Le Nounours géant de Marseille

Le Nounours géant de Marseille, œuvre d’art ou « logo » idéologique ? par Frédéric Andreu-Véricel (Billet d’humeur)

Un ourson géant pour rassurer les gens en cette période incertaine, voici le motif officielle d’une œuvre exposée depuis quelques jours en plein milieu de l’esplanade piétonne de Marseille. Un projet drapé des intentions les plus louables mais qui contient aussi, comme tout ce qui est porté par l’art, plusieurs niveaux d’interprétations. D’ailleurs – insiste l’artiste – l’ours est conçu comme un Janus «biface», une face tournée vers le passé incertain et l’autre vers le futur souriant et libérateur. (L’idéologie du progressisme faite œuvre, serions-nous tenté d’ajouter…).

Au-delà des motivations (feintes ou non) à l’origine, bref la mythographie explicative, elle capte aussi « l’air du temps » en cela qu’elle manifeste le non-manifesté (voire le non-dit?) d’une époque et d’un lieu. Les anthropologues diraient que se juxtaposent dans l’œuvre le discours «etic» (construit à partir d’un point de vue) et le discours « emic ». Le lieu choisi n’est pas non plus anodin : Marseille, ville où le virus n’est pas plus létal qu’ailleurs, est la ville du controversé professeur Raoult.

L’œuvre exprimerait donc deux « niveaux de fréquence », celle de l’artiste et celle de la société façonnée par une époque particulière dont elle serait une sorte d’ « image reflet ».

Le site internet de l’artiste regorge de photos et d’anecdotes sur l’œuvre: « J’étais accro aux ours en chocolat Haribo et je le reste» mais à côté de ces révélations d‘une importance vitale, l’œuvre exprime autre chose, les lignes de forces psychiques de l’époque libérale que nous traversons; j’aime à ce propos le mot du sculpteur Maxime Descombin: «l’œuvre est centrale d’énergie psychique». 

  • Le Nounours géant de Marseille
  • Le Nounours géant de Marseille

Il y a une différence entre une œuvre d’art et un slogan, comme il y a une différence entre le miel secrété par les abeilles et un carré de sucre issu de l’industrie sucrière. – F. Andreu

Pour capter cette image-reflet, il arrive (parfois) que la première impression soit la bonne. Regardez l’œuvre et demandez-vous ce qu’elle dérange immédiatement en vous. Pour moi, l’aspect de cet ours exprime la logique libéral du « logo », de la marque à l’air de la reproductibilité sérielle, soit le contraire de ce qu’elle prétend être : les systèmes n’ont rien de rassurant, ils sont au contraire mécaniques et s’imposent à tous et en tous lieu. Vous trouverez le même ours dans plusieurs grandes villes du monde. Mais l’artiste joue très habilement sur les signifiants : la peluche môle mâchonnée par l’enfant se transforme ici en sculpture géante de béton mais conserve les mêmes traits formels du nounours : une grosse tête ronde avec des petits yeux, les traits enfantins et les bras grands ouverts. La couleur orange criarde est celle, dit-il, du soleil, pourquoi pas ? mais c’est aussi la couleur de synthèse de la chaîne de restauration rapide Mac Donald ou celle de la firme de téléphonie éponyme. A noter également que le nom de l’œuvre «ours jayet» est le nom de l’artiste, écrit sans majuscule, et dont le prénom est inconnu…

Bref, une entreprise de com., au demeurant très réussie, qui joue sur les signifiants captatifs de l’enfance selon des procédés éprouvés de la publicité. Devant cette statue, on se retrouve tous fils putatifs de Edward Bernays, neveu de Sigmund Freud. Al’endroit de l’ours jayet, je préfère parler de slogan habillé en art plutôt que d’art habillé en slogan.

Pourquoi ? Parce qu’il ne suffit tout simplement pas à un objet exposé dans l’espace public, désigné comme une œuvre d’art, pour en être. L’art est une sécrétion subtile captée par une société et non pas un produit marketing reproductible. L’art parle d’abord – et mystérieusement – à l’âme, à l’affect ensuite, à la raison enfin et éventuellement.

Il y a une différence entre une œuvre d’art et un slogan, comme il y a une différence entre le miel secrété par les abeilles et un carré de sucre issu de l’industrie sucrière. De même, il y les sucres lents contenus dans les légumes et les fruits et les sucres rapides contenus dans les sodas.

A y voir de plus près, cette œuvre biface qui nous promet des lendemains meilleurs, a aussi un côté effrayant, voire obscure. Même si le nounours est le symbole du monde de l’enfance, il est l’ « objet transitionnel » du rapport à la mère selon l’interprétation connue de Winnicott – ici objet transitionnel au grand marché ouvert ? mais l’ours est aussi l’animal de la force brutale. En cela, il reflète parfaitement l’ère du macronisme intégral : à la fois l’immaturité politique et la force répressive contre les Gilets Jaunes et autres «français réfractaires». 

Bref, si l’ours jayet exprime quelque chose, c’est peut être aussi l’astralité du libéralisme régnant de notre époque : Nous maintenir dans l’infantilisme d’un côté et nous matraquer de l’autre. Voici, pour moi, les deux faces cachées de ce gentil ourson marseillais.