06-Le nounours vicieux de Lavier

L’ART « CONTEMPORAIN » : UNE COURSE EFFARANTE À L’INANITÉ Par Jean-Pierre Cramoisan (Billet d’humeur)

Suggestion Nicole Esterolle

Messieurs de la critique avisée, d’où venez-vous !

Eh bien, Messieurs de la critique avisée, la seule à être visible et diffusée dans les milieux culturels officiels où se pressent et se bousculent les fringants tournicoteurs de l’amphigourisme, d’où venez-vous ? Vos bobardières réflexions n’alignent que de mémorables et boutiquières inepties à la gloriole des marioles de la sainte mouschenculade de l’art du contemporain. Êtes-vous sérieux, vous les décapsulés du bocal, vous les glosoteurs et autres enfileurs de courants d’air ? Vos louangeuses litanies au service d’un art prétendument indéniable ressemblent à de joyeux foutoirs dont vous êtes les dindons de votre propre farce. Je vous devine, sourcils froncés aux abords de la complexité de quelque tas apprécié en haut-lieu ou de quelques-autres accumulations ou démultiplications conceptuelles qui exacerbent le réel pour faire genre dans l’entre-soi. La question qui me turlupine et me tarabistouille l’entendement depuis longtemps est de savoir comment on peut s’extasier, discourir, argumenter, justifier l’expression harcelante du vide, qui n’a évidemment rien à voir avec l’indicible énigme du vide et du rien métaphysiques. Combien de neurones dépensez-vous pour déflorer les mystères enfouis dans ces turlupinades inexistentielles ? Que doit-on dire, déduire, penser et écrire sur ces combinaisons de briquaillons dont la seule valeur est assurément d’être géantifiées ? L’art contemporain doit impressionner par sa taille et le volume qu’il occupe dans l’espace, sans doute de peur de n’être point vu ni suffisamment compris pour ce qu’il est vraiment : une course effarante à l’inanité.

Il faudrait qu’un jour quelqu’un fasse une anthologie des commentaires les plus farcesques, et dieu sait s’ils sont nombreux !

Que dire donc des gravats, des monceaux d’objets ripolinés qui emplissent les Fracs, les fondations, métastasent les biennales, et qui parfois même font leur entrée dans les musées pour s’adresser à nos yeux éberlués. Doit-on se dire, à juste titre : « Tiens, les éboueurs ne sont pas passés ! » On voudrait nous rendre cinoque, qu’on ne s’y prendrait pas autrement.

40 ans de ferraille, de parpaings, de rebuts de chantiers, d’enchevêtrement de planches, d’agrégats d’objets en tous genres, de reprises navrantes d’icônes appartenant au siècle dernier, un siècle autrement moins indigent que le nôtre, tout cela porté sur les fonts baptismaux de la culture d’état et de la marchandisation éhontée des mécènes de l’industrie du luxe où la surenchère est profuse et féroce ; tous ces machins écrasés, malaxés, détournés, courtisés à prix d’or, ces sortes de marionnettes de fêtes foraines censées attester d’un art au meilleur de sa vitalité et qui développe sans vergogne la contrefaçon de l’illusion et l’appropriation d’une réalité trop réelle pour être perçue. Quand certaines œuvres atteignent l’apogée d’un capharnaüm de trucs pêle-mêle où se côtoient la rouillure la plus dégueulbif et l’acier inoxydable aux résines criardes, nos bons, nos dévoués et loyaux commissaires d’exposition, maîtres hors paire de l’enfumage connotatif, viennent nous expliquer le sens virtuose de ces cérémonies balourdes où l’on ne laisserait pas même son chien lever la patte.

