L’art peut-il être une réponse à la terreur ? France culture (FR)

Image haut : Miles Johnston nicolemuseum.fr
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Le Bouquet de tulipes de Jeff Koons, lors de son inauguration à Paris, près du Grand Palais, le 5 octobre 2019• Crédits : Chesnot/Getty Image – Getty
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L’art peut-il être une réponse à la terreur ?

Émission de radio


Touristes et passants peuvent découvrir non loin des Champs-Elysées, sur la promenade du Cours la Reine, une main géante offrant au ciel onze fleurs multicolores. Œuvre du plasticien américain Jeff Koons, ce « Bouquet de tulipes » a suscité de vives polémiques.



Une main géante offrant des tulipes vers le ciel ? Voire, selon ce que l’on choisit de voir, un bras coupé sortant de terre crispé sur des fleurs, façon Carrie chez Brian de Palma. Œuvre du sculpteur américain Jeff Koons, elle est le cadeau fait à la France par les Etats-Unis en solidarité après les attentats de Paris de 2015. Cette sculpture monumentale de bronze, d’acier et d’aluminium — 13 mètres de haut, 34 tonnes, pour un coût officiel de trois millions d’euros — a été baptisée « Le Bouquet de tulipes ».

Sitôt faite voici trois ans, en novembre 2016, la promesse de cadeau formulée par l’ancienne ambassadrice des Etats-Unis en France, Jane Hartley, a déclenché une série de débats enflammés, de critiques et de pétitions comme seule la France en a le secret. L’emplacement initialement envisagé – entre le Musée d’Art Moderne et le Musée d’Art Moderne a été vu comme une offense à l’architecture du bâtiment, le coût d’installation de l’œuvre a également été violemment dénoncé, et, last but not least, la personnalité de Jeff Koons. Controversé, accusé de sérialisme, habitué des scandales et dont le nom rime avec les valeurs records atteintes par ses œuvre sur le marché de l’art, l’artiste était-il le mieux placé pour cet hommage aux victimes des attentats ?

Après le temps des polémiques, l’œuvre existe désormais. Mais l’inauguration n’a pas fait disparaître pour autant toutes les questions. Pour répondre à quelques unes d’entre elles, Marc Weitzmann s’entretient avec Jeff Koons, Christophe Girard, adjoint au maire de Paris chargé de la culture, Harry Bellet, critique et historien d’art, et Jean-Philippe Domecq, essayiste.

Quelle place l’art peut-il occuper dans une ville marquée par la violence terroriste ? Peut-il participer d’une réponse à cette même violence ? Et si oui, une forme d’art serait-elle plus appropriée qu’une autre ?

Jeff Koons : Pour moi, si cette pièce est minimaliste dans sa façon d’exprimer la perte, c’est à dessein. Pourtant il s’agit bien de son propos : le bouquet n’est pas complet, il compte 11 tulipes au lieu de 12. Il y a un absent. Le symbole est là. Pour dire la douleur que ressentent les victimes et leurs familles. Mais l’œuvre s’inscrit aussi dans la durée. Aujourd’hui, c’est le sentiment de la perte qui prévaut, mais elle devait également exprimer d’autres possibles. Ce n’est pas un monument aux morts ni un mémorial. L’idée était à travers cette œuvre d’ouvrir un dialogue entre le peuple français et le peuple américain, pour aujourd’hui mais aussi pour le futur.
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Harry Bellet : On est ici face à une décision d’un artiste qui choisit d’être optimiste, pas de pleurer. Jeff Koons ne fait pas Guernica, Le Bouquet de tulipes n’est pas la dénonciation d’un massacre. Il décide de dire que la vie peut continuer après ça. Dans les monuments aux morts, on a de l’héroïsme, chez Picasso, on a la dénonciation d’un massacre, mais on n’a pas cet optimisme-là.

Christophe Girard : En effet, et c’est une différence culturelle entre Français et Américains. Jeff Koons incarne pour moi le message « I love you », l’Amérique vous aime, qui peut nous paraître naïf. La modernité de Koons – qui ne peut avoir que de grands amoureux ou des opposants profonds – nous parle aussi de notre rapport au temps aujourd’hui, de cette immédiateté qui s’est emparée de nos sociétés avec l’apparition des réseaux sociaux.

Jean-Philippe Domecq : L’objet du débat, ce n’est pas l’artiste, qui « fait comme il peut » comme l’écrivait déjà Diderot. Ce n’est pas non plus la responsabilité des édiles politiques. L’Amérique a voulu nous faire un cadeau. Si les responsables politiques se mettent à dire ce qu’il faut ou pas comme œuvre d’art, nous voici renvoyés aux mauvais souvenirs du réalisme socialiste entre autres. Ce n’est pas non plus la question du prix ni de la taille – on reprochait déjà à Rodin la taille de son Victor Hugo. Mais là, étant donné que l’oeuvre de Jeff Koons se réfère à une tragédie épouvantable, le hiatus entre son degré d’inventivité et la barbarie à laquelle nous ont confrontés ces attentats paraît encore plus criant qu’à l’époque du scandale des rayures de Buren ou du pot de fleurs de Raynaud. Pour moi, il y a un côté « si tous les gars du monde marchaient main dans la main, s’offraient des fleurs, etc. » dans ce Bouquet. J’aurais souhaité voir comme « offrande d’optimisme » une oeuvre puissante, dense, plus novatrice sur le plan formel.

Cette absence de tragique de l’oeuvre peut-elle être vue comme accréditant l’idée que le temps de la terreur est un moment bref qui passe, ou que le terrorisme n’étant pas une guerre, la vie continue après lui ?

Jeff Koons : Je suis passionné par la métaphysique, par la définition qu’en donne Nietzsche, le hic et nunc, la relation avec l’éternité, au passé et à l’avenir. J’ai créé ce bouquet à la fois comme une offrande et comme une promesse d’avenir, je ne voulais pas créer une œuvre tournée vers le passé. Optimiste, elle l’est au sens où je pense qu’ensemble nous pouvons faire face aux problèmes, tirer les expériences de l’expérience vécue, pour construire pour nous-mêmes et pour nos enfants un meilleur avenir. J’espère que les Français pourront y trouver une source de réconfort. Mais je suis aussi curieux de voir son évolution dans le temps, comment elle va continuer d’interagir en fonction de la lumière, des reflets. A la fin du XIXe siècle, Aloïs Riegl, un historien d’art viennois, a le premier évoqué cette idée que c’est le regard du spectateur qui achève l’œuvre d’art. Chaque citoyen français, et chaque citoyen de la planète, aura donc sa propre appréciation, y insufflera son sens, son contenu. Si l’œuvre peut engendrer un certain sens de l’humanité, alors elle aura une force positive pour l’humanité.

Les propos de Jeff Koons sont traduits par Robert Wolfenstein

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