Albarrán Cabrera – Someone lived this / Galerie Esther Woerdehoff (FR)

Albarrán Cabrera, Kairos #4055, 2019
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Jusqu’au
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21.12.2019

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Avec Someone lived this, et pour leur première exposition à Paris, le duo espagnol Albarrán Cabrera interroge la réalité de notre mémoire. Il propose de penser les œuvres d’art comme les supports d’un voyage imaginaire, vers le rêve, qui permet la création de souvenirs fictifs.

Ces photographies sont inspirées par leurs voyages, leurs lectures, les œuvres qu’ils aiment et qui les touchent. Devant la beauté des paysages, de la lumière scintillante, des couleurs subtiles, le spectateur rêve à son tour d’échapper au temps, de retrouver un lien avec la nature – très présente dans leurs œuvres – comme une consolation devant l’actualité du monde. Le mystère des personnages dans l’ombre de la série This is you here nous rappelle des amis perdus de vue ou les souvenirs oubliés de l’enfance dont seule la photographie garde une trace.

Excellents connaisseurs de l’histoire de la photographie et des techniques anciennes, ils ont conçu au fil des ans des procédés de tirages uniques et précieux. Ils allient le tirage traditionnel argentique, le cyanotype ou le tirage platine-palladium à l’utilisation de pigments, de papiers japonais et de feuilles d’or. Leurs images se parent ainsi d’une profondeur et d’une lumière singulières qui semblent faire vibrer l’image, et l’animent de l’émotion qui a accompagné sa création. Loin d’une simple image de la réalité, la photographie d’Albarrán Cabrera devient un objet magique, une fenêtre ouverte vers d’autres mondes.

Le célèbre neurologue Oliver Sacks a étudié les remarquables mécanismes que nous utilisons pour fabriquer nos souvenirs, et qui brouillent involontairement la frontière entre ce qui est vécu et ce qui est intégré : “Nous sommes toujours éberlués de comprendre que certains de nos souvenirs les plus chers peuvent être complètement imaginaires – voire se rapporter à ce qui est arrivé à quelqu’un d’autre.”

En effet, en l’absence de confirmation extérieure, notre conscience n’a aucun mécanisme fiable qui pourrait nous permettre de différencier un souvenir authentique d’un souvenir emprunté. Ainsi, ce que nous affirmons ou ressentons comme vrai dépend autant de notre imagination que de nos sens. Comme nous n’avons aucune manière d’enregistrer directement les événements du monde dans notre cerveau, chacun les expérimente et les construit avec sa propre subjectivité, pour les réinterpréter ensuite, à chaque fois qu’on se les remémore.

Cependant, cette mémoire imparfaite et faillible nous permet une grande flexibilité et beaucoup de créativité : “Nous voyons et entendons avec les yeux et les oreilles d’autrui, communiquons avec d’autres psychismes, nous imprégnons de l’art, de la science et de la religion d’une culture entière et nous intégrons, ou apportons notre pierre à cette sorte d’esprit commun que constitue la richesse collective du savoir partagé – car, tout en venant de l’expérience, la mémoire procède aussi du rapport de nombreux esprits.”

Au début du XXe siècle, les scientifiques ont découvert que les souvenirs se transforment et se rassemblent à chaque fois qu’on se les remémore. Il n’existe pas de souvenir figé et statique. C’est un processus dynamique et imaginatif de “remémoration” qui n’est pratiquement jamais complètement fidèle à l’événement réel.

La question qui revient comme un fil rouge dans l’œuvre d’Albarrán Cabrera est de savoir comment les images suscitent des souvenirs propres à chaque spectateur. “Nous nous intéressons particulièrement aux souvenirs. Nous souhaitons jouer avec les souvenirs des spectateurs et fabriquer une représentation à l’intérieur de leur esprit. Nos images sont l’essence même de cette construction mentale. Ainsi, nous aimerions que nos images touchent profondément les spectateurs et les aident à fabriquer de nouveaux souvenirs, en créant des expériences qui ne leur seraient peut-être jamais arrivées.”

Dans leur travail, ils abordent la perception, les souvenirs, le temps et l’identité. Une image peut déclencher chez le spectateur des sentiments d’amour, de haine, de colère, de joie, de tristesse ou de bonheur. Chaque tirage sera interprété différemment selon le spectateur, mais c’est le travail du photographe de faire de son mieux pour créer un objet capable de lui faire ressentir ces émotions: “Les photographies doivent susciter des émotions et soulever des questions. Ce n’est qu’en vous posant les questions les plus courageuses et en trouvant les réponses que vous serez capable d’augmenter votre niveau de conscience.”

Rosalind Cartwright est psychologue et neurologue à l’université de Chicago et spécialiste des troubles du sommeil.

Oliver Sacks (1933-2015), était neurologue, professeur à l’université Columbia. Il est l’auteur de nombreux livres. Les extraits cités sont issus de l’ouvrage posthume Le Fleuve de la conscience, traduit par Christian Cler et publié au Seuil.

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Albarrán Cabrera
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Tous deux nés en 1969 et basés à Barcelone, Anna Cabrera et Angel Albarrán forment un duo de photographes qui travaille ensemble depuis presque 20 ans. Ils conçoivent collaborativement un univers photographique poétique et sensible où l’émotion du sujet se combine à la beauté du tirage. Spécialistes des techniques alternatives de tirage et de la conservation-restauration des photographies, ils recourent aux procédés anciens du cyanotype, du platinepalladium et d’autres procédés argentiques et inventent des procédés nouveaux qu’ils combinent à des matériaux rares comme des papiers japonais, des pigments et des minéraux ou de la feuille d’or. Réflexions sur l’identité, sur les traces que la prise de vue conserve du passé, leurs différentes séries ouvertes interrogent le rapport au temps et à la mémoire et notre perception de l’image photographique, entre le réel et l’illusion.

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Galerie Esther Woerdehoff
36 rue Falguière
75015 Paris – France