Peut-on vivre sans Notre-Dame de Paris ? Dans la peur de la perdre, nous avons eu peur de nous perdre Par Jérôme Serri (Billet d’humeur)

©Mario-FOURMY/SIPA
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Dans la peur de la perdre, nous avons eu peur de nous perdre 

par Jérôme Serri

 

La frayeur de l’incendie de Notre-Dame nous a interrogés sur notre rapport à l’art, à notre identité et finalement à la France. Dans la peur de la perdre, nous avons eu peur de nous perdre.

 

Nul doute que l’année 2019 restera celle de l’incendie de Notre-Dame de Paris devant lequel le monde a retenu son souffle, craignant jusque tard dans la soirée que les tours, si elles devenaient la proie des flammes, n’entraînassent l’écroulement de l’ensemble de la cathédrale. Nul doute que cette année restera également celle des gilets jaunes auxquels les Français, dans leur grande majorité, apportèrent leur soutien. Elle sera également, hélas ! – mais il est encore temps – celle de l’occasion manquée par ces mêmes gilets jaunes de s’alarmer de voir que notre patrimoine national se trouve, comme eux, victime d’un même abandon.

 

D’art d’art !

Cet incendie a en effet permis à certains experts de s’inquiéter publiquement du manque d’intérêt de l’État pour ce patrimoine au point que, devant leurs inquiétudes, le ministre de la Culture a dû demander « un audit complet sur les dispositifs de sécurité dans les quatre-vingt-sept cathédrales qui appartiennent à l’Etat et dans tous les monuments importants notamment les grands sites culturels, les grands musées ». Tout cela est fort bien. Mais entre ses rendez-vous dont plus d’un doit être ennuyeux, que le ministre prenne connaissance des pages admirables que son illustre prédécesseur consacra à l’art gothique dans Les Voix du silence, dans La Métamorphose des dieux mais également dans le troisième tome du Musée imaginaire de la sculpture mondiale qui a pour titre Le Monde chrétien. Sur la couverture de cet ouvrage paru en 1954, André Malraux fit reproduire le visage de la Vierge de La présentation au temple qui se trouve au portail du croisillon nord du transept de Notre-Dame de Paris. C’est à cette profondeur que se puise l’inspiration en matière de politique culturelle. Pas dans les propos bavards et barbares de ceux qui rêvent d’une cathédrale « encore plus belle ».

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On peut comprendre que les gilets jaunes aient été irrités par l’empressement d’un François Pinault à apporter sa contribution financière à la reconstruction de l’édifice quand nombre d’entre eux battent le pavé depuis des semaines pour demander plus de justice dans la rémunération de leur travail et dans l’organisation territoriale du pays. Mais si l’injustice doit être combattue, elle ne doit pas pour autant nous amener à réduire la vie à sa seule dimension matérielle.

 

D’autres chefs-d’œuvre ont souffert…

 

Entendons-nous bien ! Que les croyants soient tentés, en ces temps de détresse spirituelle, de voir un signe dans l’incendie de la cathédrale, nous ne leur en ferons pas grief. Car, si la foi a ses raisons que la raison ignore, celles-ci ne peuvent être qu’éminemment respectables étant donné notamment l’admirable architecture que cette foi suscita. Nous donnerons quant à nous une portée plutôt symbolique à l’événement : avec cet incendie qui eut lieu le soir où le président de la République s’apprêtait à s’adresser au pays, c’est comme si un second embrasement, après celui de la rue, le mettait à nouveau en garde.

Aussi, la question de l’origine des dons mérite-t-elle d’être posée. Celui du milliardaire qui apparut le premier sur nos écrans le soir de l’incendie et dont bien entendu on n’imagine pas que la fortune n’ait pu être acquise sans un solide appât du gain, ce don spectaculaire de 100 millions d’euros pose un véritable problème qui, n’en déplaise aux gilets jaunes, n’est ni seulement ni d’abord un problème de justice sociale. Il est aussi et tout à la fois un problème d’ordre public. Se précipiter au chevet de Notre-Dame de Paris après avoir profané Versailles et Venise avec l’insupportable kitsch de son ami Jeff Koons, est d’un cynisme révoltant. Après la récente polémique autour du « Bouquet of Tulips » offert par ce même Jeff Koons à la Ville de Paris, la précipitation de François Pinault donne le sentiment que les flammes dans lesquelles s’écroula la flèche de Viollet-le-Duc sont celles d’un enfer dans lequel s’abîme notre civilisation : le mécène vole au secours de Notre-Dame de Paris, pensant peut-être blanchir ainsi l’imposture de l’art contemporain qu’il impose. Après la destruction de la pieuse « forêt » de la charpente, voici venir avec ses gros sabots le richissime négociant en bois qui dut passer sous les fourches caudines de la Commission des infractions fiscales pour échapper aux poursuites pénales.

