Hommage à mon ami Pierre Pinoncelli Par Nicole Esterolle

NOTRE CAMARADE PIERRE PINONCELLI NOUS A QUITTÉS

Un happening-performeur irrécupérable :

Avec son attentat à la peinture rouge contre Malraux, la section de son doigt en Colombie, son attaque de banque pour y voler 10 francs, son Père Noël casseur de jouets, son compissage et martelage de la pissoire de Duchamp, il y allait vraiment très fort notre ami Pinoncelli !

Pinoncelli était un cas rare – un cas d’école d’art si j’ose dire – qui faisait disruption  dans la catégorie pléthorique des artistes dits « comportementaux », non seulement porte-manteaux mais aussi porte-flingue de l’esthétique post duchampienne officielle. La catégorie des provocateurs systématiques,des interpellateurs systémiques, des questionneurs sociétaux, des outilleurs visuels, des fouteurs de gueule, des sodomiseursde mouches, des tracteurs de langue, des cracheurs dans le potage, des happeningueurs, des performeurs, etc. Tous plus ou moins blasphémateurs et profanateurs d’idoles, dont les farces et pitreries subversives ne subvertissent personne, mais font au contraire la joie des bourgeois, des agents de l’art d’État, et remplissent les poches des spéculateurs de tout poil en même temps que les leurs.

Mes actions, dit-il, relèvent du fait divers. Ce sont des actes de rue, qui laissent quelques taches sur les pavés, et quelques images dans les yeux des enfants, des clochards et des chiens”. Disait-il.

Voici un entretien que j’avais réalisé avec lui, il y a une dizaine d’année, pour le magazine Artension… un entretien où l’on voit que l’ « énergumène Pinoncelli » était  un vrai et délicieux irrécupérable.

« C’est Marcel Duchamp lui-même qui m’a autorisé à casser son urinoir ! »

Quelle a été votre première performance ?

Pierre Pinoncelli : C’était en 1963, pour la première Biennale de Paris. C’est Arroyo qui avait réuni les artistes pour un travail d’équipe  intitulé «  l’Abattoir ».Il  m’avait choisi parce qu’il avait vu mon expo des 40 morts, place Vendôme, chez Lacloche en 1962. Arroyo avait mis des dictateurs avec des drapeaux, Brusse avait fait un garrot de Franco, Camacho des cadavres, Zlotykamien une ronde macabre, et moi des restes humains en papier mâché dans des cercueils . Alors, j’ai eu envie de me glisser dans un cercueil ,  et cela a été ma première performance, non préméditée mais  fondatrice.

Cela avait fait d’ailleurs un beau scandale, car c’était dirigé contre les dictateurs du monde et  Arroyo avait mis les couleurs nationales de leur pays,  mais  Franco et Salazar étaient encore vivants …Donc  protestation officielle des ambassades et Arroyo a du couvrir ses drapeaux

La deuxième, préméditée celle-là,  a eu lieu en 1967 au cours de  l’hommage à Yves Klein au Jewish Museum de  New York . J’étais arrivé avec le visage peint en bleu Klein,  avec écrit sur le front « viva Yves Klein ». Il y avait  3000 personnes , cela a fait un tabac, et j’avais  ma photo dans tous les journaux de New York, le lendemain matin.

Ar : Vous aviez, semble-t-il  une prédisposition congénitale à la performance ?

P.P . : Probablement, et cela vient de l’enfance. Je suis d’une famille très bourgeoise et j’ai été éduqué chez les pères jésuites et maristes . L’autorité,  les contraintes et les injustices me révoltaient déjà. J’organisais des chahuts monstres et j’ai été renvoyé d’une dizaine d’établissements religieux.

Le  happening était donc très tôt inscrit dans ma nature. Plus tard, j’ai eu la chance de pouvoir le poursuivre dans le cadre artistique.

Ar : Mais vous avez cependant commencé par la peinture ?

P.P. : Disons que j’ai commencé plutôt par 4 années d’aventure et d’errance en Amérique du Nord et du Sud, au lieu d’aller en Fac comme tout le monde. Et c’est au Musée d’Art Moderne de Mexico,  que suis tombé sur la peinture d’Orozco, de  Diego Ribera, Siqueïros, Tamayo. Cela fut pour moi le choc et une révélation, et c’est en rentrant chez moi à Saint Etienne en 1955 que je me suis mis à peindre : huit ans avant mon premier happening..

