Mikaël Faujour, Réplique à l’article « splendeur de l’art du verre » par Nicole Esterolle

Le sculpteur de verre Gérald Vatrin, peu prophète en son pays, mais reconnu partout ailleurs
Photo Patrice SAUCOURT
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Les médias d’information traitent avec équité les personnes et les groupes qui font l’objet de l’information ou avec lesquels ils sont en interaction. Nous accordons un droit de réplique aux personnes ou groupes concernés, de manière à entendre leur point de vue. M. Faujour, tenait à nuancer les propos sur l’article « Splendeur de L’Art du verre » signé par Nicole Esterolle.

– Source: Conseil de presse du Québec

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Il arrive qu’un hommage mette mal à l’aise : tout à la fois, on est touché de la reconnaissance, mais il semble qu’elle repose sur des malentendus. Mon amie Nicole Esterolle, à qui je dois l’heureuse collaboration que je poursuis avec fierté depuis 2014 avec le magazine Artension, a écrit cette semaine un encouragement à ses lecteurs à acheter et lire le hors-série La vie en verre, que j’ai « piloté ». Un conseil que je ne peux a priori qu’approuver !

Cependant, le texte de Nicole est entâché de critiques acerbes que je ne partage pas… et qui occupent même l’essentiel de son texte. Autrement dit : alors que l’ambition de ce numéro était de parler de ceux dont on ne parle jamais, de montrer ceux que le monde de l’art invisibilise, Nicole reconduit son invisibilisation sous ses considérations contre l’Institution en raison de la présence d’un inspecteur de la création qui n’est, par surcroît, présent dans ces pages qu’en tant que commissaire d’exposition indépendant (et non pas fonctionnaire ministériel)… C’est ce que je regrette, alors que Nicole aurait pu parler de Julie Legrand, d’Udo Zembok, de Gérald Vatrin, d’Antoine Leperlier, de Bernard Dejonghe, d’Anne-Lise Riond Sibony… Je souhaite donc apporter quelques nuances à son propos.

D’abord, le texte reconduit des confusions de mots avec lesquelles j’ai eu moi-même à faire face. J’ai choisi de travailler sur l’art contemporain en verre. L’objectif a été de valoriser plus spécifiquement des artistes qui, travaillant eux-mêmes le verre, ne délèguent pas la réalisation (qui reconduit la division du travail entre l’ingénieur et l’ouvrier, entre les pays occidentaux qui « pensent » et les pays prolétaires qui « exécutent »). Quiconque crée sait que dans le rapport immanent au matériau (matériel, ici, mais aussi immatériel dans la création poétique ou littéraire), se joue un rapport au monde spécifique, quelque chose qui est essentiel à l’art et qui interdit la relation verticale, surplombante de celui qui imagine un concept et exige au réel de s’y plier. Leçon philosophique vécue, la matérialisation par l’artiste enseigne que ce n’est pas seulement l’artiste qui transforme la matière en matériau puis en œuvre achevée, mais que c’est la matière faite matériau qui transforme l’artiste même, son intention. Le matériau enseigne à l’artiste que le monde résiste, que la toute-puissance est illusion, que l’œuvre au moment de sa création se joue dans un dialogue réciproque entre le sujet qui crée et l’objet qui est créé, au point qu’il devient vrai aussi de dire que l’objet crée et le sujet est créé ou, à tout le moins, transformé.

Les lourds procédés propres à la création en verre, et plus particulièrement celui de la pâte de verre, ont une complexité qui exige un long apprentissage, une longue patience (cela est aussi vrai de la céramique, de la sculpture sur bois, de la vannerie…). En soi, embrasser ce savoir-faire revient à aller à rebours d’une époque où la compulsion, l’immédiateté, l’instantanéité, le présentéisme, les techniques numériques et l’illusion de la dématérialisation (dont le coût matériel réel est la croissante empreinte écologique du numérique, responsable de 4% des émissions mondiales gaz à effet de serre – contre 1,5% pour les avions). La conscience va se développant dans l’esprit de beaucoup que la sauvegarde de la vie est conditionnée à la décroissance de la consommation, du fret international, de l’hypermobilité, de la frénésie généralisée de ce mode de vie hyper-énergivore et pathogène que mènent les hommes. Or, il se joue dans les arts prolongeant le legs historique sans le répéter et demeurant fidèles au travail patient, à une (ou des) savoir-faire, quelque chose qui affirme un autre monde que celui de l’hyper-productivisme morbide et criminel, quelque chose qui relève d’une sensibilité décroissance, d’une acceptation des limites extérieures à la volonté individuelle, à l’orgueil, à l’hubris – mot devenu significativement à la mode.