Était-il acceptable que l’un des représentants du monde de l’argent-roi vînt corrompre ainsi l’émotion et le désarroi qui saisirent les âmes et les cœurs ce soir-là ? Devant cette générosité s’exhibant de manière aussi ambigüe sur fond d’incendie, comment ne pas se rappeler les images de l’ouverture du Don Giovanni de Joseph Losey où l’on voit le regard diabolique de Ruggero Raimondi fondre à nouveau sur Donna Anna à travers les flammes des souffleurs de verre de Murano ?

 

L’esprit de la Résistance et la résistance de l’esprit

Les gilets jaunes auraient dû s’indigner de cet arrosage financier qui, un temps, vola la vedette aux sapeurs-pompiers de Paris, puis proposer à la Fondation de France d’organiser pour la restauration de l’édifice une collecte nationale sur les ronds-points – ne négligeons pas la force des symboles ! – afin de pouvoir amener in fine l’Etat à refuser les 100 millions du milliardaire. Une telle initiative eût donné pleinement son sens à ce drapeau tricolore qui flotte au-dessus de leurs rassemblements hebdomadaires comme la marque du refus de voir la nation s’effacer au profit d’une élite financière qui les méprise et voit dans l’Europe le chemin le plus court pour contourner la démocratie. Rappeler, à l’occasion d’un refus aussi exemplaire, que la Fondation de France fut créée par le général De Gaulle en 1969 à l’initiative de Michel Pomey, conseiller au Cabinet d’André Malraux, eût été non seulement en célébrer de belle manière le soixantième anniversaire mais également renouer, dans le fondamental, avec l’esprit de résistance.

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Les gilets jaunes auraient pu également, comme en signe de deuil partagé avec le pays tout entier, non pas suspendre leurs prochaines manifestations ainsi que l’espéra ou le suggéra Alain Finkielkraut, mais ajouter à leurs revendications une revendication supplémentaire. Pourquoi ne se sont-ils pas rassemblés sur le parvis de Notre-Dame pour affirmer haut et fort que tout homme a besoin pour vivre non seulement d’être rassasié par le pain mais également par les œuvres de l’esprit. Souvenons-nous de ce qu’écrivait Vladimir Jankélévitch qui habitait quai aux Fleurs, derrière la cathédrale : « On peut, après tout, vivre sans le je-ne-sais-quoi, comme on peut vivre sans philosophie, sans musique, sans joie et sans amour. Mais pas si bien. » Surveillant avec anxiété la progression de cet incendie qui rougeoyait dans la nuit, terrifiant et magnifique comme un incendie de Jérôme Bosch, chacun se demandait si ce « pas si bien » dont parle le philosophe n’allait pas être dorénavant le mode irrémédiable de sa propre vie et si ce « je-ne-sais-quoi » qui nous attache à notre civilisation ne commençait pas, avec cet incendie, de partir en fumée.

Les gilets jaunes, et même François Pinault et les autres milliardaires, n’ont pas pu ne pas éprouver cette crainte au fond d’eux-mêmes avant que leur démon ne les reprenne. Leur démon ? Cette part d’aveuglement par laquelle chacun s’obsède de soi-même jusqu’à priver sa vie de ce « je-ne-sais-quoi » qui seul, une fois les besoins matériels justement satisfaits, en est l’indispensable et véritable richesse.

On pourrait, après tout, vivre sans Notre-Dame. Mais pas si bien.

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Ancien collaborateur parlementaire, ancien directeur du Fonds Régional d’Art Contemporain d’Ile-de-France, Jérôme Serri est journaliste littéraire. Il a publié Les Couleurs de la France avec Michel Pastoureau et Pascal Ory (éditions Hoëbeke), Roland Barthes, le texte et l’image (éditions Paris Musées) et participé à la rédaction du Dictionnaire André Malraux (éditions du CNRS).

 

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