Bilan 2019 du marché international de l’Art contemporain par Aude de Kerros (Billet d’humeur)

Paul Signac; Le moulin d’Edam, à l’Impressionist, Modern and Surreal auction sales à Londres

© Guy Bell/ REX/ SIPA


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Bilan 2019 du marché international de l’Art contemporain

par Aude de Kerros

 

Le nombre d’oeuvres vendues connaît une forte augmentation pour l’année 2019. Comment expliquer ce record inattendu?

Chaque année, au mois de mars, sont publiés et commentés les bilans du marché de l’art de l’année qui précède. C’est le moment ou la presse spécialisée examine les résultats des ventes publiques aux enchères. Elle se risque alors à commenter l’évolution de ce marché planétaire, hors normes et peu régulé, qui concerne désormais les cinq continents.

L’année 2019 est caractérisée par deux chiffres : le premier triomphant de 550 000 œuvres vendues. Un record absolu ! Le deuxième, les 13,3 milliards de dollars du chiffre d’affaires du marché de l’art, en baisse de 14 %.

La révolution numérique transforme le marché

La cause de cet accroissement des ventes est l’accès de plus en plus aisé et rapide aux Big Data de l’art du monde entier. Ces données sont désormais à la portée de tous, à tout moment et en tous lieux, sur chaque smartphone. Plus encore, en 2019, a eu lieu un événement qui transforme le marché : Thierry Ehrmann, Président de la banque de données Art Price, s’est allié avec l’Agence chinoise Artron qui archive de façon exhaustive les données du marché chinois. Sa documentation n’était pas accessible jusque-là parce que non traduite et non communicable en raison de l’Intranet chinois. Ainsi les données chinoises étaient ignorées alors même que, depuis une décennie, la Chine était en tête du marché. Ces deux sources de données sont désormais réunies et la collaboration de Artprice et Artron permet de collecter et traduire les archives des 6300 salles des ventes dans le monde et de les rendre accessibles partout. La totalité du marché est désormais observable.

Enfin, Thierry Ehrmann a aussi forgé de multiples indices, outils d’observation pour regarder le marché sous tous ses angles, en croisant les données significatives : âge, genre, nationalité, lieux de vente, cotes, quantités, fréquence, invendus, etc. Sans conteste, ces progrès permettent d’observer une information foisonnante et de faire d’audacieuses comparaisons : ainsi sont mises en rapport les cotes des artistes avec les cotes boursières. Un « indice » a même été conçu par Thierry Ehrmann pour évaluer la rentabilité des placements alternatifs que sont les achats d’art par rapport à ceux faits en Bourse en un temps où les taux de crédit sont négatifs. Ainsi il semblerait que les artistes contemporains du TOP 100 seraient aussi performants que certaines entreprises du CAC40 ou le S&P 500 !

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Malgré la baisse de 14%, le marché de l’art de 2019 est cependant présenté et jugé « stable, sécurisé, mûr, quoique moins effervescent qu’en 2018 ». Il est même annoncé que le produit « Art contemporain » surpasse en qualité financière, l’art moderne.

Surprises géopolitiques…

Il est un chiffre aussi attendu que le résultat des courses, c’est le chiffre d’affaires annuel des ventes d’Art Contemporain, pays par pays. C’est un révélateur géopolitique.

Pendant dix ans entre 2008 et 2017, le CA des ventes d’Art en Chine a dépassé celui des États-Unis, ou a été à égalité. Le fait a été peu commenté par les médias tant l’idée d’une « concurrence » faite à l’Amérique par la Chine n’était pas concevable. En 2018, le passage en tête des États-Unis suivi de l’Angleterre et après seulement de la Chine a été bruyamment célébré. Le bilan de l’année 2019, maintient l’Amérique au premier rang avec 39% du marché, suivi de la Chine 29%, la Grande-Bretagne 23%, la France 2,3 %.

Si l’on considère cependant le marché sous l’angle du nombre d’artistes les plus chers et rentables du monde, on trouve au TOP 100 : 33 Chinois, 28 Américains, 10 Anglais, aucun français. Les artistes américains font les plus hautes cotes, mais sont moins nombreux et plus vieux. Les artistes chinois sont les plus nombreux au TOP 100 et au TOP 500 (1), mais ils sont plus jeunes et non entièrement soumis aux prescriptions new-yorkaises. Ils explorent avec enthousiasme toutes les voies picturales.

