Les figures de galants ou de libertins que nos intellos adulent sont des violeurs par Aude Lorriaux (SLATE)

Le Verrou de Fragonard, | Jean-Honoré Fragonard 


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Les figures de galants ou de libertins que nos intellos adulent sont des violeurs 

Aude Lorriaux – 22 avril 2019 à 8h41

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Valérie Rey-Robert le démontre très bien dans son ouvrage.

Temps de lecture: 6 min

Essayer de déconstruire le mythe de la galanterie à la française est une tâche difficile et courageuse. J’en ai moi-même fait les frais récemment, à la suite d’un tweet. Ce fut, au milieu d’un débat bien argumenté, une récolte d’insultes (morceaux choisis: «Être conne à ce point là a des vertus hallucinogènes», «Vu sa tronche elle a dû en prendre quelques-unes dans la gueule des portes»). C’est pour cela qu’il est sans doute bien plus efficace de le faire dans un livre, posément, en prenant le temps, comme le fait Valérie Rey-Robert, avec Une culture du viol à la française.

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Un jeu cruel au détriment des femmes

Le problème de la «culture française» et de l’apologie très cocorico du libertinage et de la galanterie a été bien résumé, en octobre 2017, en plein #MeToo, par l’actrice Isabelle Adjani: «En France, il y a les trois G: galanterie, grivoiserie, goujaterie. Glisser de l’une à l’autre jusqu’à la violence en prétextant le jeu de la séduction est une des armes de l’arsenal de défense des prédateurs et des harceleurs.»

Entre d’autres termes, en France, le viol, les violences sexuelles et la domination masculine sont maquillées avec des idées prétendument fines et civilisées. Les exemples sont nombreux, se suivent et se ressemblent depuis des siècles, démontre Valérie Rey-Robert. Il n’y a qu’à regarder les tableaux de Fragonard, peintre admirable mais propagandiste de la culture du viol. Dans Le Verrou, on voit une femme repousser un homme et essayer d’atteindre la porte, pendant que le violeur ferme la porte à clé.

Le tableau La Résistance inutile offre encore plus clairement l’image du viol d’une servante par son maître. Cette vision perdure aujourd’hui: dans l’exposition «Fragonard Amoureux», qui fut organisée en 2016 au musée du Luxembourg à Paris, le cartel qui accompagne ce tableau ne pose nullement les mots «viol» ni «violence sexuelle».

L’idée d’une séduction à la française, dont il faudrait s’enorgueillir par rapport au puritanisme américain, fut très vite opposée à celles qui osèrent parler pendant la révolution #MeToo. Souvenons-nous de la tribune signée par Catherine Deneuve, Catherine Millet ou encore Ingrid Caven, sur le droit à «une liberté d’importuner»: «Le viol est un crime. Mais la drague insistante ou maladroite n’est pas un délit, ni la galanterie une agression machiste», proclamaient ses autrices, en dénonçant le «puritanisme».

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Casanova ou le vicomte de Valmont des «Liaisons dangereuses» sont rarement appelés pour ce qu’ils sont: des violeurs.

La réalité sous cette image d’une charmante séduction tricolore, démontre le livre de Valérie Rey-Robert, est beaucoup moins rose. L’amour courtois par exemple, dont les séducteurs auto-proclamés se réclament souvent, cache des rapports de domination peu reluisants. À partir du XIIe siècle, des hommes promettent de se livrer corps et âme à des dames d’un rang supérieur, mariées et épouses de seigneurs. Mais dans cet amour là, la véritable cible, c’est le seigneur. Il s’agit, à travers une femme, d’affronter un autre homme, de le défier et de l’humilier. L’amour courtois est un combat de coqs, qui n’ont souvent que peu d’estime pour les femmes concernées. La preuve, les moins riches n’intéressent d’ailleurs pas ces gentilhommes. Les vilaines, comme on les appelle, sont exclues du jeu.

Et le jeu est cruel. Si elles sont attrapées par leurs maris, les dames risquent la mort. Toute vertu arrachée ne fait que diminuer la réputation de ces femmes, puisqu’au sommet du fantasme des gens bien courtois se situent les vierges. Elles se font bien «baiser» ou «niquer», comme le dit aujourd’hui notre langue française, qui reflète l’idée que les rapports sexuels sont un jeu inégalitaire pour les femmes. 

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Valmont entrant dans la chambre de Cécile endormie, illustration des Liaisons dangereuses de Pierre Choderlos de Laclos | Marguerite Gérard via Wikimedia

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Les galants et les libertins ne valent souvent pas mieux que les amoureux courtois. Casanova ou le vicomte de Valmont des Liaisons dangereuses sont rarement appelés pour ce qu’ils sont: des violeurs. L’écrivain Philippe Sollers a écrit une biographie, Casanova l’admirable. Admirable, l’homme qui a acheté acheté une paysanne de 13 ans en Russie pour lui servir de jouet sexuel et qui a mis enceinte sa fille? Au moment de la sortie de la biographie de Sollers, Françoise Giroud s’en est émue dans l’Obs: «Heureuses, ces religieuses enculées, ces adolescentes engrossées, ces vieilles femmes grugées, ces matrones délaissées, ces catins rétribuées, ces amoureuses d’un soir refilées à qui voudra bien les prendre, ces ouvrières tringlées à la chaîne?»

La galanterie n’est pas une politesse La galanterie n’est pas la simple politesse. Sinon, il suffirait d’employer le mot politesse. La galanterie est cette politesse spécifique qui s’applique en un sens unique, des hommes vers les femmes, parce qu’elles sont jugées faibles, dépendantes. Bien sûr, des femmes peuvent avoir besoin d’un coup de main, comme des hommes aussi. Mais la galanterie n’énonce pas qu’il faut aider les femmes qui ont besoin d’un coup de main. C’est un système, qui s’applique automatiquement quelle que soit la condition physique réelle de la femme qu’on prétende aider. Un système qui englobe toutes les femmes dans une même image de faiblesse. C’est ce qu’on appelle le sexisme bienveillant, dont des équipes de recherche ont démontré qu’il avait un effet sur les carrières et les recrutements des femmes. Les sexistes bienveillants ne sont pas des violeurs, mais en entretenant l’idée que les femmes sont faibles, à côté de mâles dominants qui seraient là pour les sauver, ils alimentent la culture du viol.

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