Douleur et désarroi des temps présents par Jérôme Serri (Billet d’humeur)

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Le 12 mars 2011, s’est produit en Italie un des événements les plus émouvants et les plus incroyables auxquels on pût assister dans un théâtre. Dans le cadre des manifestations organisées à l’occasion du 150ème anniversaire de la création de l’unité italienne, le maestro Riccardo Muti dirigeait Nabucco de Verdi, au Théâtre de l’Opéra de Rome. A la 7ème minute le chœur entonna le célèbre chant des esclaves, « Va Pensiero ». Dans les premiers rangs se trouvait Silvio Berlusconi, Président du Conseil depuis 2008, un des responsables politiques les plus vulgaires de l’Italie, qui aurait pu avantageusement remplacer Jeff Koons au bras de la Cicciolina. Rappelons que c’est l’affligeante bêtise de la télévision du milliardaire italien que Fellini brocarda de façon féroce dans Ginger et Fred.

 

Un Président du Conseil giflé en public 

Dès la fin de ce « Va Pensiero », le public se mit à applaudir à tout rompre durant de longues minutes. Riccardo Muti dans la fosse d’orchestre, le visage éclairé par la lampe de son pupitre, attendait le retour du silence en tournant en sens contraire les pages de sa partition. Que se passait-il ? Soudain les applaudissements changèrent de tempo. Ils réclamaient un bis immédiat, quand fusa d’un balcon un « Viva Italia !». Riccardo Muti se retourna : « Si, io sono d’accordo su Viva Italia ». Silence. Puis, le visage grave, encadré des deux ailes de corbeaux de sa chevelure qui en accentuait la noblesse, il prit la parole : « Je n’ai plus 30 ans et j’ai vécu ma vie, mais en tant qu’Italien qui a beaucoup parcouru le monde, j’ai honte de ce qui se passe dans mon pays. Donc j’acquiesce à votre demande de bis pour le « Va Pensiero » à nouveau. Ce n’est pas seulement pour la joie patriotique que je ressens, mais parce que ce soir, alors que je dirigeais le chœur qui chantait « O mon pays, beau et perdu », j’ai pensé que si nous continuons ainsi, nous allons tuer la culture sur laquelle l’histoire de l’Italie est bâtie. Auquel cas, nous, notre patrie, serait vraiment « belle et perdue ». Depuis que règne par ici un « climat italien », moi, Muti, je me suis tu depuis de trop longues années. Je voudrais maintenant… nous devrions donner du sens à ce chant ; comme nous sommes dans notre Maison, le théâtre de la capitale, et avec un chœur qui a chanté magnifiquement, et qui est accompagné magnifiquement, si vous le voulez bien, je vous propose de vous joindre à nous pour chanter tous ensemble. »

 

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La baguette était restée sur le pupitre. De trois quarts face au public, les bras levés pour que puissent le suivre l’orchestre dans la fosse, le chœur sur la scène et le public jusqu’au fond du dernier balcon, Riccardo Muti relança ses musiciens et ses choristes jusqu’à ce que la douleur de ce chant gagnât la salle qui alors se leva et entonna cet air des esclaves connu de toute l’Italie. Alors que Muti, le visage bouleversé, dirigeait la grande déploration qui enflait dans l’obscurité, descendaient de tous les balcons, comme dans une boule à neige, une myriade de cartolines qui captaient comme une lueur d’espoir, le peu de lumière venue de la scène – c’était l’hommage des spectateurs à un très grand chef qui, ce soir-là, n’écoutant que sa conscience donna la gifle la plus cinglante qu’on put imaginer à un histrion parvenu au sommet de l’Etat italien.

 

Enivrez-vous de vin, de poésie ou de vertu

Depuis qu’ont fermé nos écoles, nos théâtres, nos restaurants et nos commerces, depuis que nous sommes tous confinés dans nos appartements ou nos maisons, et que montent au front nos médecins et nos infirmières, nos ambulanciers et nos pompiers, nos forces de sécurité et nos soldats, nos compatriotes en charge de notre approvisionnement, nous recevons sur nos téléphones portables des messages de nos proches, des informations vraies ou fausses, des dessins d’humeur parfois drôles, des plaisanteries dans lesquelles se défoulent l’inquiétude devant la contamination et le manque de confiance dans les mesures prises d’une main tremblante par le gouvernement.