Ar : Peinture et happening sont-ils solubles l’un dans l’autre ?

P.P. : Pour moi, oui. Ce sont deux exercices qui peuvent cohabiter, se compléter même, interagir entre eux, puisque c’est,  l’un comme l’autre, de l’aventure et de la liberté.

Ar : La peinture produit de l’objet plastique, matérialisé et donc vendable. Le happening produit du souvenir immatériel….Avez-vous vendu du happening, à l’institution par exemple,  qui en raffole ?

P.P. : Je n’ai jamais touché un sou pour mes performances. J’ai été emprisonné, j’ai payé des amendes, oui . Mais comment imaginer que je puisse être  subventionné  pour mon attentat à la peinture rouge contre André Malraux, pour ma profanation de l’image du  Père Noël ou de l’Urinoir de Duchamp ? Alors que les  performers institutionnels, eux, sont grassement payés par les Musées en mal de com’ .Voyez  Ben par exemple payé récemment 20 000 euros pour faire un striptease minable  au Musée de Lyon… Habillé, il n’est déjà pas beau à voir,  nu, c’est carrément l’épouvante. Ah ! Ah !

Ar : Certains n’ont-ils pas  dit que vos performances étaient un moyen de vous faire de la pub pour mieux vendre vos peintures ?

P.P. : Ils l’ont dit, oui ! Seulement, je n’ai jamais non plus vendu une seule peinture de ma vie. Il n’y a qu’aujourd’hui que mon œuvre picturale de s années 60 commence à intéresser les marchands et se vendre en salle des ventes. Mes œuvres ont fait un malheur à la vente de ‘l’Ecole de Nice » organisée par Marc Ottavi, en octobre 2009, à Nice.

Ar : Qu’est-ce qui différencie vos performances de celles agréées par les institutionnels et qui fait que ceux–ci vous considèrent avec grande circonspection ?

P.P. : Ils me haïssent, oui ! … Un tout dernier exemple de leur stupidité : Eric Mezil, directeur de la Collection Lambert en Avignon, m’a retourné sans l ‘ouvrir le reportage-photos de ma performance « Viva la révolution ! », du 7 juin 2010 au Musée Rétif…Réaction pitoyable et bête d’un tout petit, petit institutionnel qui se prend pour un caïd de province…

Ar : C’est donc de la vraie haine ?

P.P. : Oui, parce que , par exemple, j’ai sérieusement attaqué l’institution en aspergeant Malraux pour exprimer ma réprobation de  le voir, lui, grand aventurier et grand écrivain, devenir un fantoche de l’administration comme ministre de la Culture du Général De Gaulle.

Ar. : D’accord, mais aujourd’hui, l’institution aime qu’on lui tape dessus. Elle encourage et subventionne même les subversifs comme Ben,  parce qu’ils sont pour elle un facteur de visibilité et un argument marketing. Alors pourquoi pas vous ?

P.P . : Oui, elle aime qu’on la frappe, car le sado-masochisme  c’est devenu très  branché et avant-gardiste. Mais peut-être que je frappe trop fort, que je ne suis pas assez délicat ou intello, qui sait ? Parce que je fais surtout des trucs de rue, populaires, un peu vulgaires, comme un braquage de banque au pistolet à eau, ou lancer des carambars sur le cercueil de Malraux au Panthéon, et que je ne leur demande pas auparavant ni permission ni pognon. Mais, pour ces gens,  le pire de la vulgarité, ça a bien été  de pisser dans l’urinoir de Duchamp et ensuite de le fracasser.

Ar : Vous avez fait cet acte de  « compissage et martélement », comme disait Restany, avec l’autorisation de Marcel Duchamp lui-même paraît-il ?

P.P. : Oui, j’ai en effet rencontré Duchamp peu de temps après avoir fait l’hommage a Yves Klein en 67, à un vernissage de Segal chez Sydney Janis. Je lui ai dit que j’allais attenter à son urinoir et il m’a dit « Allez-y, faites ! Aucun inconvénient, au contraire !». Il m’a réellement donné sa bénédiction amusée.

Ar : C’est là que ça devient extrêmement cocasse et intéressant, car c’est là un moment clef de l’histoire de l’art contemporain, n’est-ce pas ?