  • 07- kader Attia
  • 08 - Dieu par la baronne Elsa-Von Freytag
  • 01- La critiques française avec au centre son président
  • 02-Perrotin et la Banane de Cattelan
  • 03-Mme la Ministre Azoulay au centre
  • 04-Casseroles J Koons au MUCEM
  • 05-La mobylette de Lavier
  • 06-Le nounours vicieux de Lavier

L’intérêt inouï de la Banane de Cattelan

Ce petit cercle de professionnels du savoir sont prêts à toutes les estocades de plume pour nous convaincre et nous faire envisager par exemple l’intérêt inouï de la récente Banane scotchée sur un mur de l’Art Basel Miami, dernière apparition offensive de l’endiablé Maurizio Cattelan. Était-ce pour démontrer que rien ne dure, que tout ce que produit le marché de l’art est odieux, obscène, voué à disparaître ne laissant qu’une émotion somme tout assez rance, sans compter que l’on peut faire n’importe quoi pourvu qu’on ait le nom qui va avec. En voilà une titillante approche de la vérité ! Àce prix-là, il pouvait avoir la banane, le galeriste de ce cher Maurizio. Or la Banane est bien entendu accessoire, ce qui compte c’est le concept et le certificat qui l’accompagne. Ce ne sont ni les collectionneurs de ce genre d’attrappe-couillons ni les musées qui sont pris pour des billes, mais la dimension de l’art qui, comme d’habitude, est blackboulée. On attend la prochaine bonne vieille pitrerie que l’on comparera à n’en point douter aux fumeuses théories comparatives avec l’urinoir de Duchamp. C’est toujours les mêmes sornettes, les mêmes balivernes. Toutes ces innombrables saillies artistico-financières des incontournables sommités de l’art contemporain se veulent utiles, nécessaires, essentielles, nous affirment certains marchands de boniments perlimpinpesques quand le marteau des adjudicateurs des salles des ventes valide la mocheté, l’insipide, le rien du trou béant de l’insignifiance, et qu’il confirme l’intérêt hautement dénonciateur d’une société et d’un monde à la dérive. Quelle courageuse leçon de perspicacité donnent à voir ces artistes dévoués, attentifs et percutants, acteurs d’un monde où ils s’affichent comme les sentinelles indispensables d’un vrai contre-pouvoir alimenté par des ectoplasmes d’idées. Et si, d’aventure, ils utilisent la provocation pour se glisser vers le craspec politiquement correct, c’est pour mieux mettre en évidence les travers de leur époque qu’ils perçoivent mieux que quiconque.

Qu’est-ce donc qui dynamise cette débâcle et cette ruade marchande ?

Le jadis grand art est décrié, vilipendé, en perdition, remisé dans des placards au rayon d’une ringardise si lointaine qu’il n’a plus lieu d’être ; toutes ces œuvres qui ont pu enchanter nos vies depuis des siècles sont désormais orphelines de filiation. Peintures honnies, artisanats oubliés au profit de superproductions hollywoodiennes d’âneries plus braillardes les unes que les autres. Tout à changé, la conscience du monde n’est plus la même.  

L’art, ainsi que nous l’entendons et osons le réfléchir, se débat dans l’abandon et la solitude des ateliers solitaires et des friches, lieux de résistance où certains artistes s’obstinent à le défendre et à le faire vivre courageusement. Mais comment lutter contre les mastodontes du marché ? La désertitude de l’art contemporain où rien ne semble avoir existé sinon du pur rien né de rien ne débouche que sur du prêt à penser indéchiffrable et cependant chiffré à des hauteurs gagastronomiques à déculotter le bide rebondi des zéros. Le zéro, l’outre vorace où s’engouffrent, disparaissent pour mieux réapparaître les invraisemblances d’un  marché de l’art qui a encore de beaux jours devant lui. L’arnaque est totale, les mouches sont toujours sur le fromage.