Or, les préjugés progressistes habitent largement la technocratie tout comme le monde de l’art – et à plus forte raison la génération issue des dernières avant-gardes puis des années Jack Lang, c’est-à-dire les générations Art Press, Frac et Fiac – et expliquent la faveur donnée à tant de gadgets, de technologies et de démesure, souvent d’une réelle vacuité. Ou comment le médium devient le message, le moyen la fin – finis terræ de la logique imbécile du formalisme, qui finit par être un refus du monde, du réel et des limites propre à la société technicienne et au diapason de l’imaginaire des spéculateurs boursiers, des technocrates ou des chefs d’État, indifférents au réel (et dont la situation présente montre que le refoulé fait toujours retour). Dans un remarquable essai oublié, dont je prépare la préface à sa réédition prévue pour l’automne, Jacques Ellul écrivait : « La technique nous entoure comme un cocon total et sans faille qui rend la Nature parfaitement inutile (à notre évaluation immédiate), dominée, secondaire, et insignifiante » (L’Empire du non-sens. L’art et la société technicienne, 1980). Le système technicien est devenu un référent plus « naturel » que la nature même, l’expérience des technologies plus réelle que celle de la nature, les représentations plus réelles que le réel même – ce qu’énonçait déjà Guy Debord en 1967.

Et c’est bien pour cela que les arts fondés dans un savoir-faire connoté « artisanal » sont dépréciés par le monde de l’art institutionnel, c’est-à-dire par la véritable Académie de fait, parfaitement intégrée à l’idéologie de la classe dominante (progressiste, c’est-à-dire : urbaine, technophile, hypermobile, mondialiste, individualiste, libérale et relativiste, cachant sous couleur de « tolérance » ce qui est une absence totale d’adhésion à des valeurs et une morale) qu’elle reproduit sans le savoir, tout comme M. Jourdain dit de la prose sans le savoir. Une classe qui a parfaitement intégré l’imaginaire néolibéral, dont elle est un relai – le plus souvent inconscient. Autrement dit : elle est le vecteur d’une idéologie. Et une idéologie dont les quarante dernières années donnent assez à voir le désastre social et écologique, ainsi que l’anomie qu’il produit.

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Oeuvre : Pascaline Fontaine

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Ce sont ces préjugés qui valent à de bons artistes maîtrisant le verre, la céramique, la vannerie et combien d’autres savoir-faire et techniques, d’être mis au rebut, renvoyés au ghetto des « métiers d’art » ; c’est-à-dire à l’artisanat et aux arts décoratifs. C’est au musée des Arts décoratifs que l’on peut voir des œuvres de Jutta Cuny ou Élisabeth Joulia, d’Antoine Leperlier ou de Bernard Dejonghe – et pas au Centre Pompidou où, pourtant, ils devraient être. C’est aux salons Révélations ou Paris Art Design qu’on peut voir des œuvres de Gérald Vatrin, Perrin & Perrin ou Paolo Marcolongo, pas dans les grands salons d’art ni au Palais de Tokyo ou au Centquatre.

C’est ce sentiment d’une injustice faite à tout un pan de la création actuelle qui m’a donné envie de réaliser ce numéro spécial. C’est aussi la certitude que le monde de l’art est confit d’une prétention et de préjugés si puissants qu’ils tournent à l’arrogance du « sachant », pareille à celle du technocrate, leur semblable : à l’image de Catherine Elkar directrice du Frac Bretagne de 1990 à 2019 qui, lorsque je l’ai invitée à considérer le travail d’Antoine Leperlier, a lancé une requête Google et survolé à la va-vite les images – dont plusieurs d’œuvres qui n’étaient même pas de lui – avec une paresse intellectuelle sidérante, pour conclure que « c’est décoratif ». Le tout-venant informe, sans critère de sélection autre que l’arbitraire protégé et encouragé par l’entre-soi : oui ; des œuvres exigeant un effort d’entendement, un examen de l’adéquation de l’intention et du résultat : non.