Un fait peu relevé perturbe cependant l’ordre hégémonique : le marché chinois cote aussi, au-dessus du million, tous les courants de l’art allant, de la suite de l’art traditionnel au conceptuel, sans exclusion. Il ne s’aligne donc pas entièrement sur les prescriptions new-yorkaises et s’en distingue sur le plan de l’offre. La Chine ne se limite pas à soutenir les prescriptions et produits new-yorkais, elle devient concurrente en défendant des courants différents jusque-là absents du haut marché.

Tous les continents sont dans la boucle du haut marché de l’AC

Les autres chiffres très commentés sont l’arrivée des artistes africains sur le haut marché. L’heure est aux premiers records en salle des ventes : deux artistes vivants et créant sur le continent africain sont présents au Top 100 et ont même atteint des cotes millionnaires. Parmi les élus : El Anatsui, Malick Sidibé … ils dépassent le score des artistes français qui peinent à être 10 au Top 500 ! Ils ont été précédés, en 2018, par la consécration au-dessus du million de dollars des artistes afro-américains : Crosby Pendleton, Odutola, Shonibare, Anderson et Taylor et surtout par Kerry James Marschal, dont une œuvre a atteint 2M$ en 2017, lors de la célèbre vente chez Sotheb’ys du tableau de Léonard de Vinci : « Salvator Mundi », adjugé à 400M$.

Un autre record fait la Une : 12 femmes au TOP 100 et, pour 4 d’entre elles, la consécration au-dessus du million de leurs œuvres. Ces records très médiatisés sont l’occasion, pour la chaîne de production (2)des valeurs financières de l’art, de promouvoir « les valeurs sociétales » et donner ainsi à ses produits non seulement une valeur faciale, mais aussi une finalité vertueuse.

Les vedettes sociétales au défilé spectacle des records annuels

La publication des bilans est un spectacle essentiel à la légitimation de l’art global. L’événement donne lieu à une grand-messe célébrant les records, suivi d’un prêche sur les valeurs sociétales : genre, climat, émigration, etc. Il culmine avec l’élévation de l’infime partie visible du très haut marché, le TOP 500, telle une hostie offerte à la contemplation médiatique. Ce haut marché seul visible est le résultat d’un « entre soi » de 300 collectionneurs en mesure de miser au-dessus du million de dollars, de 100 sur plus de 50 millions, de 30 sur plus de 100 millions. Ils créent la grande illusion de la cote spectaculaire, donnée en communion au monde : un art global consensuel et moralisant.

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La réalité tangible de cet art hyper coté reste un mystère. La très grande majorité des transactions de ce très haut marché sont invisibles et non évaluables, car elles se font « de gré à gré », par l’intermédiaire de galeries, salles des ventes, agents et experts. Les Ports francs, lieux ombreux, accueillent, dit-on, 80% de ces œuvres. Sans bouger, elles changent de mains. C’est une liquidité financière alternative au pouvoir libératoire. Certaines œuvres d’AC encore plus indétectables atteignent un degré de fluidité maximum quand, non produites, sous forme de contrat, elles sont en mesure de servir de lettres de change.

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Que révèle l’augmentation du nombre des œuvres vendues ?

Elle est le signe d’une révolution silencieuse due à la technologique numérique qui rapproche aisément l’offre et la demande. Ne voit-on pas là apparaître un deuxième marché de l’art très différent de celui évoqué plus haut qui est essentiellement un marché de l’offre ? Les quelques chiffres qui accompagnent cette information semblent signaler un grand afflux d’achats d’œuvres abordables, pour 50%, en dessous de 1 000 $. Il trahit une augmentation de l’intérêt du public d’acquérir des œuvres, de rechercher l’art aimé, aux critères partageables, ayant du sens. Cela ressemble à une émancipation de l’amateur, une reprise de son pouvoir.

Les conséquences sont paradoxales : ce nouveau marché revalorise la vie artistique locale. Les amateurs ayant plus de culture que de moyens financiers s’intéressent aux trésors et talents. Les artistes de la proximité sont redécouverts, mais aussi mis en relation avec les courants similaires internationaux. Ainsi, à l’ombre du spectacle mainstream, des courants internationaux, se connectent, échangent, s’organisent. Il se crée un rapport nouveau entre le local et le global qui n’efface pas les identités.

Ne voit-on pas se dessiner deux marchés ? L’un financier, l’autre commercial ? L’un arbitraire, critique et moralisant, l’autre esthétique et civilisationnel ?

Finiront-ils par se concurrencer et ainsi atténuer toute hégémonie culturelle ? L’Art sera-t-il désormais divers dans un monde ouvert, mais multipolaire ?

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