Doigts d’honneur : grossiers personnages et art contemporain, même combat ! Jérôme Serri (Billet d’humeur)

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Le « plug anal » de Paul McCarthy, place Vendôme, à Paris, en octobre 2014.
PHOTO © Jacques Brinon/AP/SIPA
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Doigts d’honneur : grossiers personnages et art contemporain, même combat !

Jérôme Serri 

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Le doigt d’honneur qui, à l’heure du “vivre-ensemble” proclamé, se répand dans l’espace public et l’agora médiatico-politique, fait écho à celui, impudent, qu’adresse régulièrement le courant dominant de l’art contemporain aux institutions culturelles, au public et à notre si précieux patrimoine artistique, argumente le journaliste littéraire et critique d’art Jérôme Serri.

Autrefois on parlait de courtoisie, de politesse, de respect, d’éducation, de sociabilité, de savoir-vivre, de bonnes manières. Jean Giraudoux faisait aimablement rêver lorsqu’il disait voir dans la douceur des allées serpentines de nos jardins publics une initiation et un encouragement à l’urbanité. Aujourd’hui, à l’époque des grands ensembles, des espaces verts et des zones commerciales, on nous rebat les oreilles avec le vivre-ensemble, le faire-société et le geste citoyen. Tout cela sonne faux.

Comme l’énorme paire de ciseaux était hier l’enseigne du tailleur et le peigne géant, celle du coiffeur, le doigt d’honneur est aujourd’hui l’enseigne d’un monde qui s’abîme dans l’individualisme. Depuis la rue jusque sur les bancs des parlementaires, notre civilisation se défait. Chacun, assis au fond de sa boutique, fait commerce de son bon droit narcissique.

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Les doigts d’honneur, métaphores de l’impuissance argumentative

Il y a le doigt d’honneur du journaliste en direction des policiers, doigt d’honneur qui lui valut quarante-huit heures de garde à vue et une poursuite pour outrage à une personne dépositaire de l’ordre public. Il y a, lui répondant comme sur une carte à jouer, le double doigt d’honneur d’un policier à l’adresse des manifestants. Il y a le doigt d’honneur d’un homme torse nu aux côtés du président de la République lors de son voyage officiel aux Antilles en septembre 2018, doigt d’honneur dont on ne sait s’il s’adresse au président, au photographe ou à notre société. Il y a le doigt d’honneur qu’un automobiliste en excès de vitesse fit à un radar automatique en mars 2015 et qui lui valut d’être poursuivi pour « outrage à une personne chargée d’une mission de service public », en l’occurrence le fonctionnaire chargé du contrôle des clichés pris par l’appareil. Sa défense, aussi élégante que courageuse, consistera à dire que son geste était destiné à sa femme. Il y a l’inacceptable doigt d’honneur d’Henri Emmanuelli à François Fillon lors de la séance des questions au gouvernement à l’Assemblée nationale en 2011. Il eut beau s’en défendre, si les positions de sa main, de son bras, de son visage semblent en tout point imiter le Platon de L’École d’Athènes de Raphaël, ce n’est pas l’index – les images sont là – que l’ancien ministre socialiste pointe vers la verrière de l’hémicycle. Il y a celui de Benoît Hamon à un chroniqueur qui l’avait égratigné lors du Grand Journal de Canal Plus en 2008. Il y a le doigt d’honneur avec lequel le président de la République des Philippines accompagna son évocation de l’Union européenne lors d’un discours en septembre 2016. Il y a celui du dissident chinois Ai Weiwei en direction de la Joconde et de la Tour Eiffel, doigt d’honneur d’une star de l’art contemporain qui, puérilité oblige, confessera sa dette (si peu dissidente) à l’égard de Marcel Duchamp. Il y a enfin le célèbre doigt d’honneur en marbre de onze mètres de haut installé devant la bourse de Milan en 2011 par le sculpteur Maurizio Cattelan (plus connu pour son Jean-Paul II terrassé par une météorite), doigt d’honneur qui fait la transition avec d’autres doigts d’honneur moins spontanés, moins immédiats, moins évidents mais tout aussi vulgaires et qui sont le signe que leurs auteurs, à court d’arguments, se débattent dans l’impuissance. Des doigts d’honneur métaphorisés en quelque sorte !