Or, c’est tout cet arrière-plan qui nécessite d’être précis dans les mots que l’on emploie, car l’enjeu est de faire reconnaître qu’il y a là de l’art et non pas de l’artisanat. Or, l’hommage de Nicole Esterolle s’avère contre-productif en reconduisant cet écartement de la production en verre dans les catégories et les mots de l’artisanat, parlant d’ « art verrier », de « savoir-faire artisanaux » et d’ « intelligence de la main ». Ces expressions, à mes yeux, contribuent au malentendu et, voulant saluer ce pan de la création contemporaine, elle la dessert sans le vouloir !

Je précise toutefois que, pour ce numéro, c’est en tant que journaliste que j’ai travaillé – non en tant que critique. Et pour cela, par souci d’honnêteté, il était indispensable de parler aussi de « plasticiens » ou designers collaborant avec des artisans verriers. C’est le cas de Jean-Michel Othoniel, qui délègue l’exécution de ses œuvres, ou encore de Hervé Le Nost, qui a collaboré au CIAV de Meisenthal pour y faire réaliser des personnages en verre inspirés des Songes drolatiques de Pantagruel de François Rabelais.

Le monde de l’art accepte donc communément la paternité d’une œuvre à celui qui conçoit et délègue, non à l’exécutant, parce que l’idée a la primauté sur sa matérialisation, mais qualifierait-on d’artiste un type qui déléguerait l’exécution à un peintre? Ce qui vaut pour le verre ne vaut pas pour la peinture : parce que le préjugé du monde de l’art est tenace, selon lequel le travail en verre par un artiste… ne serait pas de l’art mais de l’artisanat – sauf si l’artiste en délègue l’exécution. (Je reconnais toutefois que les lignes bougent depuis déjà quelques années et que le retour du refoulé de la pratique du matériau est bel et bien acté – et que, comme à chaque moment historique, la vague reflue au même moment que l’autre la recouvre : ce que nous oublions parfois de voir.)

Certaines réalisations déléguées sont cependant tout à fait réussies, même si elles me semblent parfois manquer de ce « plus » que seule la relation immédiate de l’artiste à son matériau peut engendrer. Il eût été malhonnête, pour des motifs de conviction philosophique et critique, de ne pas rendre compte journalistiquement de ces divers aspects, y compris d’artiste dont l’emploi du verre est fort peu « plastique » mais plutôt conceptuel.

 

Je réagis aussi à deux autres points, plus brièvement : 

 

Si Marianne est présenté comme « organe central de la gauche néo-réactionnaire », expression facétieuse de Nicole Esterolle, je ne me reconnais, à titre personnel, ni tout à fait dans le mot « gauche », ni en aucun cas dans celui de « néo-réactionnaire » ni de « réactionnaire » tout court. Mon abord de l’art, depuis des années, doit davantage à la pensée libertaire, à la décroissance, à Albert Camus, Christopher Lasch, Jacques Ellul, Cornelius Castoriadis, Alain Troyas et Valérie Arrault, Jean-Philippe Domecq, Charles Melman ou Jean-Claude Michéa, qu’à « la gauche », à plus forte raison « néo-réactionnaire » ;

Concernant la présence d’Yves Sabourin dans ces pages, en tant que commissaire d’exposition indépendant (et non pas comme inspecteur de la création pour le ministère de la Culture – ce que dénonce Nicole), c’est moi qui l’ai décidé. Je n’ai aucun regret d’avoir mis en avant sa démarche et annoncé sa prochaine exposition Vivace e Troppo, où il aborde sans complexe et sans débauche de concepts vaseux, le verre, avec une curiosité amoureuse assumée, en présentant aussi bien Julie Legrand ou Antoine Leperlier qu’Othoniel. Cela me semble une vraie ouverture. Et cet sprit d’ouverture, précisément, est, parmi les personnes travaillant au sein du ministère, aussi rare que des hommes sains de corps et d’esprit sur le sol états-unien.

Merci au Vadrouilleur Urbain d’avoir accepté de diffuser cette réaction, sans aucun doute beaucoup trop longue – mais je confesse ma pathologique prolixité !

 

 

 

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Mikaël Faujour, journaliste et critique d’art
Membre de l’Association internationale des critiques d’art
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