À LA FIAC , ÇA MUE, ÇA MUE ! Par Nicole Esterolle (Billet d’humeur)

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Yayoi Kusama

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Il semble qu’il se passe quelque chose d’important à la FIAC 2019 : comme une mue, comme un changement de « paradigme » (selon l’expression de la seule sociologue qui se préoccupe un peu d’art, Nathalie Heinich), comme une sorte de divine apostasie. Oui, comme si la FIAC avait perdu la foi en la parole du saint prophète Duchamp et en sa religion du néant transcendantable et titrisable en bourse.

On y a vu en effet cette année comme une miraculeuse invasion d’œuvres à contenu sensible, positif et à bonne inventivité formelle, en désobéissance totale donc avec le tout conceptualo-bidulaire creux, répétitif et inregardable, qui faisait la loi jusqu’à maintenant en ces lieux de haute subversion déconstructive et de haute spiritualité financière.

On n’y a pas vu – absence éloquente – la moindre rayure burénoïde et on a remarqué , ceci expliquant sans doute cela , que les visiteurs, sans avoir rien lâché de leur prestance vestimentaire, semblaient moins dépressifs et renfrognés, plus heureux en quelque sorte d’être au monde.

On a vu qu’ils avaient laissé tomber cette gueule d’enterrement de rigueur pour défilé de mannequins anorexiques, pour islamo-insoumis médiapartiste apprenant que sa meuf vient de se barrer avec Tarik Ramadan ou pour gens distingués en phase d’ approche de l’art bidulaire de très haut niveau. On a constaté qu’ils affichaient au contraire et délibérément une mine enjouée, souriante et décontractée, et ne craignaient plus de passer, à cause de cela, pour de grossiers provinciaux en goguette parisienne.

La question est donc de savoir les raisons exactes de ce brusque retour du sens, du contenu et de la bonne humeur, après des décennies d’éradication de ces ingrédients dans le cadre d’une vaste opération de subversion -dépression- subvention-financiarisation , très débilitante, mais très fructueuse pour certains en termes d’enrichissement bankable.

Alors, faut-il croire pour autant que le pilonnage intensif mené depuis quelques décennies par nous, la « bande de réacs hostiles aux nouvelles formes de l’art » (horde de populistes plus ou moins fascistes, dont je fais partie bien sûr, mais où l’on compte aussi des gens comme Alphonse Allais, Jean Baudrillard, Alain Besançon, Pascal Bruckner, François Chevalier, Jean Clair, Antoine Compagnon, Laurent Danchin, André Comte-Sponville, Marcel Gauchet, Jean-Pierre Cramoisan, Kundera, Régis Debray, Aude de Kerros, Christine Sourgins, Maryvonne de Saint Pulgent, Jean-Philippe Domecq, Alain Finkielkraut, Benoit Duteurtre, Hélène Parmelin, Marc Fumarolli, Pierre Gaudibert, Nicolas Grimaldi, Jean-Louis Harouel, Franck Lepage, Marie-Christine Hugonot, Marc Le Bot, Boris Lejeune, Claude Levy – Strauss, Jean-François Mattei, Kostac Mavrakis, Jacques Mougenot, Philippe Murray, Octavio Paz, Giovani Panini, Yasmina Reza, Dominique Schnapper, Michel Schneider, Georges Steiner, Alain Troyas, Wladimir Weidle ,etc.), contre l’art dit contemporain et pour dénoncer l’hystérisation discursive de sa béance ontologique, commence à porter ses fruits ?

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Peut-on crier victoire en se glorifiant d’y être pour quelque chose?

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Je ne le crois pas. Car je pense que l’utilisation du vide, de l’inepte, du morbide, etc., comme objet de spectacularistion et financiarisation spéculatives rapides, est une stratégie qui implique son arrêt à court terme…. Et que le discours délirant destiné à boucher la vacuité de fond, n’a pas besoin d’être aidé pour s’auto-asphyxier naturellement.

Nous atteignons en fait une situation limite, où les acteurs de cette immense surenchère de l’inepte, sentent bien qu’il est nécessaire de réinjecter un peu de sens et de contenu, un peu de substance sensible, populaire, brute, singulière et réellement artistique, pour retarder l’implosion de la bulle et la déroute généralisée de cette armée d’ imposteurs et mercenaires du marché de l’art « contemporain » sans foi ni loi, au service des puissances bureaucratiques et financières…

Alors, je crois que cet apparent réancrage de la FIAC dans l’art proprement -dit est à voir comme un ramassage d’ un peu d’humain par -ci par- là, pour tenir encore un moment la machine à cash.

On a déjà bien commencé la manœuvre avec notamment la récupération éhontée de l’art brut par l’appareil à spéculer, et l’apparition d’ artistes opportunistes d’origine conceptualo-bidulaires qui font maintenant dans l’art brut ou copinent avec lui (On envisage même, paraît-il, des cours et professeurs d’art brut à la Villa Arson et l’attribution des diplômes subséquents, remis par Mrs Ben et Labelle-Rojoux.)

Mais on ne lâche pas comme ça la bankabilité de l’art fiaqueux, et ce n’est pas parce qu’il commence à se populariser et s’humaniser à la FIAC, que les prix des œuvres incarnant cette tendance vont baisser. Et l’on constate les mêmes prix ahurissants pour des œuvres certes guillerettes et sympathiques,( notamment la fleur de Yayoi Kusama– image jointe)mais pas meilleures intrinsèquement que des milliers d’autres existant à travers le monde, toutes autant actuelles.

Alors, je crois qu’il ne faut pas se faire trop d’illusions sur l’imminence de l’ouverture, de la régulation et de la mutation d’un système aux enjeux financiers colossaux et qui ne peut s’extraire seule de cette logique gonflationniste mondiale, où les masses d’ argent sont tellement énormes qu’elles ne savent plus où se placer, et que si leurs les possèdants se ruent sur l’ art, c’est pour se prémunir illusoirement d’ une crise financière imminente qui changera tous les « paradigmes »

Cette Mecque des arrogances qu’est la FIAC ; cette grande parade de la bouffissure mondaine ; ce festival international des vanités et des enflures intellectuelles; ce grand défilé des pervers narcissiques de tous poils; cette mise en miroir des infatuations sociétales avec celles de l’art dit contemporain pour une valorisation réciproque ; cette rencontre au sommet de la morgue et du mépris , n’est pas sur le point , rassurons –nous, à verser d’elle-même dans la modestie, le respect de la bio-diversité et l’humanité…Il y a là une impossibilité d’ordre mécanique ou structurel. (Et ce n’est pas demain la veille que Jennifer Flay sera remplacée par ma copine Ginette Lajon)

Non, je crois que ces grandes célébrations internationales , comme la FIAC, de l’inepte destructeur du sens, n’ont pas vocation à muer ou à s’amender…mais seulement à disparaître. Comme sont voués à disparaître les modes de fonctionnement des grands systèmes économiques dont elles sont l’émanation, poussés vers la sortie par l’avènement d’autres valeurs plus « écologiques » pour guider les échanges entres les hommes et pour sauver l’humanité du désastre produit par la dictature mondialisée de l’argent-roi, dont la FIAC reste, malgré les quelques fleurs dont elle peut se farder cette année, l’exacte expression.

1 – Sarah Fritz nous dit qu’elle a « la même jubilation devant une œuvre d’art conceptuel et une œuvre d’art Brut…Ce qui me rappelle Claude Mollard affirmant que, pour lui, Daniel Buren et Chomo étaient les deux plus grands artistes du siècle.

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« l’ABC de l’Art dit Contemporain »
 aux éditions 
Jean-Cyrille Godefroy.