Certains ont posté sur les réseaux sociaux la vidéo d’une jeune femme italienne chantant sur son balcon le célèbre « brindisi » du début de La Traviata. Elle est confinée avec son petit garçon, qui tient fièrement près d’elle l’appareil où se trouve enregistrée la partie orchestrale de l’opéra de Verdi. Son mari la filme, tandis qu’elle invite d’un large geste du bras toutes les fenêtres ouvertes sur la nuit à reprendre en chœur ce toast à la joie de vivre.

Les musiciens de l’orchestre du Théâtre national de Serbie, de son côté, ont eu la belle idée de soutenir dans l’épreuve leurs amis de l’autre côté de l’Adriatique avec le fameux Bella Ciao. Ce vieux chant de révolte des paysans de la plaine du Pô, devenu en 1944 celui des résistants italiens, est pour le monde entier un hymne à la résistance. Également tenus dans leur pays par des mesures de confinement, les musiciens serbes l’ont enregistré en se filmant chacun chez soi, puis l’ont monté à l’aide d’une application et mis en scène dans une sorte de calendrier de l’Avent où chacun apparaît jouant dans une fenêtre.

Le violoniste Renaud Capuçon, lui, a décidé d’offrir à son public, devenu imaginaire et incertain, des mini-concerts qu’il enregistre chaque matin et met en ligne sur son compte Twitter. Ainsi a-t-on pu le voir interpréter, debout devant le mur de CD de son salon, le prélude de la Partita n°3 de Bach. Interprétation, hélas ! tronquée, mais d’autant plus émouvante qu’on l’écoute comme un prisonnier s’évade par le coin de ciel bleu de la lucarne de sa cellule.

Un internaute a fait circuler un document de l’INA, en noir et blanc, où l’on voit Serge Reggiani réciter un poème de Baudelaire et ajouter pour finir : « J’aime beaucoup ça ». Il s’agit du poème en prose « Enivrez-vous », tiré du Spleen de Paris :

 

« Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous. Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront : « Il est l’heure de s’enivrer ! Pour n’être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous ; enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. »

 

C’était la vocation du ministère « André Malraux »

Les commentateurs de ce poème, souvent donné à étudier, se rejoignent tous, bien entendu, sur le thème de l’ivresse comme remède à l’angoisse devant la fuite du temps – ivresse par le vin, la poésie ou la vertu. Mais jamais ils n’attirèrent l’attention des lecteurs sur le fait que s’y trouve la finalité de toute politique culturelle. Du moins, telle que la concevait André Malraux qui fut un lecteur assidu de Baudelaire. « N’oubliez pas, disait-il à Jean Vilar, que j’appartiens à cette génération qui a vu Les Fleurs du Mal entrer dans le domaine public ». Il avait 16 ans en 1917. Ses textes sur l’art, ses discours, ses inaugurations, ses interventions au Parlement, sont émaillés de références ou d’allusions au poète. En 1967, pour commémorer le centenaire de la mort de celui-ci, il souhaita que, dans l’exposition organisée au Petit Palais, l’accent fût mis sur le Baudelaire critique d’art. Il avait également écrit à Picasso pour lui faire part de son souhait d’ériger, à la pointe de l’Île Saint-Louis, un « monument aux Fleurs du Mal » qui eût été l’agrandissement monumental du Faucheur, sa plus belle sculpture. « Le dur faucheur avec sa large lame avance / Pensif et pas à pas vers le reste du blé ». Cette sculpture, ces deux vers de Victor Hugo, autre poète cher au ministre qui souvent le citait, sont appelés par le poème de Baudelaire mais aussi par la douleur et le désarroi des temps présents. Ils donnent également une profondeur au chant des esclaves que Riccardo Muti jeta un soir au visage de l’imposteur.

L’appel à s’enivrer de poésie fut durant dix ans la raison d’être de l’action du ministre. On a célébré en 2019 le cinquantième anniversaire du décret fondateur qu’il avait rédigé de sa main : « Le ministère chargé des affaires culturelles a pour mission de rendre accessibles les œuvres capitales de l’humanité, et d’abord de la France, au plus grand nombre possible de Français, d’assurer la plus vaste audience à notre patrimoine culturel et de favoriser la création des œuvres de l’art et de l’esprit qui l’enrichissent. »

 

