Ouverture de la Collection Pinault : l’aviez-vous vue comme cela ? Par Christine Sourgins (FR)







La Collection Pinault ouvre à la Bourse du commerce

L’inauguration du « musée » Pinault à la Bourse de Commerce entend sonner la relance de l’Art après la crise sanitaire. C’est une ancienne halle au blé de 1763, avec une coupole métallique (1813) et 1400 m2 de peintures (1889) glorifiant le rayonnement commercial de la France à travers le monde. Elle sera désormais l’œil parisien de la collection Pinault qui s’y montre en partie (1), grâce à une coursive  signée Tadao Ando respectant la circularité du lieu : un cylindre en béton (30 m de diamètre, 9m de haut), accueille le principal espace d’exposition.

Au centre de celui-ci, une œuvre d’Urs Fischer qui copie l’enlèvement des Sabines. Que vient faire une sculpture du XVIème siècle en plein Art dit contemporain, l’AC ? L’original fut commandé par des Médicis, fastueux mécènes. Cette comparaison flatteuse avec d’illustres prédécesseurs est désamorcée par la matière de la copie, non en marbre mais en cire : la sculpture, telle une bougie géante, va se consumer six mois durant. Se comparer bel et bien à l’excellence passée mais en n’en ayant pas l’air, en transgressant, rigolant, kitchisant : les codes de l’AC sont respectés. Et  M. Pinault n’a pas peur que son musée fasse long feu.

Car l’accrochage est hyper-politiquement correct, même les journalistes du Monde sont frappées (2) par « le nombre important d’artistes Noirs, africains ou afro-américains » dont 26 pièces de David Hammon : il n’en fallait pas moins pour « excuser » les fresques de l’immense coupole vantant l’affairisme colonial. « Surprenante aussi l’accumulation de photos, signées Michel Journiac ou Cindy Sherman, traitant des stéréotypes de genre ». On s’étonne de la surprise de nos journalistes d’autant qu’elles rapportent les immortelles paroles du « conseiller des politiques et des patrons », Alain Minc : « C’est un manifeste politique une expo d’anarchistes avec des Noirs, des marginaux qui disent qu’être capitaliste c’est être sensible aux transformations du monde ». Oui, vous avez bien lu : l’AC arrive à ce que des  anarchistes et autres marginaux célèbrent la vertu du capitalisme ! Vous comprenez mieux pourquoi les capitaines d’industries le bichonne, cet AC…

Bien sûr  on croise aussi les vrai-faux pigeons de Cattelan ou Bertrand Lavier qui investit les 24 vitrines XIXème ceinturant la coupole : là  un nounours, ici une scie flanquée d’une lance (comprenez « silence » : étonnant, non ?). Mais, tout de même, il y a de la peinture avec Raphaëlle Ricol, Claire Tabouret ou l’historique Martial Raysse, car M. Pinault est « son principal collectionneur sinon le seul ».  Le seul ? Oh là,  la Peinture va-t-elle si mal en France et pourquoi ? D’abord, dès que ça marche, comme pour C. Tabouret, l’artiste prend conseil auprès du collectionneur « autour d’un thé dans son hôtel particulier de la rue de Bourgogne » et celui-ci l’encourage « à ne pas s’installer dans un confort petit bourgeois parisien »sic : Tabouret atterrit à Los Angeles. Mr Pinault serait donc  (si on en croit Le Monde) un mécène pro USA.

Il y a pire. Tout le monde sait qu’il existe d’un côté les gadgets d’AC, et de l’autre, les marines bretonnes (au hasard) : il y a « deux Pinault, celui dont on voit la collection spéculative à Venise  et celui qui achète des choses qu’il ne montre pas ». Au  grand dam des heureux élus comme (mais il n’est pas le seul peintre dans ce cas) Rebeyrolle, dont Pinault, dithyrambique, déclara il y a une quinzaine d’années : « C’est l’un des plus grands, et il faut le faire savoir ». Résultat : Rebeyrolle est mort en 2005 sans reconnaissance officielle de l’Etat à Beaubourg  ni aucune rétrospective vénitienne, il est toujours absent de la présente inauguration de son grand admirateur… De quoi mesurer les difficultés des peintres en France et relativiser la sensibilité du capitalisme « aux transformations du monde » chantée par Minc, en un lieu qui n’est pas neutre : la Bourse du commerce, nouveau nombril de l’AC.

 Christine Sourgins, historienne de l’art

  • La collection de François Pinault est estimée à 10 000 œuvres, 587 artistes. Première acquisition en 1972 , un Sérusier ( école de Pont-Aven; M. Pinault est breton…)
  • Excellent article de R. Azimi et R. Bacqué, « Maître d’œuvres », in M, le Magazine du Monde, 14 mai 2021, p.52 à 61.

Bourse de Commerce – Pinault Collection

2 rue de Viarmes, 75001 Paris

Du lundi au dimanche de 11h à 19h
Nocturne le vendredi jusqu’à 21h
Le premier samedi du mois, nocturne gratuite de 17h à 21h
Fermeture le mardi et le 1er mai.

https://www.pinaultcollection.com/fr