Edward Hopper : les paysages et la mémoire du monde par Mikaël Faujour (Culture)

 High NoonEdward Hopper
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Pour Sam Keller, directeur de la Fondation Beyeler, « Edward Hopper résiste à une consommation rapide ». Avec une œuvre comptant 357 aquarelles et 366 huiles sur toile en un demi-siècle de création (d’après le catalogue raisonné de Gail Levin), soit environ sept toiles par an, il faut croire que c’est d’abord l’artiste même qui résistait à la production rapide. Beaucoup de ses toiles laissent d’ailleurs sentir un caractère médité, ni spontané ni impulsif.

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HOPPER ÉVOLUE DANS L’AMBIVALENCE

À rebours du productivisme et du « système technicien » (Jacques Ellul), en plein essor au début du XXe siècle et célébrés artistiquement par les avant-gardistes qui lui sont contemporains, lui conserve une défiance vis-à-vis de la modernité. « Les tableaux de Hopper évoluent dans l’ambivalence. Ils ne montrent plus un état d’innocence mais pas encore celui de l’autodestruction de l’homme », analyse Ivo Kranzfelder, auteur d’une monographie. « Ils suggèrent un état de suspension permanent mais pas un équilibre. Ils ne sont ni une vision idyllique pré-industrielle ni un hymne à la gloire de la mécanisation. »

Indifférent aux modes et aux formalismes et fidèle à sa sensibilité, à son tempérament, Hopper s’est obstiné à figurer – fidélité à sa liberté d’abord, dont la lenteur, on l’a dit, était la condition. C’est pourquoi « [sa] maturation sera longue, à l’écart des courants reconnus comme modernistes », résume le critique Jean-Philippe Domecq.

 

.Edward Hopper, «Railroad Sunset» (détail), 1929, huile sur toile, 74,5 x 122,2 cm. © Heirs of Josephine Hopper/ProLitteris, Zurich/Digital image Whitney Museum of American Art/Licensed by Scala

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UNE MÉMOIRE SENSIBLE DU MONDE

L’exposition accueillie à la Fondation Beyeler est consacrée surtout au monde naturel et principalement rural. Sa peinture n’est pas le fait d’un urbain enchanté par l’artificialité de la ville. Contempler ses paysages des grandes étendues états-uniennes (où croît le cancer industriel, en métastases d’asphalte et de béton) donne à saisir ce que doit à ses va-et-vient entre monde rural et ville, la mélancolie des scènes urbaines qui ont fait sa notoriété.

Ce faisant, son art affirme une spécificité de la figuration, qui seule peut produire une mémoire du monde. Non une mémoire documentaire – d’abord parce que sa peinture n’est pas réaliste et descriptive, mais la synthèse imaginaire d’éléments de réel en une composition ; ensuite parce que la photographie prend mieux en charge l’ambition documentaire – mais une mémoire sensible du monde, rencontre d’une subjectivité, d’une intériorité, avec l’objectivité extérieure du monde.

En ceci, peindre vaut confession d’humilité devant le monde – le contraire même de l’avant-garde qui a accompagné le prométhéisme industriel, l’inflation du subjectivisme, le rejet de l’objectivité du monde et du symbole. Significativement, Edward Hopper tenait d’ailleurs « comme inauthentique une grande partie de la peinture contemporaine. Elle ne dispose d’aucune intimité. »

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LA SOURDE MÉLANCOLIE DE L’IRRÉMÉDIABLE

Balafrés de ponts, routes, voies ferrées, trains, ses paysages portent témoignage d’une dynamique historique. Sans déploration nostalgique, mais avec l’intuition d’une irrémédiable perte, de l’irréversibilité : ce monde provincial, tout de granges décaties, de poteaux qui tanguent, de maisons de bois, à l’écart du tumulte mais en désertification, est condamné.

Perpétuel spectateur qui mettrait son art entre lui-même et la violence de l’histoire, Edward Hopper porte un regard distancié sur le monde, débarrassé de toute tentation lyrique, qui ne voile qu’à peine une sourde mélancolie.

Devant la marche impersonnelle de l’histoire, il reste la possibilité d’accueillir, immanente et gratuite, la beauté du monde, de l’attester : affleurements granitiques cognés par le soleil couchant, course du vent dans les herbes folles, falaises âpres – à l’image de « Railroad Sunset » (1929), crépuscule en feu griffé par la paresse de longs nuages gris.

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