Marc Fumaroli incarnait l’insoumission à l’utopie culturelle héritée de mai 1968 par Aude De Kerros

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Marc Fumaroli devant le Collège de France. THOMAS COEX/AFP

 

«Marc Fumaroli incarnait l’insoumission à l’utopie culturelle héritée de mai 1968»

Il fut l’homme qui résista toute sa vie au corset étatique enveloppant la création culturelle contemporaine: l’artiste Aude de Kerros rend hommage à Marc Fumaroli, décédé le 24 juin à l’âge de 88 ans.

Par Aude de Kerros, graveur, peintre, essayiste.

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Marc Fumaroli était un homme au coup d’œil d’aigle, il y avait du Grand Condé chez lui! C’est ainsi qu’il a su si bien nous initier au classicisme français. Il nous a appris ses deux langues.

Celle de la peinture où âme et sentiments passionnés s’expriment à la fois grâce à une mesure et harmonie de la forme et une ardeur puisée dans la couleur, irradiante et lumineuse. Celle de l’écriture, du discours, la conversation et sa rhétorique. L’une et l’autre langue sont nécessaires et ne peuvent être confondues.

C’est sans doute pourquoi il a été si sensible à l’apparition en France, après mai 1968, d’un discours qui a pris progressivement toute la place de l’Art. Il constate à partir de 1981 la construction d’un corset étatique visant à régir la création. Une bureaucratie qui désormais détermine ce qu’est l’art et ce qui ne l’est pas.


Il assiste à la multiplication des institutions encadrant rigoureusement la vie des arts, de leur enseignement.

Il examine attentivement le phénomène dix ans durant. Il assiste à la multiplication des institutions encadrant rigoureusement la vie des arts, de leur enseignement à la mise en vue de l’artiste, à son entrée dans les circuits d’expositions, à l’achat de ses œuvres, etc. Il a mesuré le budget consacré, noté la création d’un corps de fonctionnaires spécialisés dits «inspecteurs de la création». Il n’a pas manqué de voir les méthodes de cooptation -consécration d’artistes uniquement conceptuels, ostracisant tous les réfractaires au conceptualisme. Il analyse le contenu des discours: les explications théoriques, l’énoncée des bons sentiments.

Après dix ans d’observation attentive de ce nouveau pouvoir régissant les arts, il publie en 1991, L’État culturel, Essai sur une religion moderne . Le sujet est d’actualité, l’État soviétique vient de s’écrouler, et ce pays à qui Staline a imposé en 1934 un courant artistique unique «le Réalisme socialiste», doté de son corps d’inspecteurs, dits «ingénieurs des âmes», revient à la liberté. Ce livre extrêmement documenté évoque l’histoire détaillée de l’installation d’un art officiel en France. Il examine aussi les expériences similaires de direction étatique de l’art tout le long du XXème siècle. Il compare leurs destins, constate leurs conséquences.

L’État culturel connaît un succès hors du commun et des rééditions successives, y compris en livre de poche. Une diffusion de 40 000 exemplaires, dit-on! Les Français trouvent là une explication à une ambiance lourde dans le monde intellectuel et des arts, cotonneuse, étouffante, stérile, rendant toute discussion impossible: on ne débat pas avec les méchants! L’exécution médiatique n’est pas rare et l’occultation systématique. La partie honteuse du monde de l’art est condamnée à la relégation dans l’invisible des studios et ateliers.


Un résistant au «mainstream»

Marc Fumaroli s’est fait connaître grâce à ce livre, par un public bien au-delà du monde de l’histoire de l’art et la littérature. Il est devenu un personnage familier pour les Français: celui qui refuse clairement et de façon argumentée les conventions. Son succès inattendu ne lui a pas ôté le courage de ses opinions malgré la menace d’ostracisme.

 

Son succès inattendu ne lui a pas ôté le courage de ses opinions malgré la menace d’ostracisme.

Ainsi deux historiens d’art français reconnus, Marc Fumaroli et Jean Clair ont réussi à sanctuariser leur attitude dissidente: défendre la peinture, l’écriture, l’art libre, non cautionné par l’État. Ils ont assumé l’étiquette, mesurée, qui leur a été attribuée de «nostalgique», de «réactionnaire». De façon rituelle, chaque fois que surgissait un «scandale» ou une polémique au sujet de l’Art contemporain, ils sont interrogés. Ainsi était limité à deux personnes, le nombre de dissidents au système commandant l’art… férule et libéralisme pouvaient ainsi faire bon ménage.

Mais le courage d’une seule personne visible a toujours de l’importance…Marc Fumaroli a été suivi! En France existe tout particulièrement une critique cultivée et argumentée de l’utopie d’un art «Contemporain» uniquement conceptuel. Elle a été répertoriée par l’historien d’art Laurent Danchin dans une impressionnante bibliographie très consultée . On y trouve tous les courants et points de vue de la dissidence.

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Un seul résistant visible peut garantir l’existence de milliers d’autres, invisibles.

Grâce à Marc Fumaroli, l’homme visible de cette résistance, on ne peut donc pas dire de la France ce qu’énonce Jane Kallir de l’Amérique d’aujourd’hui dans un article de Art Newspaper , commentant la situation des arts après le Covid 19: «Le capitalisme est un monstre affamé, et pendant son ascension sans opposition au cours des dernières décennies, il a englouti le milieu de l’art»

Marc Fumaroli ne fondait pas ses convictions uniquement sur des pures idées mais d’abord sur une exceptionnelle sensibilité à l’art. Il était toujours à la recherche d’une émotion dans ce domaine et donc à la recherche de talents. Conscient de la situation difficile des artistes ayant une démarche figurative, virtuose et inspirée, il aspirait à faire connaître au grand public la peinture française actuelle, non officielle. Malgré sa maladie, il fut à l’origine d’une exposition en 2016 à la Mairie du Vème arrondissement de Paris: Présence de la peinture en France 1974-2016. Une affirmation contre le déni!

Cette aventure ne se fondant pas sur les réseaux officiels de l’art demeura un évènement discret et peu répercuté. Il a laissé une trace cependant, une preuve tangible de la réalité.


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L’œuvre de Marc Fumaroli ne se compose pas seulement d’écrits, mais aussi d’engagement, de courage d’être soi-même, de loyauté, de non soumission à la pensée «mainstream».

Ainsi un seul résistant visible peut garantir l’existence de milliers d’autres, invisibles.

Car en art, résister c’est vivre et créer.

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