Christo : audace ou fiasco ? Par Christine Sourgins (Billet d’humeur)

Photos: MAXPPP – ECO CLEMENT / Midi Libre

Malgré des reports et sa mort, Christo a réussi à empaqueter  l’Arc de triomphe. D’où des images spectaculaires de cordistes aux prises avec l’énorme métrage de tissu : prouesse technique et savoir-faire des « manuels » sont toujours impressionnants en soi, mais accordons à Christo le choix du plissé, des reflets, du flotté, bref de possibles effets esthétiques. Mais pour dire quoi ? Occulter un pareil bâtiment historique et symbolique suppose d’être à la hauteur, d’exprimer haut et fort … quoi donc ? On nous parle d’un geste poétique, provisoire, éphémère, pure « gratuité ». Chez Christo pas d’articulation de la forme et du fond : depuis  Mac Luhan on sait que « le médium est le message. Ici la forme est le fond  ou plutôt il n’y a plus de fond, juste une surface, un emballage, une présentation à apprécier  en mode « do it yourself » : car dans l’AC « ce sont les regardeurs qui font les tableaux »  et donc aussi l’emballage. Or les avis s’emballent : catafalque mortuaire pour Vème République finissante, « chancre mou », « pyjama » voire « burqa » (une séquelle de la chute de Kaboul ?) mais aussi « paquet cadeau » généreusement offert à Paris, avec les râleurs taxés d’ingrats. Empoignade générale : ce lieu étoilé de réconciliation nationale devient soudain clivant comme si la société française ne l’était pas assez, clivée.

Mais, nous dit-on, c’est gratuit et vous être libres d’y voir ce que vous voulez : le nec plus ultra de la démocratie ! Certains n’ont toujours pas compris que  « quand c’est gratuit, c’est toi le produit » : ce que Christo commence par dissimuler est une privatisation de l’espace public. Soit une opération d’Art financier (2) d’un montant de 14 millions d’euros alors qu’on nous suggère un don émouvant à la collectivité  via une fondation (en France les fondations ne font pas de profits) or celle de Christo et Marie-Jeanne est une holding basée… dans le paradis fiscal de l’État du Delaware. Donc derrière les « effets esthétiques » et les « effets de sens » : l’Art financier (1).

Une célèbre sociologue acquiesce, puisque l’AC (l’art dit contemporain version officielle et financière) se doit de « transgresser les attentes du sens commun concernant ce que doit être une œuvre ». Soit une ficelle, pardon, un gros cordage vieux de plus de 50 ans : jouer avec désinvolture d’un symbole national se concevait peut-être en 1961, date du « rêve » de Christo, quand la France des 30 glorieuses était respectée mais aujourd’hui ?

L’actualité est cinglante, le jour où cet Arc en berne est inauguré,  la France reçoit une claque diplomatique monumentale qui retentit jusqu’en Chine  et en Australie (2). L’ordre symbolique se venge-t-il des petits jeux conceptuels des happy few ? Pire, la préparation a montré des groupes sculptés, dont la Marseillaise de Rude, en cage, coincée en des protections quadrillées. Ces symboles de Liberté sont mis sous le boisseau au moment où sévit le pass sanitaire. Je n’ai ni envie ni compétence d’en discuter mais reconnaissons qu’il inaugure chez nous  un début de « crédit social » à la chinoise. Coïncidence cruelle, troublante prémonition d’un ordre nouveau à son lever de rideau ? Christine Sourgins

(1) Voir Ch. Sourgins « Brève histoire de l’Art financier » in « Les mirages de l’Art contemporain », réédition de 2018, La Table Ronde.

Christine Sourgins
Historienne de l’art
www.sourgins.fr