ROUGE – Art et Utopie au pays des soviets Par Aude De Kerros (Billet d’humeur)

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Kuzma Petrov Vodkine, Fantaisie. Saint-Pétersbourg, Musée Russe © State Russian Museum, St. Petersburg
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Deux systèmes économiques opposés et extrêmes pour une même utopie de l’Art. 

Par Aude De Kerros

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Au Grand Palais, l’exposition ROUGE – Art et Utopie au pays des soviets nous montre pour la première fois l’Art soviétique entre 1917 et 1953. Cette exposition invite davantage à passer en revue toutes sortes de documents historiques, discours théoriques, manifestes, photos, films, maquettes, croquis, affiches, tracts, tableaux d‘histoire et de propagande, qu’à une contemplation de la peinture.

On y voit naître un art militant, engagé : « l’art de gauche », un art utile, en progrès, en changement sans fin, rejetant l’œuvre belle et accomplie de l’artiste de « l’ancien monde ». L’amateur verra cependant quelques peintures et sculptures de qualité, et même deux peintures inspirées, hors du temps, au-delà du politique, de Petro Vodkine (1878-1939).

Cependant, avec le recul du temps, l’observateur d’aujourd’hui est saisi par la ressemblance frappante entre discours et formes de cet art bolchévique puis spécifiquement stalinien, et l’Art contemporain international actuel, AC1… deux faces d’une même utopie ?

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À L’EST COMME À L’OUEST MÊME CREDO

La première idée partagée est celle d’un art unique, progressiste et international, allant dans le « sens de l’Histoire ».

La deuxième idée est la proclamation de la mort de l’art esthétique désigné comme rétrograde. En 1921 les constructivistes proclament la mort de la peinture dans un manifeste dont le monochrome rouge de Rodtchenko est censé être le dernier tableau. Cette mort est proclamée à l’Ouest par Marcel Duchamp dès 1917 mais aussi après 1960 avec le Manifeste des « Nouveaux Réalistes » de 1958 lancé par Pierre Restany à Milan : « La peinture est morte remplacée par la réalité ! ». En 1967 le groupe BMTP reprend la même formule, et tant d’autres !

Les agents d’influence américains ont appliqué la stratégie de récupérer et fusionner ces Credo artistiques : celui des bolchéviques trotskystes adeptes de la Révolution permanente avec celui des conceptualistes duchampiens. Ils ont ainsi coiffé sur leur gauche les staliniens « réalistes socialistes ». Créer une confusion générale, dresser les gauchistes contre les communistes leur donna la victoire dès 1975. Mais c’est en 1964 que grâce à la victoire organisée de Rauschenberg à la Biennale de Venise fut consacré un art hybride, conceptuel, kitsch et POP. Celui-là même qui règne aujourd’hui, un demi-siècle après. « L’Art contemporain », « AC », s’affirme financièrement et médiatiquement seul art « international et contemporain ». Jeff Koons, « l’artiste le plus cher du monde », coté 91,1 millions de dollars, est le porte-drapeau de cet art à bout de souffle, quoiqu’encore dominant.

Ainsi perdure, cent ans plus tard, l’utopie, née en 1917, affirmée en 1934, de l’existence d’un seul courant progressiste, international et contemporain rendant toute autre création obsolète.

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MATÉRIALISTE, UTILITAIRE, SOCIÉTAL ET MORALISANT

La troisième idée commune est la croyance en un art de progrès et vertueux. Le discours sur l’art du bolchévisme trotskyste et stalinien et le discours libertaire du « libéralisme » extrême, se ressemblent étrangement ! Ils oscillent entre propagande glamour et transgression révolutionnaire. Ils ont les mêmes penchants pour la fabrication sérielle, industrielle, déclinant en produits dérivés les trophées des puissants destinés à la consommation de masse. On y intègre dans l’Art, mode et design.

On aime l’art photographique, pour sa saisie de l’immédiat et de l’actuel, on a le goût de l’imprimerie, graphisme, typographie, manipulation par les images, coupage, collage. L’AC de l’an 2000, porté par la technologie du numérique, a réactualisé ce goût en magnifiant une créativité de pillage. Les artistes bolchéviques se voulaient « ingénieurs », les artistes « contemporains » sont des « business men ». Leur création est l’innovation sociale, leur atelier un « laboratoire d’idées, de l’Homme Nouveau ». En 1917 comme aujourd’hui cette vertueuse utopie vit essentiellement des institutions car elles seules peuvent imposer un art fondé sur l’éphémère et sans valeur intrinsèque. L’artiste a ainsi perdu son essentielle autonomie.