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L’obsession du génital et de l’anal

Ces doigts d’honneur n’ont pas la rapidité de la réponse du berger à la bergère. Ils requièrent plus de temps et un travail de la main plus élaboré. Parés des plumes d’une prétendue créativité, ils se savent couverts par la liberté d’expression et l’incroyable complaisance des personnes visées : les directeurs des institutions qui les accueillent, les petites mains culturelles qui en font la promotion, les élus qui les subventionnent, les visiteurs qui s’interrogent. L’urinoir de Duchamp, la boîte de Merda d’artista de Manzoni, le flacon d’urine de Ben en sont les exemples les plus célèbres. Comme avec le doigt d’honneur, c’est le registre de l’anal et du génital qui est convoqué. Et il l’est pour avilir – c’est son éminente fonction – pour profaner, humilier, abaisser, dégrader, détruire, ruiner. C’est ce à quoi s’employaient notamment le « plug anal » (titré Tree) de Paul McCarthy place Vendôme en 2014, le « vagin de la reine » (titré Dirty Corner) d’Anish Kapoor dans les jardins du château de Versailles en 2015, la photo du jeune homme s’essuyant les fesses avec le drapeau français à la FNAC de Nice en 2010, le Domestikator (scène de sodomie géante) de Joep Van Lieshout devant le Centre Pompidou en 2018 ou le Suppo que Wim Delvoye, dont « l’art interroge la notion de bon goût et de culture », installa sous la pyramide du Louvre en 2012 en déclarant : « Elle est comme un cul. » Notons que ce même Wim Delvoye, qui se dit néo-gothique et n’est qu’un Bernard Buffet découpant de la dentelle métallique au laser, a annoncé son intention de participer au concours pour la reconstruction de Notre-Dame.

Et les deux immenses pneus de tracteur dorés à la feuille d’or que Claude Lévêque a installés à l’intérieur de l’Opéra Garnier, appartiennent-ils, eux aussi, au registre de l’anal et du génital ? Inaugurés le 30 décembre dernier en pleine crise des « gilets jaunes », ils sont censés célébrer le 350e anniversaire de l’intégration de la Compagnie de danse à l’Académie royale de musique créée par Louis XIV. Si le purin est l’une des matières dans lesquelles ils roulaient avant de rouler les bobos du ministère, ils sont moins directement liés au registre précité que certaines des enseignes lumineuses de ce plasticien qui éclaire notre époque avec autant de génie que les bâtisseurs de cathédrales en leur temps : « Mon cul, ma vie, mes couilles » ou « Je suis une merde ». Aucune ambiguïté ! Ces enseignes sont des doigts d’honneur adressés aux institutions culturelles, à celle des musées notamment et, plus fondamentalement, à ce musée imaginaire qui est – on en a insuffisamment conscience – le grand œuvre de l’Occident. Quand le ministère de la Culture comprendra-t-il que ce musée, dont Malraux pressentit très tôt qu’il serait une salvatrice source d’émotions pour des temps désertés par la foi, quand comprendra-t-il que ce musée imaginaire, que Malraux pensa avec une générosité semblable à celle avec laquelle Hegel pensa l’histoire, est le haut lieu où se rassemblent les chefs-d’œuvre de l’humanité les plus éloignés les uns des autres et pourtant les plus fraternels ?

Quant à ces pneus en or, voyons-les comme les misérables alliances passées à ces doigts d’honneur par les autorités culturelles pour sceller l’infernale union de l’imposture et de la lâcheté !

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Ancien collaborateur parlementaire, ancien directeur du Fonds Régional d’Art Contemporain d’Ile-de-France, Jérôme Serri est journaliste littéraire. Il a publié Les Couleurs de la France avec Michel Pastoureau et Pascal Ory (éditions Hoëbeke), Roland Barthes, le texte et l’image (éditions Paris Musées) et participé à la rédaction du Dictionnaire André Malraux (éditions du CNRS).
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