Un paquet de serpillères et de linge empilé sur un socle

Quelles pirouettes rhétoriciennes font montre les spécialistes du discours pour nous expliquer les méthodes du pas grand-chose ?  Que de temps gâché à faire et refaire des modes d’emploi, fabricoter des prothèses d’intelligence pour nous donner à entendre les mêmes ritournelles du non-sens. Nous révéler la bonne parole, la vraie, la juste, la pertinente, l’incisive, voilà la manière qu’ils adoptent pour nous remuer la couenne, nous autres neuneus aculturés, presque des artistes du néolithique. Quelle hargne, quel mépris au service de l’effacement ! Les tours de passe-passe stylistiques sont édifiants, bluffants, énormes pour justifier l’importance d’un peu-peu au comble de sa plénitude. Que faire ? Que faut-il ajouter ? Tiens, prenons par exemple une de ces choses sacralisées que l’on a pu apercevoir dans un de ces temples de la culture, un paquet de serpillères et de linge empilé sur un socle, non vous ne rêvez pas !  Mettons en situation ces aimables et paisibles wassingues, faisons-les discourir, prêtons-leur la parole pour les sortir de leur avachissement loqueteux et nous faire ouïr un avis auquel nos cerveaux d’ignares n’avaient peut-être jamais pensé, car oui oui oui, il faut que ces torchons rendent tout leur jus : il sont là pour ça, affalés sur un piédestal – je vous assure que ça s’est fait, que ça a eu lieu – et dotons-les de raison pour leur faire dire d’impérissables choses, car un tas de serpillères qui s’empare de la parole et porte du sens, voilà qui change la donne ! Miracle de la transsubstantiation qui permet à n’importe quel objet de s’affranchir et de se désaliéner de l’ordinaire pour se transformer en je ne sais quel prodigieux miracle artistique. Les professionnels du contemporain sont habiles à mener ces sortes d’exercices de la mystification et produire du discours à rallonge ; ils savent inventer des métaphores de plus en plus foutraques pour bousculer le réel. Et voilà qu’une chose d’utilité ménagère change de destination puisqu’elle est promue à la dignité d’œuvre d’art par le simple choix de l’artiste, ainsi que le clabaudait André Breton pour définir les ready-mades de son ami Marcel Duchamp. « Postérité philosophique » contre laquelle un nombre sans cesse croissant d’artistes de pacotille s’est lancé tête baissée sans même en subodorer ni le piège ni la duperie.

On peut, à force de convulsions discursives, tordre le raisonnement pour lui faire excréter une pure vision de sublime poésie : ah, qu’elle est salutaire cette tranquillité délicieuse enfin débarrassée des traces de toute trivialité. Le tas de linge resplendit au paradis de la reconnaissance ! Loués soient ces torchons ! À moins qu’il ne se fut agi de quelque symbolique appuyée dénonçant l’asservissement des ménagères. Comme quoi on peut remercier les bienfaiteurs de la lucidité en acte de relever le niveau discursif à un  niveau tellement stratosphérique que l’on pourrait presque se demander si ce n’est pas eux qui ont raison, et nous de fichus benêts rétrogrades, réactionnaires qui osent encore parler de peinture ! Des personnes très sérieuses, représentant de la culture, étaient présentes devant cette ineptie crasse à se triturer les neurones en prenant de doctes mines avisées pour ne pas perdre la face. Non, ce n’était pas un canular à la Alphonse Allais, pas davantage une hirsuterie à la Sapeck, encore moins une farce dadaïste, mais du très sérieux art contemporain pur jus, si j’ose dire. Mais les commissaires d’exposition de tout poil dégorgent d’ingéniosité lexicale ; ils ont les clés pour actionner la planche à catachrèses, trouver et mettre au point des commentaires d’une verve époustouflesque ; ils sont là pour nous guider, nous apprendre à éduquer notre questionnement bancroche, redresser notre jugement, réparer nos erreurs, bref ce sont de louables éducateurs formés à éveiller nos sens sur la manière d’appréhenderl’art contemporain.