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Il n’appartient pas à la nature d’un décret de donner la raison essentielle d’une décision prise ou d’une orientation donnée. Aussi, Malraux s’efforça-t-il d’expliquer aux Français, dans chacune de ses interventions, la raison d’être fondamentale du nouveau ministère, sa véritable finalité. Elle était d’ordre métaphysique ou, si l’on préfère, existentiel, ou même spirituel. Les mots n’ont guère d’importance ; ce qui compte, c’est la direction qu’ils indiquent, et à laquelle furent insensibles ses successeurs qui laissèrent, par démagogie, l’imposture s’installer rue de Valois.* Dans tous ses aspects, la vie de Malraux – jusque dans l’affaire du vol des sculptures khmères dans la région d’Angkor en 1923 – fut animée par l’injonction pressante de Baudelaire. Elle lui apparaissait secourable, en un sens presque religieux : « Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question ». Laissons de côté le vin et la vertu pour ne retenir que la poésie qui désormais désignera le domaine de l’art ou de la culture.

 

Face au destin, la présence bienfaisante des œuvres de l’esprit

Dans une civilisation chrétienne en voie de déchristianisation progressive depuis au moins le XVIIIème siècle, dans une civilisation où le matérialisme historique crut remplacer avantageusement le finalisme religieux, dans une civilisation où le développement des sciences et du machinisme n’a fait qu’étendre à l’infini le domaine de ce qu’autrefois l’on appelait la tentation, dans une civilisation où la « mort de Dieu » a vidé l’espoir de toute perspective secourable et où l’homme demeure cependant aux prises avec l’inévitable question du sens de sa vie, la seule manière de rester debout et ne pas trop se laisser accabler par « l’horrible fardeau du Temps qui brise [nos] épaules et [nous] penche vers la terre », la seule façon d’oublier, au moins momentanément, le destin aveugle qui nous mit sur terre et qui, après la vaine alternance des rires et des larmes, nous mettra en terre, le seul moyen de vivre face à ce que Baudelaire et Malraux appellent ensemble l’ « Irrémédiable », le seul « anti-destin », pour reprendre l’expression de l’auteur des Voix du silence, c’est la présence d’œuvres qui nous bouleversent avec une force de révélation. La présence n’est pas une catégorie du temps ; elle est au contraire ce qui fait que des œuvres du passé ne sont pas des œuvres passées. Elle est ce qui, dans la suite irrémédiable des siècles, leur a mystérieusement échappé. La Bethsabée de Rembrandt, n’est pas un meuble hollandais du XVIIème siècle ; si elle appartient, comme lui, à son époque, elle lui échappe précisément par cette présence qui en fait notre contemporaine. Si le passé, le présent et le futur sont trois catégories du temps, la présence est l’unique catégorie de l’intemporel. Suspendant le vol du temps, elle ajourne le tragique de notre condition.

A propos des Grandes Danseuses vertes de Degas qu’il découvrit dans l’atelier du peintre au lendemain de sa mort en 1917, Malraux écrit dans L’Intemporel : « Je comprenais mal « ce que cela voulait dire », mais très bien que cela entrait mystérieusement dans ma vie ». Cela doit s’éprouver à propos de toute œuvre picturale, de Vermeer, de Seurat, de Braque ou de Matisse ; de toute œuvre musicale, de Bach, de Mozart, de Beethoven ou de Ravel ; de toute œuvre littéraire, de Molière, de Balzac, de Flaubert ou de Bernanos. Quand les œuvres ne sont pas présentes, quand elles n’entrent pas dans notre vie, quand elles ne l’enivrent pas, quand, pour reprendre l’expression magnifique de Péguy, nous ne « mouillons » pas devant elles à la « grâce », alors nous ne faisons que nous cultiver dans le sens le plus terne qui soit. Malraux était à mille lieues de cette culture-là, que l’on peut dire bourgeoise et qui fut l’objet – d’où leurs limites – des analyses de Bourdieu.

La culture à laquelle Malraux s’efforçait de permettre l’accès « au plus grand nombre possible de Français », n’avait rien à voir avec un rébarbatif programme scolaire. Ce n’est pas un hasard s’il quitta l’école sans passer son baccalauréat. Il s’agissait avant tout, pour lui, d’un trésor d’émotions : « Pauvre exposition menacée encore par les bombardements ! Mais où se trouvaient, côte à côte, la Kermesse de Rubens, le Bœuf écorché de Rembrandt et la Pietà d’Avignon, j’ai oublié les autres tableaux (le Gilles ?), non mon souffle coupé par le bondissement de ces cloches profondes qui s’accordaient dans mon cœur ».

