KARL LAGERFELD l’interview exclusive d’Artpassions par Christophe Mory

.
.
.

Il y a une silhouette, une figure, une «marionnette», ou «un diamant noir» selon lui. Il y a Karl le magnifique et il y a Lagerfeld, un nom qui claque aux vents des tendances et de la mode. Il y a des lunettes noires qui protègent des yeux uniques, ceux d’un homme qui retient tout; un boulimique d’images, de formes et de mouvements. Il y a un regard singulier qui s’exprime par la photographie. Passage à l’acte ou passage à l’art?

.

Christophe Mory: Vous publiez de nombreux ouvrages de photos, et on aimerait bien cerner davantage votre regard. 

Karl Lagerfeld: Je viens de me faire opérer de la myopie. J’ai juste fait enlever un tout petit peu de myopie pour ne pas devenir presbyte. Car je n’aime pas dessiner avec des lunettes bien que dans la vie de tous les jours, je porte des lunettes pour avoir une protection. La myopie laisse une part de rêve, elle permet d’idéaliser. On vit ainsi avec une réalité qui est à soi et qui reste son propre regard.

.

Votre premier rapport à la photographie, vient de votre mère qui possédait une collection de Leica.

Oui, c’est loin, ça, c’est de la préhistoire…

.

Quel fut votre premier appareil photo?

Enfant, j’avais un truc de chez Kodak, mais je n’en étais pas dingue. Puis on m’a donné un Minox quand j’avais seize ans avec mon nom dessus, ce qui était très rare à l’époque. Or la qualité de ce truc -je ne sais pas ce que c’est devenu- était une chose miraculeuse. Les agrandissements étaient d’une perfection hallucinante. On ne peut pas croire que la pellicule qui était si mince fut aussi impeccable. On me l’a volé, hélas, et je n’en ai jamais acheté d’autre.

.

Vous préférez au mot photo le mot image. Pourquoi?

La photo, englobe toute sorte de chose que ce soit le reportage, le portrait, l’évé Karl Lagerfeld Image extraite de Farewell to Daylight, 2006 © Karl Lagerfeld ARTPASSIONS 8/06 15 événement, la photo de famille… On met tout et n’importe quoi derrière ce mot. La photo est vague alors que l’image est composée

.

Composée et onirique?

J’aime appliquer le rêve à la réalité. Mon truc dans la photographie est d’amener la réalité à une utilisation quelconque qui ne tombera pas forcément dans l’onirique qui est trop souvent abstrait, absurde et trop écarté de la réalité.

.

Dans Farewell to Daylight, vous publiez une photo de la statue équestre d’Henri IV à Paris. Avez-vous pensé à Don Giovanni?

C’était exactement l’inspiration à ce moment-là. J’y ai été très sensibilisé par le cinéma muet allemand dans lequel toutes les images sont composées. Aujourd’hui, on a des films rapides avec une action en flux où l’on monte dans des voitures, où tout repart très vite. A l’époque, le storyboard ne comportait que des images. Or, moi, ce que je veux au cinéma, c’est que ça ne parle pas trop et que visuellement on se souvienne de chaque plan. Il y a des films que je connais par cœur et dont je puis me souvenir des séquences mais surtout des plans. Je pense ici aux travaux de Carl Mayer et au Cabinet du Docteur Caligari. Aujourd’hui, j’ai beaucoup de mal à me souvenir d’un plan. Le cinéma muet allemand est sans doute ce que j’aime le plus au monde.

.

Retrouvez-vous ce goût de la théâtralisation chez Helmut Newton (1920-2004)? 

Non, là c’est encore autre chose! Newton se place dans un univers où l’érotisme joue un rôle principal, ce qui n’est pas le cas de mes photos qui relèvent d’une esthétisation, et non d’une érotisation. J’ai des visions idéalisées de la vérité et je veux que la vérité soit. Avec Helmut, même si on n’aime pas le sujet ou l’anecdote qu’il met en image, il y a toujours au final une belle photo. Il a été beaucoup imité par des photographes qui suivent ces sujets mais le résultat n’est pas là; les photos sont moches et n’ont pas du tout la même force graphique. On retient tout de suite une photo d’Helmut tandis que tant d’autres tombent dans l’oubli peut-être parce qu’ils croient faire de l’art avec du luxe au lieu de faire du luxe avec de l’art. Il a fait plus d’une trentaine de portraits de moi qui n’ont jamais été publiés.

Suite dans le numéro 8 de ARTPASSIONS

.

.

 

 

 

 

 

En Kiosque
.
Abonnement
.
Boutique Musée