« Combien pour ce « dog » dans la vitrine du Mucem ? »

Jeff Koons est un génie, en douteriez-vous ? Voilà la collection François Pinault fraîchement débarquée à Marseille au Mucem. Combien d’heures de réelle gamberge aura-t-il fallu à cet immense artiste américain, plébiscité à l’international, dont les œuvres sont, nous dit-on, des dialogues, des traits d’union à vocation universelle pour accoucher d’un choix et d’un partage judicieux, une dialectique capable d’établir des passerelles entre ses kitcheries de parcs forains et les objets d’un savoir-faire hérité des civilisations millénaires de l’Europe et de la Méditerranée qui constituent la magnifique collection du Musée. « Combien pour ce « dog » dans la vitrine du Mucem ? » Koons, à l’instar de Huang Yong Ping et des innombrables suivistes du gotha de l’art contemporain, est un artiste qui a beaucoup appris de Duchamp. Clin d’œil du pop’artien spécialiste entre autres niaiseries dignes de quelque disneyland du homard rouge fraise tagada en équilibre sur ses pinces, en regard de grandes photos d’acrobates. Jeff Koons adore Duchamp, on se demande bien pourquoi, disons que c’est tendance, une parenté saugrenue qui dure depuis longtemps. Au suivant ! Au suivant ! Il faut rester dans la perspective d’un imaginaire bradé  pour ne pas perdre le lien et rester en dialogue avec le prince des sphinx, celui à qui nombre d’artistes continuent à jouer depuis 40 ans à  je te tiens, tu me tiens par la barbichette. J’entends vrombir les explications les plus abracadabrantesques, les commentaires les plus consternants, au point de me demander dans quel impasse du discours à la moulinette ils veulent nous émietter la raison. Ces affinités qu’ils nous proposent n’ont pas d’autres visées que de nous ligoter la conscience. Nous essorer l’esprit. Les objets débarrassés de leur servitude acquièrent un sens nouveau ; leurs torsions sémantiques les plus alambiquées nous mènent à des détournements qui défrichent pour nous les chemins de l’essentiel. Pour que nous ne soyons plus jamais seuls et que nous baignions dans une clarté explicative. « Ah, c’était donc ça, bon sang de bois, hoquetez-vous, on n’y avait point songé. Faire du rien bidon une boussole, voilà la terra incognita dont rêvaient les anciens épris d’explorations intérieures ! Quelle transe jubilatoire ! Le concept est là partout comme une énorme luciole pour nous délivrer de l’obscurantisme qui nous enferme. Il faut se réveiller, braves gens, l’art contemporain a envahi l’espace urbain ; il continue à essaimer, installant son exercice de prégnance idéologique pour la joie des yeux, le bonheur du cœur – Koons ne nous dédicace-t-il pas son grand cœur grenadine ? – la paix de l’âme reconquise avec ce zeste d’humour si utile pour affronter les coups de boutoir du destin. Il serait temps que l’on reconnaisse enfin, que l’on admire et sanctifie ces nouveaux artistes qui nous offrent le meilleur d’eux-mêmes.

La mobylette de Lavier et son Nounours à l’air vicieux

De toute façon, la course à l’échalote est lancée et rien ne semble pouvoir l’arrêter. Les mobylettes destroyed (c’est plus pétaradant en anglais !) de Bertrand Lavier sont accrochées dans les vitrines de la Bourse de commerce, collection François Pinault, retour à une époque où il exposait, en 1969, au musée Pompidou, sa Giulietta mêmement accidentée – chantier des ready-destroyed – grâce à laquelle il se targuait d’avoir, pour « le coup », réussi à dépasser Duchamp.

Ça fait si longtemps que dure cette farce aux slogans vinaigrés. Ceux qui prennent le contrôle de nos espaces sous coupole clignent de l’âme vers des divertissements de plus en plus vides où ne dominent que le fla-fla et le chiqué chic branchouilleux. Qu’importe si ces singeries nous laisse dans un effroi glacé au point que l’on se demande si nous ne sommes pas mort à l’art à tout jamais.

