ENTERRONS LA BANANE Par Nicole Esterolle (Billet d’humeur)

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Par Nicole Esterolle
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Nous devons reconnaître qu’ avec leur banane au mur, Cattelan et son Perrotin de galeriste ont bien réussi leur coup. Ils nous ont bien scotchés, instrumentalisés, piègés , bananés jusqu’au trognon. Ils ont créé un gigantesque effet Larsen médiatique à partir d’une proposition artistique minimum. Bravo pour ce méga buzz pas cher, que nous avons nous-mêmes allègrement alimenté et enflé par nos moqueries, nos commentaires , nos indignations, nos cris d’orfraie, etc.

Comme si on ne connaissait pas par cœur cette stratégie duchampo-cattelanesque à base de provocation systématisée, ritualisée, théorisée, répétée en boucle depuis au moins 20 ans.( son Pape écrasé par une météorite, ses mannequins d’enfants pendus dans un gros arbre à Milan, son Hitler Premier communiant, son WC en or massif, etc. )

Car la provocation qui est l’ingrédient de base de l’art dit contemporain est profitable à beaucoup : 

– au blaireau culturel duchampolâtre, comme sujet de conversation endiablée avec ses amis, ou il va pouvoir mettre en valeur ses talents oratoires et d ‘analyste du grand marché international de l’art.

– au chroniqueur d’art du Monde ou du magazine Connaissance des Arts (qui sait lire l’art entre les lignes) qui peut, là dessus, en tartiner de grands textes payés au feuillet de 1300 signes.

– Enfin à la cote de Cattelan, qui grimpe de 10% à chaque nouvelle provocation…en enrichissant simultanément et d’autant ses collectionneurs, dont Pinault, déjà archi-riches.

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Gilles Ailaud – l’enterrement de Duchamp -1965

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Mais parmi ces innombrables textes consacrés à la mésaventure de cette malheureuse banane (bonjour la maltraitance végétale !) , je n’en ai pas trouvé un seul qui explique, ou seulement évoque, la stratégie pourtant ultra-simple d’une financiarisation de l’art reposant uniquement sur son pouvoir provocateur, interpellateur, casseur de codes, questionnatoire, ….Une stratégie caractéristique pour tous les financial-artists internationaux et/ou « contemporains », mais qui atteint un sommet indépassable chez Cattelan, champion du monde toutes catégories du foutage de gueule comme accélérateur de notoriété et donc de bankabilité.

Souvenons – nous de ce luxueux cocktail organisé par Cattelan et son galeriste, parmi les montagnes de détritus de la plus grande déchetterie du monde à Palerme, et où ils avaient réuni une centaine de collectionneurs milliardaires acheminés par avion spécial à partir de la Foire de Bâle….Philippe Dagen du journal Le Monde avait alors applaudi à cette opération qui , selon lui, ridiculisait voire humiliait ces archi-riches en les confrontant aux tristes réalités du monde et à ses puantes misères…. Aujourd’hui c’est le galeriste Perrotin qui affirme avec la même feinte candeur que cette banane scotchée est une dénonciation radicale des surenchères folles du grand marché de l’art….Ce qui ne manque pas d’aplomb de la part d’un des plus grands acteurs de cette folie marchande.

Alors pourquoi nos valeureux critiques et chroniqueurs d’art, n’osent-ils pas comprendre et dire tout simplement, au sujet de cette petite atrocité bananière, qu’elle est l’illustration exacte d’un système d’un cynisme, d’une barbarie et d’un pervers inouis…Un système qui se dit « contemporain » mais qui a commencé à se développer il y a bien 100 ans avec l’avènement du prophète Duchamp…Un système qui se nourrit essentiellement de la polémique qu’il provoque,…Un système dans lequel les collectionneurs vénèrent et survalorisent financièrement leurs artistes, d’autant plus que ceux-ci, comme le faisait Duchamp, les ridiculisent , leur crachent à la figure, et dénoncent leur cupide stupidité…. Un marché de l’art qui glorifie et mythifie ceux qui semblent s’acharner à son écroulement…

Ainsi cette banane qui, logiquement, devrait porter un ultime coup fatal à ce marché de l’inepte, ne fera en fait que le consolider…

Nous en sommes donc là, au fond jamais atteint, d’un gouffre du sens, d’un trou noir de l’intelligence, produit inéluctable d’une économie capitaliste néolibérale, hégémonique, hors-contrôle de l’humain, ravageuse de la planète et de tous ses écosystèmes et équilibres vitaux…dont celui de l’art.

Alors que faire face à cet « anéantissement généralisé des défenses immunitaires » , comme disait Bourdieu ?

Que faire quand ceux , fonctionnaires ou spéculateurs, qui détestent et méprisent le plus l’art parce qu’ils ne le comprennent pas, en tiennent les réseaux dominants de reconnaissance et de légitimation et s’enrichissent de sa destruction?

Que faire quand même les écolos et les insoumis – les premiers concernés en principe – ne veulent pas comprendre ce dont il s’agit et regardent ailleurs ?

Que faire ? Et bien, il faut enterrer cette banane, ne plus en parler… pour montrer en urgence et en priorité la réalité de l’art d’aujourd’hui, sa richesse et sa diversité…et dévoiler cette vérité occultée par l’hyper médiatisation de l’inepte duchampo – cattelano – bananier.

 

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« l’ABC de l’Art dit Contemporain »
 aux éditions 
Jean-Cyrille Godefroy.
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