, la transmission de la peinture à l’encre n’y a jamais été  interrompue. La dimension spirituelle de cet art qui implique à la fois le corps et l’âme y est encore vivante et transmise. La Chine était alors enfermée dans un matérialisme encore absolu, imprégnant habitudes d’agir et de penser.  Les deux années passées à Tokyo à l’Université[2] l’ont fait entrer dans les profondeurs de son art et dans sa dimension spirituelle. Il s’éloigne définitivement d’une peinture au service du « réalisme » ne concernant que le présent.

Souffle de la nature, polyptique, (137cm x 430 cm ) (c) Zhou Gang

Comparer

Dix années se sont écoulées depuis son entrée à l’école, ce fut le temps de renouer le fil rompu de la civilisation chinoise, d’hériter du trésor millénaire.

Le temps était venu pour lui de prendre le chemin de l’Europe, de se confronter à l’autre civilisation où la peinture est majeure. C’est ainsi qu’en 1989 il vient à Paris. Il ressentait la nécessité de comparer, d’acquérir une culture plus vaste afin de mieux  comprendre qui il était, qu’elle était sa voie picturale. Il  explore avec passion les musées, rencontre les œuvres, découvre les maîtres. Il y établit son atelier, c’est à Paris qu’il peindra.

Il entreprend un long parcours fait d’appropriations, assimilations, traductions… une œuvre étonnante, profondément singulière naît de cette rencontre. Quand on la regarde, elle nous apparaît comme une conversation intime, amoureuse, entre deux civilisations lointaines. Ces encres peintes au retour de son exploration émerveillée du musée de Cluny, illustrent tout particulièrement la profondeur de ce dialogue sans verbe, rendu  à la main, au pinceau.

Pendant sa première décennie parisienne, il poursuit  passionnément son exploration de la couleur qu’il associe de mille nouvelles façons au noir. Il explore toute la gamme des modernités picturales, sans jamais abandonner  l’encre. Il privilégie, comme il le faisait en Chine, portraits et  personnages inscrits dans leur paysage. Il peint les Parisiennes comme jadis il peignait les Tibétaines.

Au-delà de la « modernité » picturale

C’est à Paris encore qu’il entre alors dans la troisième décennie de son art.

Il a mûri, il a peint, il a achevé aussi une licence en arts plastiques à l’Université. En arrivant dans la capitale, il l’avait entreprise pour comprendre  ce qu’il voyant sans pouvoir le définir : une  « post-modernité », abolissant  cette modernité picturale dont il faisait quotidiennement la conquête. La doxa enseignée était radicalement conceptuelle et déconstructive, dominante et officielle en France. Cette nouvelle utopie l’a longtemps laissé perplexe… Était-ce un nouveau totalitarisme, non qualifié comme tel ?

Son atelier parisien est un ermitage où la vie est silencieuse et solitaire. Pour Zhou Gang, peindre s’est expérimenté, comprendre, accomplir. Les moyens sont simples : papier, pinceau encre noire. Cela suffit pour tenter l’aventure qui consiste à conjuguer son héritage et l’acquis de ses rencontres. Sa démarche ne peut être conceptuelle, elle est « alchimique », élaboration mystérieuse entre âme et matière. Toutes deux président à une métamorphose, dont le précipité, l’œuvre unique, est profondeur, sens, beauté. Sa « famille » picturale chinoise remonte au XVIIIe siècle, avec  l’école dite des « Huit excentriques de Yang Zhou » de la dynastie Qing et plus loin encore à celle de Xue Wei de l’époque Ming[3]. Ces peintres n’ont pas connu cependant, comme Zhou Gang et quelques autres peintres chinois actuels le choc occidental.

En permanence la question du sens se pose à lui. Avec le nouveau millénaire, son désir est de ne se préoccuper désormais que de l’essentiel de la peinture. Ce qui l’anime : le souffle. Il délaisse alors les personnages, revient vers le paysage à la fois réel et intérieur, entre l’un et l’autre la frontière a disparu. Le noir absolu devient le nid d’où naissent lumière et vie, le blanc court vers la limite de ce que l’œil peut voir avant l’éblouissement. La couleur n’a pas disparu, elle semble désormais sourdre, couler sous l’ombre ou s’attarder délicatement auprès des blancs étincelants. Ces paysages sont des  portraits de l’âme. Ce qu’il recherche… ?  Les ressemblances entre la nature et celui qui la regarde, entre le  souffle, la vie, l’être.

Il a connu ce que d’autres grands artistes d’Orient et d’Occident ont vécu au moment de l’écroulement des systèmes totalitaires. Leur première réaction a été d’exercer leur liberté afin de trouver leur voie personnelle et non plus collective. La deuxième a été d’hériter du trésor de leur civilisation confisquée. La troisième d’accomplir le voyage, la confrontation  au-delà des frontières. La quatrième de dépasser la frontière temporelle d’un art qui ne serait que le témoignage du présent. L’œuvre de Zhou Gang, est emblématique de cette aventure vécue par quelques artistes de la fin du XXe et du début du XXIe siècle.

Son œuvre d’une exceptionnelle qualité est reconnue et admirée en Chine et au Japon. Ses collectionneurs  ne sont pas des financiers[4], mais des amateurs, des connaisseurs. Les Institutions de ces pays l’ont néanmoins reconnu.  Entre autres, en 2016, une très importante rétrospective a eu lieu au Musée Long à Shanghai sa ville natale.

Il expose régulièrement à Paris où il a des amateurs passionnés. En ce moment, la Galerie Hebert qui suit attentivement son œuvre expose les encres  qu’il a peintes entre 2019 et 2021 autour du polyptyque monumental : Le Souffle de la nature

NS14 – Armée de terre

ÉDITION PAPIER

Novembre 2021

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