Ô peintres, rescapés de ce déluge effarant de mauvais goût et d’entourloupes, vous les abandonnés, les oubliés de ce funeste présent contemporain bidouillesque qui aseptise l’émotion, désinfecte le désir, roucoule d’arrogance et de prétention sous tant de couche de résine que ces valses d’objets ne craignent ni la chaleur de l’enfer, ni le froid neptunien, plus voraces d’espaces que des molochs, eux qui ne dorment jamais, toujours en éveil, amalgamant tout ce qui les entoure. Dans les villes où ils sont érigés, ils ne connaissent ni l’humidité de l’air, ni la dictature des vents, ni même la rébellion de nos humeurs. Nos moindres sensations sont passées au crible des rayons baladeurs que sont les yeux de ces Big Brother, gardiens garants d’un avenir emmuré dans une sorte de futur extérieur inexorable.

De grâce, messieurs les commentateurs de ces niaiseries, ne forcez pas sur vos synapses, vous risqueriez de vous rompre un vaisseau d’âme, vous savez ce truc bizarroïde qui s’agite quelque part au fond de nos caboches pour créer l’émotion. Mais qu’est-ce que l’âme ? m’entends-je dire poncepilatesquement. Sans doute avais-je trop rêvé d’une fraternité de l’émotion en art. Ce que c’est d’être un coquet de la plume, un pimpant de l’allusion, en un mot un discipliné dans l’art de la défense de la platitude exemplaire, glosant à tout bout de champ en revendiquant la meilleure méthode d’étudier les courants d’air et de faire circuler la vacuité.

Ce sont toujours les mêmes que vous encensez. Les autres, les petits fabricants, artisans qui se risquent encore dans la couleur, on peut les laisser moisir dans leur placard avec leur fourbi et leur attirail que vous détestez tant. Soyez sérieux, réveillez-vous de cette narcose qui vous endort l’esprit. L’art prétendument contemporain doit être dit convenablement, proprement enrubanné de codes et de principes exhibés comme des colifichets indispensables ; cela doit être entendu, perçu dans le strict respect des normes et des formes que l’on vous a enseignées dans les écoles d’art où l’on vous apprend à… mais à quoi, au juste ?

Être absolument contemporain. 

Un artiste docile en voie de duchampisation doit, avant toute chose, savoir pratiquer la réflexion qui démaillote, rafistole et repense le monde. Ce qui importe, c’est le choc générationnel. Portrait de l’artiste en rebouteur, nous livre un célébrissime curateur dans un de ses délires jaculatoires à propos d’une œuvre de Kadder Attia, (image 07 )énième prix Marcel Duchamp. Avez-vous remarqué que lorsque l’on commente les primés et les futurs cadors de l’art contemporain, on nous ressort toujours de la vieille marmite les concepts à trois balles d’essentialité, de guérisseur, refondateur, rédempteur, etc. Comment pourrait-il en être autrement, sinon ce serait la noyade, la Bérézina ! Le vieux sphinx doit se retourner dans ses bandelettes et avoir de sérieuses démangeaisons, lui qui était contre les prix, les écoles… Eh oui, c’est toujours la même chose, l’émotion vous échappe ; elle est trop fugace, trop impondérable, trop fragile, elle se dissout dans l’air et la lumière de la couleur ; elle est si immédiate, si inattendue qu’elle vous laisse pantelant, en dehors de tout espace vital où vibre l’âme de la création. Alors, il vous faut sans cesse biaiser, argumenter bigouter dans la choucroute, trouver le bon angle pour nous offrir des trucs à plaquer sur l’air du temps. Ce qui prime, c’est l’idée, qu’importe le support, pourvu que ce ne soit ni de la peinture ou, soyons fous, de la sculpture. Ce qu’il vous faut c’est du comac, du costaud, du balourd bien farci dans la dimension étriquée d’un champ lexicologique incompréhensible. Pour comprendre et forcément apprécier, il faut que l’art devienne illisible. Il faut qu’il aborde une si totale énormité qu’on n’en distingue ni les tenants ni les aboutissants : brouillard d’idées, évaporation, fumée, blablaterie fleurie… Et vous avez le culot de nous traitez de vulgaire, de paria, de renégat, d’inculte, parce que l’on vous asticote en mettant à l’envers les pitreries que vous défendez, ces machins-trucs-choses dont vous êtes les fervents pour ne pas dire les friands défenseurs.