L’exception, la beauté, l’œuvre unique, sont diabolisées. Le détournement, la rupture, la table rase, sont censés garantir une « société meilleure », au sens orwellien du terme ! Ces préceptes rendent l’Homme anonyme, de masse, influençable et permettent aux totalitarismes d’État, de finance ou de commerce d’y trouver leur compte. À une condition cependant : celle de créer une illusion de concurrence, de liberté et de création grâce au discours sur la « Révolution sociétale », grâce à la propagande pour les « valeurs » de la société sans classes ni nations, source de « paix et d’amour » qui camoufle efficacement la remise en cause de fait de la liberté de la personne.

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UNE DOXA, DEUX MODÈLES ÉCONOMIQUES

Cette idéologie commune a engendré deux systèmes économiques bien différents pour financer l’art : du côté soviétique, après 1929 notamment, c’est un art sans marché ou les artistes vivent des commandes d’État, travaillent dans le monde industriel à l’illustration, la mode, le design. Ils font partie de l’Union des artistes et sont à la disposition du pouvoir qui organise expositions et évènements artistiques.

Du coté Occidental l’imposition d’un art unique international, Pop, kitsch, conceptuel, s’est produit progressivement après 1960 par l’organisation d’un travail de construction artificielle de la valeur en vue de gagner la guerre froide culturelle. Cela a été possible grâce aux grands collectionneurs soutenant des « galeries amies », engageant leurs institutions muséales, fondations, universités. Ainsi s’est créé l’illusion d’un marché où ententes et trusts de fait ne pouvaient être visibles et encore moins régulés. Au début la motivation de ce subterfuge était patriotique pour devenir plus tardivement financière. Le support massif de la CIA a été essentiel pour commencer, puis l’AC a gagné sa vie et a rempli toutes sortes d’utilités. S’est ainsi construite une chaîne de production de la valeur faciale des œuvres mises sur le marché, alliant galeries, foires, biennales, salles des ventes, institutions muséales fortement connectées. Les artistes sont cooptés en amont, institutionnalisés, puis lancés sur un marché plus large.

Les deux systèmes extrêmes ont soumis pour un temps l’artiste et le public. De ces deux systèmes, l’un est tombé en un jour, l’autre vit encore en battant record sur record en salle des ventes. L’AC résiste mieux que d’autres valeurs parce qu’il est souvent défiscalisé, rend des services annexes. Il perdure malgré le fait qu’il ne soit qu’une illusion de valeur parce qu’il et moins régulé que les autres produits financiers et commerciaux. Il ne s’est pas effondré en 2008. Sa faiblesse demeure cependant : la structure de son marché est une pyramide de Ponzi. Tout s’arrêtera quand il n’y aura plus de nouveaux entrants. Cela fera un pendant historique à la chute du mur de Berlin : un effondrement fiduciaire !

Une utopie, mais deux modèles : l’un dirigiste, l’autre « libéral »… comment est-ce possible ? La clef du mystère réside sur leur dernier point commun : L’un et l’autre système ont menti. L’un et l’autre ont camouflé leur mensonge par un beau discours. L’un a menti sur la liberté politique, l’autre sur la réalité de la concurrence dont le marché ne peut se passer.

« ROUGE. Art et utopie au pays des Soviets » : Grand Palais, Paris, jusqu’au 1 juillet 2019.

1/ Acronyme de « Art Contemporain » : l’appellation « AC » permet de ne pas confondre l’Art d’aujourd’hui aux courants si divers, avec l’expression « Art Contemporain » qui ne retient que le courant conceptuel, jugeant tous les autres obsolètes.

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Graveur, peintre et essayiste, Mme Aude de Kerros
Photo: Jean-Christophe Marmara / Le Figaro
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Archives de l’auteur Aude De Kerros (ici)
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Aude De Kerros
Graveur, peintre et essayiste. L’œuvre gravé de Aude de Kerros comprend un corpus de cinq cents eaux-fortes, rassemblant neuf cycles de gravures, liées par une même quête de la forme et du sens. Elle a également un important œuvre peint. Son intenseparticipation à la vie artistique française a fait d’elle une observatrice attentive des grandes métamorphoses de l’art de ces dernières décennies. Elle en a transcrit les moments importants dans de nombreux articles et écrits et livres dont l’« Art Caché, Les dissidents de l’Art contemporain » aux Éditions Eyrolles, « Sacré Art Contemporain–Évêques, inspecteurs et commissaires » aux Éditions Jean Cyril Godefroy. Elle y esquisse la toile de fond historique et idéologique de l’art de ce demi-siècle, tout en évoquant ce qui se passe dans les ateliers.
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