La double leçon de Vladimir Velicković Par Mikaël Faujour (critique)

 

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Préparée bien avant son décès, le 29 août dernier, l’exposition que consacre le Fonds Hélène-et-Édouard-Leclerc à Vladimir Veličković lui rend un hommage posthume. Un peintre, resté à l’écart des modes et qui s’est obstiné dans une figuration puissamment expressive, a produit une œuvre à la portée universelle.

 

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Danger, 2019, Velickovic. Collection particulière. – Photo © Zarko Vijatovic

 

Sur une croix, agonise un homme, mangé par une nuit sans fond, la paume éclairée froidement par une entaille de lumière (Grünewald, titre faisant référence au maître allemand du XVIe siècle dont la Crucifixion du retable d’Issenheim a inspiré toute une série à Vladimir Veličković). Autour, d’autres visions issues de terreurs primaires – rats à l’assaut d’un homme en fuite (Grande Poursuite), mâtins aux crocs aigus, corbeaux impavides contemplant des hommes écorchés, décapités, jetés à même le sol ou pendus à la potence, éviscérés comme carcasses de boucherie. Puis, moins explicites, des chambres de torture vides, où les rares éléments de réel (corde tendue, tache rouge sang, croc de boucher…) suggèrent seulement la cruauté du supplice à peine achevé. Rare, presque tout à fait absent, le « paysage » ou ce qui en tient lieu, n’est qu’un abîme horizontal ou un espace liquide sans haut ni bas, au mieux crevé d’une saignée de feu incendiaire.

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UN MONDE VIDE DE DIEU

L’espace comme évocation d’un monde sans Dieu : ni rédemption ni devoir ; tout, alors, est permis. Loin des univers solaires de Miró, Picasso ou Chagall, qui l’ont précédé au fonds Hélène-et-Édouard-Leclerc, l’œuvre de Vladimir Veličković est de part en part saturé de mort, comme un fond de l’air glaçant. Dans La Montée de l’insignifiance, Cornelius Castoriadis observait « que l’ultime vérité de la société occidentale contemporaine, c’est la fuite éperdue devant la mort, la tentative de recouvrir notre mortalité ». Plus récemment, c’est Robin Jolissaint qui écrivait : « C’est bien le déni, et non le tabou, qui caractérise aujourd’hui les représentations et attitudes devant la mort » en Occident. C’est à ce déni que s’affronte l’art de Vladimir Veličković, qui épousait ce pessimisme métaphysique. « [L]a pensée tragique, analyse Robin Jolissaint, consiste non pas à accepter passivement une naturalité de la mort, mais à savoir reconnaître l’impossible satisfaction du désir d’éternité. »

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Œuvre: Velickovic mort
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La tragédie l’habitait. Plus encore, elle le hantait. Et pour cause ! C’est là le cœur de l’œuvre de Vladimir Veličković, traversée par l’intuition du tragique, une obsession apparue quand, en 1945, à Belgrade, âgé de dix ans, il assiste à des pendaisons. Il en conservera une hantise du Mal et de la cruauté que l’homme peut infliger à autrui. Son art tourne sans fin autour de ce mystère et de sa source même, sur quoi Blaise Pascal écrivit : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. » Veličković dégorge le pus noir du monde. Il montre l’homme qui, repoussant le tragique de sa mortalité – condition même d’adhésion à la vie – s’agite sans repos ni raison. Et le refoulé fait retour : destructivité, actes inhumains, cruauté.

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UNE LEÇON PHILOSOPHIQUE ET ESTHÉTIQUE

Cette leçon, philosophique, se double d’une leçon esthétique. Vladimir Veličković a tracé un chemin à l’écart de tous les courants progressistes des avant-gardes, choisissant de ne pas rompre avec la tradition –figurative – sans pour autant la copier ni la répéter. Il la prolonge. Et c’est ainsi que, mobilisant des signes et symboles issus des couches inférieures de l’âme humaine (images archaïques et visions de cauchemar), il produit quelques œuvres universelles. Réussite dont la plupart des œuvres avant-gardistes ne saurait se targuer, n’offrant trop souvent au regard et à l’histoire qu’un « ceci a eu lieu ».

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