 

Des sénateurs qui n’ont pas honte

Certains ont cru que, pour Malraux, l’art comme « anti-destin » était un succédané du secours de la religion. Peut-être, pour n’en avoir pas fait l’expérience, n’entendirent-ils pas correctement la notion de présence. Malraux avait certes déclaré en 1945 : « Je suis en art comme on est en religion ». Il ne s’agissait point d’une équivalence mais d’une simple analogie relative à la fois à la dimension métaphysique de sa relation aux œuvres d’art et à la ferveur de cette relation. Si, en effet, pour l’homme de foi le Credo est une réponse à l’Irrémédiable, si l’espérance de la Résurrection en est le remède, si le salut par le sacrifice du Fils de Dieu en délivre, pour Malraux la présence des œuvres est ivresse mystérieuse face à l’Irrémédiable, ivresse sans consolation.

Comprendra-t-on un jour la vocation métaphysique du ministère Malraux ? Comprendra-t-on un jour l’inquiétude de ce ministre d’Etat qui avait compris que seule une ferveur tournée vers les œuvres de l’esprit serait un rempart pour empêcher l’homme de se laisser envahir par le sexe et le sang, pour le mettre à l’abri de la submersion des forces obscures de la vie organique que toutes les religions, autour desquelles se sont agrégées les grandes civilisations, s’efforcèrent d’endiguer ?

On ne s’étendra pas sur la manière inquiétante dont l’amicale gaulliste du Sénat célébra en novembre dernier le 60ème anniversaire de la création du ministère des Affaires culturelles. Inviter un obscur universitaire pour raconter aux sénateurs, prétendument gaullistes, que « Malraux avait une faille dans son raisonnement sur le rayonnement culturel de la France », il fallait y penser ! Le fondateur du ministère n’avait pas imaginé, apprenait-on ce jour-là, que le manga des Misérables aurait pu être, de par le monde, une introduction à la lecture de l’œuvre originale de Victor Hugo.

Comme si la médiocrité pouvait être la première marche de la qualité, comme s’il n’y avait pas de différence de nature entre la puérilité d’une insignifiante BD et la noblesse d’un grand roman, comme si la vulgarité pouvait être l’ambassadrice d’un chef-d’œuvre ! L’invitation d’un intervenant qui ne savait ni de quoi ni de qui il parlait et surtout l’absence de toute protestation dans le parterre de parlementaires et d’anciens ministres sont symptomatiques de la dégringolade de notre pays. Mais il n’y a là rien d’étonnant, puisqu’une sénatrice, élue sur la liste de Gérard Larcher, qui deviendra assez rapidement Présidente de commission, n’avait rien trouvé de mieux à répondre à quelqu’un qui s’indignait un jour devant des branchages qu’un des maires de son département exposait avec force publicité aux fenêtres d’un centre d’art contemporain : « Qui sait ? Le Greco en ferait peut-être autant aujourd’hui ». Et Victor Hugo écrirait des mangas ! Et Bach composerait bien entendu du rap ! Un tel niveau de réponse laisse imaginer que sur d’autres sujets la sénatrice est susceptible de laisser passer n’importe quoi pour ne pas déplaire à certains grands électeurs.

 

Leur canot de sauvetage

On peut toujours estimer que la politique culturelle n’est pas plus importante pour un pays que le montant du budget qui lui est réservé par l’Etat et les collectivités territoriales. Mais quand on voit la crise sanitaire dans laquelle le pays est plongé aujourd’hui, on est en droit de se demander si nos responsables politiques – comme en témoigne, depuis quarante ans, la gabegie des expositions affligeantes d’art contemporain, des équipements pour les accueillir et des personnels pour les organiser – ne se sont pas, durant toutes ces années, entraînés à l’irresponsabilité et à la lâcheté ?

« On peut, après tout, écrivait le philosophe Vladimir Jankélévitch, vivre (…) sans philosophie, sans musique, sans joie et sans amour. Mais pas si bien ». Et sans responsables politiques à la hauteur de leurs mandats, comment un pays peut-il vivre ? se demandent les Français en découvrant chaque soir les chiffres de la progression de la pandémie et l’augmentation du nombre des morts. Qui à l’ouïe fine ne peut être que révolté par les déclarations mensongères de la majorité gouvernementale et les commentaires d’une opposition tout aussi peu crédible, car derrière l’appel récurrent à la nécessaire unité nationale, il entend le bruit sourd des scies, des rabots et des marteaux : la classe politique, aidée par les médias, construit son grand canot de sauvetage. Le temps presse… c’était dans la nuit du 14 au 15 avril – il y un peu plus d’un siècle – que coulait le Titanic.

 

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