Une duchamperie de plus d’un siècle

Prenez le large, respirez un bon coup, donnez un coup d’électricité à vos neurones engourdis par tant de duchamperie. Tant de stratagèmes filandreux. Ce que vous n’avez jamais su comprendre de Duchamp, c’est que son œuvre est un butoir, un mur indépassable. Il le disait lui même. Relisez-le, écoutez-le. Ne vous trouvez-vous pas un peu grotesques à la lisière d’un pissoir à l’envers ? Cette comédie dure depuis plus d’un siècle. Les spécialistes de l’art contemporain, fonctionnaires cultureux hystérisés par la médiocrassie ambiante, œuvrent et s’échauffent le bourrichon depuis tant et tant de décennies à vouloir nous contemporanéiser, lançant leur meute de scriptomanes compulsifs en relais avec certaines écoles d’art où l’on apprend à détourner le sens, à déconstruire, à faire semblant de faire en singeant le prophète, demi-dieu installé dans le Parnasse de son urinoir. Et qu’importe que cette lisbroqueuse murale fût ou non une bonne farce de la baroness dadaïste Elsa von Freytag-Loringhoven, (image 08) qu’importe encore que son God fût la pièce manquante la raccordant au bol à urine, fountain devenue, Madone ou Bouddha de la salle de bains, ainsi que se plaisait à le surnommer Alfred Stieglitz à la joyeuse époque du dada new-yorkais, tout cela ne résout rien, n’explique rien, sinon une fumeuse apologie de la plomberie sémantique. Qu’on le veuille ou nom, Duchamp a attesté de la paternité de l’œuvre en la signant d’un nom étrange. Les historiens d’art toujours bien avisés essaient d’en délayer les mystères. Certains se sont risqués jusqu’à interpréter le sens caché du fameux Rmutt en mutter, mère, n’hésitant pas à donner toute sa puissance fondatrice à l’icône majeure de l’art contemporain. Toupiner autour du pot d’aisance serait perdre son temps, ou alors faudrait-il relativiser la portée de cette audace artistique auprès de ceux qui ont perdu la boule devant la consternante apparition de cette urne où le génie se transforme en eau de boudin. Arturo Schwarz aura été le premier à faire des multiples de  l’urinoir, à mettre à bas l’idée même de concept, d’œuvre unique. Comment Duchamp a-t-il pu cautionner cette mascarade qui échappe à l’idée même du ready-made « objet unique manufacturé choisi par la volonté de l’artiste ». Dans une interview Duchamp disait qu’il ne fallait pas trop s’attacher aux ready-mades, limiter leur production à un petit nombre chaque année, de crainte qu’ils ne devinssent une drogue à accoutumance. Il ajoutait même qu’ils seraient vite oubliés. Eh bien, non ! Les suivistes en ont fait leur marque de fabrique en un usage ravageur, intempestif, plombant, si l’on peut dire, la quasi totalité de la création adoubée. Au concept d’an 1 du chambardement de l’art, je dis Année 0. Fin de partie ! Il faut s’éloigner de ce miroir aux allumettes qui a tant fait flamber d’innombrables générations d’artistes suiveurs. Faire mieux, pire, davantage dans une damnée course, ne représente rien. Dépasser le prophète ?! Renouveler sa parole, privilégier l’intention plutôt que l’action.

Ne voyez-vous pas que la création grelotte dans l’ingratitude de ce que l’on lui fait subir depuis ces 40 années de mépris et d’abandon ? Elle est si mal en point, si résignée qu’elle se réfugie dans des états de déréliction dont vous n’avez même pas idée. On ne peint pas sans passion. Est-ce trop caricatural ? Peut-être est-ce trop demander ? Trop parodique.