P.P. : Oui, j’ai en effet attenté à l’objet mais pas à Duchamp, puisque celui-ci m’a adoubé en quelque sorte et m’a incité à prolonger son propre geste dans le respect de son esprit.  J’ai cassé cet urinoir parce qu’on lui attribuait une valeur de 3 millions d’euros alors que le même strictement  ne vaut que 100 euros au BHV. C’était pour moi une façon de révéler la stupidité, l’absurdité, le dérèglement ahurissant, la folie des systèmes de valorisation et de financiarisation de l’art. Il fallait que quelqu’un le fasse vraiment, alors je l’ai fait.

AR : Oui, mais n’avez-vous pas fracassé en même temps théoriciens, professeurs et spéculateurs ?

P.P. : Oui, et c’est bien pour ça qu’ils m’en veulent à mort. Je leur ai cassé la baraque, leur figure de proue symbolique, leur combine éhontée  et leur fond de commerce. Et de plus, j’ai profané le Veau d’Or dans le temple même de cet art contemporain, c’est-à-dire au Centre Pompidou au beau milieu de l’exposition Dada…en sachant pertinemment  que si les artistes Dada avaient été là, ils m’auraient applaudi et même accompagné dans mon geste. D’ailleurs, un grand nombre de personnes m’ont dit que mon action était la plus belle oeuvre Dada de cette expo….

Ar : N’empêche que vous avez été poursuivi en justice et qu’il y a eu procès…

P.P. : Oui, mais ils se sont tellement sentis piégés et ridicules, qu’ils ont noyé les poissons, que le procès a été bâclé pour ne pas donner trop de visibilité à leur malhonnêteté de fond. Les gens de Pompidou  me réclamaient 450 000 euros de dommages et intérêts…N’importe quoi ! En fait,  en appel , ils ont été déboutés car l’urinoir n’appartenait pas au Centre Pompidou, mais à L’Etat qui s’est bien gardé d’aller plus loin dans la bouffonnerie.

Ar : Ainsi vous avez failli être gravement taxé pour le gigantesque travail bénévole que vous avez accompli tout au long de votre vie pour l’art français?

P.P. : C’est vrai et c’est parfaitement injuste car je n’ai jamais rien coûté au contribuable. Tout a toujours été de ma poche. L’Art, au lieu de me rapporter, m’a toujours coûté une fortune, en fait, Hi !, Hi !

Ar : Mais aujourd’hui, à plus de 80 ans, il semble que vous soyez en passe de rentrer de l’argent et de récolter quelques fruits de votre labeur … ?

P.P. : Ca n’a jamais été un labeur, d’abord, mais un pur plaisir…Un peu excentrique peut-être, mais je me suis bien amusé…Et ça, combien de gens peuvent en dire autant ? Vous évoquez mon âge…L’âge de ma maladie d’Elzheimer, des maisons de retraite et des chaises roulantes…Mais je fais encore du yogging, du katama et du VTT tous les jours…Et à l’intérieur, j’ai toujours vingt ans ! La preuve : ma dernière performance au Musée  Rétif de Vence, le 7 juin 2°10 (Viva la Révolucion !) en hommage au geste célèbre des  Black Panthers aux JO de Mexico en 1968…

Ar : Ah oui, le salut poing levé, avec le gant noir, sur le podium du 200 mètres plat ?

P.P. : Et puis, le 15 décembre 2010, toujours au Musée Rétif, comme Pierre Restany avait dissout le mouvement « les Nouveaux Réalistes » à Milan en 1970, on m’a demandé d’exécuter le geste symbolique mettant fin à ‘L’Ecole de Nice » et lui permettant de rentrer définitivement dans l’histoire de l’art….Alors l’âge, hein…

Ar. : Quoi qu’il en soit, on vos offre donc maintenant de l’argent pour accomplir vos actes de bravoure…

P.P. : Oui, et la meilleure, pour finir, c’est le Festival de rue d’Aurillac qui m’a demandé s’il était possible que je leur fasse une performance et combien je voulais être payé pour ça… Je n’ai pas donné suite car je suis surbooké en ce moment et il ont dû se rabattre sur Spencer Tunnick qui leur a mis  600 personnes à poil avec parapluies sur la colline, ou à quatre pattes dans un pré comme des moutons de Panurge… Je vous dis pas ce que ça a dû leur coûter…Mais bon, Aurillac, comme chacun sait, est la capitale du parapluie, Hi ! Hi !

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