L’amoncellement voilà le nouveau process où se dilate l’art contemporain par Jean-Pierre Cramoisan / Avant-propos par Nicole Esterolle

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Ai wei wei / Crabes
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EURÉKA ! Mais c’est bien sûr ! J’ai enfin trouvé pourquoi il y avait autant de tas ou d’amoncellements d’objets divers parmi les œuvres d’art dit contemporain !

Pourquoi cette compulsion au bourrage accumulatoire ?

C’est tout simplement parce que le tas est l’opposé du trou…parce qu’il est son indispensable et dialectique complément, son conjoint pour l’éternel, son allié objectif, son revers de la médaille…

Un trou avec du tas autour…

Le tas en art dit contemporain, c’est donc l’ « antithèse– comblante » de la béance ontologique ou du rien nourricier , ou de l’absence consubstantielle, qui engendrent la raie de Buren, le nain de jardin en chocolat de Mc Carthy, le balloon-dog de Koons, le monochrome de Mosset ou de Rutault, l’immatérialité de Seghal, le cerveau de Venet, la pensée ministérielle, le frigo de Lavier, l’orgasme de Millet, etc.

Le tas bien compact comble la vacuité cérébrale, morale, artistique, du fonctionnaire et du spéculateur de l’art…Il en est la compensation, la consolation et l’alibi.

Le tas est aussi la métaphore des montagnes de pognon amassé grâce à la spéculation sur le trou.

J’ai une collection d’environ 300 tas-œuvres d’art dit contemporain. Je vous en place ici une dizaine prises au hasard.

Et voici un magnifique texte sur le tas, écrit par mon excellent ami Jean-Pierre Cramoisan, poète et critique d’art marseillais.

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Plutôt que de mettre vos objets à la poubelle, ne jetez rien, conservez-les et faites-en des accumulations, vous aurez peut-être la chance d’être l’heureux élu d’un prix Marcel Duchamp. Il faudra juste que vous affutiez un discours assez plaisant et biscornesque (la redondance est vivement conseillée), rôdé à l’explication de la vacuité, seul moyen de donner, au-delà des modes du sensible, de la raison et du sens, du relief à vos tartifiques naufrages ; qu’ainsi lancé comme un boomerang chargé d’inepties, il revienne, triomphal, vers un jury d’analystes du vide, au point de leur ôter toute espèce de discernement. Cette rhétorique-là est faite pour déstabiliser, à tout le moins exercer tant de sidération qu’elle laisse le regardeur baba raplapla, à bout de jugeote. Plus vous vous montrerez abscons, plus votre éloge acquerra la semblance d’une force pétaradante, et plus vous aurez la chance de faire partie d’un des plus grands formatages qui n’ait jamais existé. La recette est simple, fichtrement efficace, à la portée de n’importe quel nettoyé du cerveau des écoles d’art. Vous avez l’idée, vous aurez le tas qui vous convient.

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Boltanski
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Carsten Holler

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Mais que fera-t-on de la proliférante production des artistes agglomérateurs, spécialistes de la transcendance du tas par tas, ces vaines pratiques prisées, adoubées par les institutions et les collections pré-per et post muséales ? Que faire de ces remplissages de balivernes payés à prix d’or ? Les enmuséer serait leur octroyer une abusive notoriété, encore que quelques-uns y aient déjà leur place ou y aient déjà fait de rapide incursion ; et puis cela irait à l’encontre de leur idée de base : être le reflet requalifié, réinventé de la société marchande. Alors, devra-t-on les proposer à des entreprises de recyclage ? Les mettre à la décharge ?

Que faire de tous ces tas ? D’autres, me direz-vous, mais beaucoup plus grands ; il y a pour cela une Sixtine toute trouvée : Monumenta. (Monument –tas)

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Dan-Colen

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Ce qui est et n’est pas mêmement, ce qui n’a pas sa place dans la durée ne représente que le fugace passage de chétives métamorphoses souvent sordides où l’ordinaire le dispute à la célébration d’une bouffonnerie hétéroclite, puisque la finalité de ces shows est de se transformer en parc d’attraction. Où entasser ces empilements à la fin des orgiaques biennales d’art contemporain qui les ont accueillis ? En reproduire d’autre quasi à l’identique, mais ailleurs. Peut-être que la métaphore du tas n’est-elle que le produit d’une représentation variable de l’air du temps, de l’artiste fragmenté, en rupture face aux embarras sociétaux qu’il n’arrive pas à résoudre et contre lesquels il se heurte sans jamais pouvoir les contrôler ; la tentative d’idées qui se dissolvent pitoyablement dans du pseudo signifiant. Pour enfler la dénonciation, étonner le badaud, questionner le bourgeois, ou faire jaser le folliculaire habitué à s’ébaubir devant les cadors de l’art contemporain, il n’y a pas d’autre moyen que de finasser avec les concepts. Babéliser, produire des œuvres où s’engouffre les courants d’air de l’inanité.

Le tas révèle parfaitement la flétrissure de l’ennui, l’éclipse de l’intelligence, la mollesse de l’inspiration, le forfait de l’âme, la chute et la négation de valeurs aussi probantes que peuvent l’être la singularité, l’ampleur de nos diversités, la manière d’aller aux sources du réel pour faire œuvre ; il n’est, hélas, qu’un tragique exhibitoire servant à argumenter du nombrilisme au rabais, à agréger les morceaux d’un monde en des provocation de plus en plus clownesques.

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Éric Hatten

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Le tas final

Combien de tas nous faudra-t-il encore subir pour qu’un nouvel énergumène né du terreau duchampien trouve le Tas des tas, celui qui mettra un terme à tant d’imposture. Pour l’heure, ça continue à empiler, déballer, éparpiller, à laisser pendouiller sur d’improbables supports des machins qui ressemblent à des serpillères écroulées ; bref on feint d’être astucieux, un artiste à plans de tiroir.

L’incontinence à produire des tas serait-elle une des clefs majeures pour expliquer la nécessité de susciter des éléments appartenant à une ritualisation, une totémisation de la société ?

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