Peindre, sculpter, aller aussi loin que possible dans les mondes de l’impénétrable serait-ce trop ballot pour être crédible ? Vous ne comprenez rien, vous n’aimez que les intouchables, les artistes métamorphosés en petits chefs d’entreprise. Ce qu’il vous faut, c’est de la référence pour accrocher triomphalement quelques pitreries aux totems de votre bien-jactance. Même l’Histoire de l’Art vous descend jusques en vos chaussettes, moi j’aurai tendance à dire plus bas. Mais où ? Je ne vois rien de vivant, de sensible, à part cette faculté de bourriner du ciboulot dans les microcosmes mondains. Aux extases salonnardes baptisées par les micmacs du marché et la spéculation outrancière, je préfère employer l’idée de concept d’arrogance superfétatoire. Vous avez assez orienté votre regard vers des niaiseries dont vous justifiez pompeusement l’importance; vos papiers regorgeant d’élucubrations lexicales encouragent, valorisent et s’emparent de n’importe quelles clowneries charivaresques autour de performances dédiées à de maigrichonnes idées de pseudo-dénonciation, à des insolences bas de gamme et à toutes sortes de risibles tentatives pour  remettre à l’endroit les travers de notre société. L’art du contemporain que vous jalonnez de vos morceaux de bravoure dialectique finira  par s’éteindre et disparaître ; il n’en restera qu’une brisure de feuilles mortes. 

Vous n’avez pas l’œil qui frisonne suffisamment. Il vous faut de l’adrénaline au rabais, de la péroraison minimaliste pour vous maintenir dans un questionnement qui vous donne l’impression d’être audacieux, au centre même de l’intelligence.

La création utile, en prise sur l’imaginaire, perceptible et généreuse, claire et intuitive, n’est pas aussi standardisée qu’il y paraît. Laissons le champ libre aux tisseurs d’images, ceux qui osent rêver la nuit les yeux ouverts, alors que vos papiers frelatés nous abalourdissent le moral en rejetant tout ce qui s’attache au monde de l’émotion. L’expérience du réel que vous semblez ignorer au profit de je ne sais quel idole creuse de l’art contemporain en pâte de chou que l’on voit germer dans les milieux spécialisés en épateries diverses nous assomme depuis trop  longtemps. Cela semble faire de moins en moins recette. Vous dormez ? Sortez de votre enfermement idéologique ! Ressaisissez-vous ! Remettez vos regards à l’heure de la diversité créatrice. Il se livre ailleurs d’autres combats, d’autres luttes pour la vérité, dont vous semblez, hélas, n’avoir que des débris d’idées, vous les décideurs de l’illusion marchande.

Il serait temps de vous rendre compte que la création existe âprement, durement et qu’elle n’est pas inféodée au bon vouloir des quelques milliardaires qui font la loi dans les biennales et autres foirades d’art contemporain. Et puis ce marché, qu’en restera-t-il : ombre et poussière. Souvent je pense avec effroi au jour où il faudra trier tout ce qui a été accumulé. De grâce, arrêtez vos surenchères duchampiesques emberlificotées de faits sociétaux qui ne mènent que dans les traquenards de l’actualité où le monde s’enlise et sur lequel vous rebondissez, ne vous contentant guère plus que de le reprendre à votre compte dans quelque parodie niaiseuse. Abandonnez votre sérieux compassé, vos divagations bornesques, il est temps de diriger vos regards vers ceux qui cherchent à se nourrir d’une autre liberté que celle des consensus autorisés. L’artiste n’est pas à la botte des marchés !

Quand on n’a rien à dire, ou si peu, ou bien trop peu, il faut vaille que vaille justifier sa peine et son salaire en inventant des formules à faire danser les ours. On sait bien que les gogoteries sont tenaces, qu’elles éclosent dans les micro-milieux feutrés de l’entre-soi ; elles n’ont qu’un seul petit pouvoir : distraire à bon compte et désennuyer les intellos à sec.

Jean-Pierre Cramoisan