Aude de Kerros – Le chant du monde / Gravures (Texte et eaux-fortes)

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« Crois- moi ! L’image est beaucoup plu que l’image » Ovide, Hérodiades, XIII, 53 

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Alors que j’achevais de graver « Le Chemin des Etoiles », je fus hantée par de nouvelles images dont je ne comprenais ni l’origine ni le sens.

J’y attachais cependant le nom de « Chant du Monde » et me mis au travail.

Ces gravures avaient cependant un point commun : la ligne nette, insistante d’une rive séparant la sombre forêt des eaux lumineuses d’une rivière.

De façon inextricable s’y mêlaient l’univers familier et d’étranges figures.

L’atmosphère, le décor évoquait l’heureuse réminiscence des soirs d’été passés avec les enfants au bord de la Bouble. J’en ressentais le parfum, la lumière, le bruit comme on habite une profondeur. Cependant une multitude de personnages inconnus venaient s’installer dans ce lieu de vive mémoire. Je les distinguais peu à peu et les reconnus un à un. Ils émergeaient du grand flot d’images de l’Apocalypse de Jean.

Au crépuscule nous rejoignions toujours les rives désertes de la Bouble avec le désir de voir l’incendie ». Nous devenions soudain silencieux quand les rayons obliques, du soleil entraient dans les sous-bois et enflammaient la forêt. Ils striaient les eaux noires de la rivière de longues coulées d’or en fusion. Nous redoutions l’instant qui suit, celui où tout bascule dans les ténèbres. …mais nous l’attendions aussi. Nous étions attentifs au ciel levant, habité d’une autre lumière tombant des étoiles.

En gravant, je vis cette rive familière se métamorphoser en théâtre. L’ombre des frondaisons, le poudroiement doré du crépuscule, faisaient un nid aux images. Assise sur l’autre bord, je scrutais une scène où se jouait le destin du monde.

Si je dirigeais mon regard vers l’amont je percevais la splendeur des origines, En tournant mes yeux vers l’aval, je distinguais les évènements de la fin.

Entre la source et la grande mer se jouait la représentation du mystère des images. Grégoire de Nysse l’évoque en peu de mots : « Si vous revenez à la grâce d’image déposée en vous depuis le commencement, vous aussi, même si vos yeux ne peuvent percevoir la lumière du soleil, vous possédez en vous ce que vous désirez. »

Toujours amour et neuf… ainsi il engendre images et ressemblances, toujours anciennes et nouvelles à la fois.

En extrayant les images de l’ombre typographiques du livre sept fois scellé, le graveur a accompli son métier.

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Aude de Kerros – Texte et eaux-fortes
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Le Chant du Monde
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