Les « tulipes » de Jeff Koons sèment la discorde à Paris : un hommage aux victimes du terrorisme avec une oeuvre discutable ? Aude De Kerros

 Tulipes de Jeff Koons au musée Guggenheim, Bilbao by Jean-Pierre Dalbéra (CC BY
2.0) -Une version un peu différente de la version parisienne en hommage
aux victimes du Bataclan

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Par Aude de Kerros.
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Terrorisme chic et bouquet choc

L’actualité nous y invite. Commençons par l’imminente arrivée sur le parvis du Palais de Tokyo du monument-hommage de Jeff Koons aux victimes du Bataclan. Son kitschissime « cadeau » fait débat. Sera-t-il imposé malgré impopularité, irrégularité de la procédure et « conflits d’intérêts » ?

Apparence vulgaire, contenu vague, il illustre cependant scrupuleusement les protocoles de l’Art officiel conceptuel : il questionne, met en abîme, détourne le contexte, sème le trouble en introduisant des significations clandestines et enfin déconstruit le paysage urbain parisien… ici, le très « moderne » et élégant Palais de Tokyo dont portes, façades et statuaire rassemblent les plus grands sculpteurs du XXème siècle, dont Bourdelle et Alfred Janiot.

L’initiative de ce cadeau, fait aux Français accablés par l’attentat terroriste du Bataclan, vient de l’ex ambassadeur américain en France, Jane Dorothy Hartley, ce qui en fait un geste politique. Cependant il semble plutôt célébrer, dans ce lieu symbolique de l’art, très éloigné du Boulevard Voltaire, la victoire du global kitsch américain sur l’« arrogante » excellence parisienne.

De plus le cadeau est accompagné d’une leçon, quintessence du discours moralisateur et philanthrope koonsien : l’art se doit de refléter « l’ego de la masse »… bel emballage pour rendre avalable une très concrète prédation du contribuable, car le « cadeau » de « l’artiste vivant le plus coté du monde » est un « don payant » de 3 millions d’euros ! Cher pour une œuvre dont l’emplacement sert la cote du « donateur » et de produit d’appel pour les produits dérivés qu’elle engendrera.

Jeff Koons tient à ce lieu absolument parce que son œuvre se doit d’échapper à toute fonction « décorative » et esthétique et remplir sa mission « critique » qui, étant visuelle, ne fait pas appel à des arguments rationnels mais utilise la dérision. Dans le cas présent, si l’on fait le rapprochement avec une iconographie ordinaire contemporaine, ce « bouquet » assemble en une seule image le fouet BDSM et le sex toy de type « fist »1. La règle académique du conceptualisme est ainsi appliquée à la lettre : titre, iconographie, contexte et sens ne doivent pas coïncider et former un piège conceptuel.

Le monument de dérision à la conquête du monde

Le monumental global kitsch apparaît dans l’espace urbain international en 1976 : c’est la Pince à Linge géante de Claes Oldenburg, dressée devant l’Hôtel de Ville de Philadelphie (USA), ville historique, patrie des « pères fondateurs », défenseurs des Lumières. Vacuité apparente et gigantisme, la formule est trouvée ! Paris en 1985, suit l’exemple : les deux places de la gare Saint Lazare sont ornées d’amusantes accumulations de valises et d’horloges, signées Armand.

La même année commence le chantier des colonnes Buren au Palais Royal. C’est le premier monument qui officiellement ne célèbre rien et n’a pas de sens déclaré, mais seulement la réputation d’être un monument caché aux victimes de la terreur. Ces monuments inaugurent la nouvelle orientation de la commande publique, toujours en vigueur aujourd’hui. Les « Inspecteurs de la création » qui dirigent l’art en France depuis 1983 président aux concours et veillent à ce que les projets de monuments remplissent leur mission critique.

Ce genre devient au fil de ces décennies le vecteur de la dévalorisation systématique des cultures et de leur art. L’esthétique du kitsch a le pouvoir de caricaturer les identités en vulgarisant les styles. Il vide les formes en évacuant leur sens. L’art devient divertissement et bizutage. Son objectif se considère néanmoins « humanitaire » car tuer les identités, les rendre dérisoires, c’est en finir avec la guerre.

Tel est le discours clérical du fondamentalisme marchand qui dresse dans les villes du monde ses fétiches géants. Ils sont éphémères comme « Le vagin de la reine à Versailles, « le plug anal » place Vendôme, « l’étron géant » à Hong Kong, ou bien permanents comme l’araignée « Maman » de Louise Bourgeois dont de multiples exemplaires sont disséminés autour de la planète. Extrêmement cotés, ces totems font le tour du monde… non sans quelques échecs !

Ainsi à Dubaï, les monuments érigés par la cheikha al Mayassa al Thany, ont été commandés aux artistes les plus cotés du Financial art. Citons parmi eux les 14 bronzes de Damian Hirst qui ornent l’entrée du Centre National de Recherche Médicale : 14 fœtus « in process », de la conception à la naissance, la statue d’Adel Abdesssemed représentant le célèbre « coup de boule » de Zidane installée sur le front de mer.

La première œuvre a été pudiquement recouverte de voiles, la deuxième rapidement déboulonnée. Pourtant le prescripteur était la famille régnante. Cela n’a pas suffi ! Dans ce pays où il n’y a pas « d’opinion publique », la désapprobation a eu recours aux nouvelles technologies, l’horrible « vox populi » est passée par le tweet. L’émeute électronique fut telle que la puissante famille a obtempéré. L’art global n’entre pas si facilement dans la chair des cultures.

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Graveur, peintre et essayiste, Mme Aude de Kerros
Photo: Jean-Christophe Marmara / Le Figaro
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Archives de l’auteur Aude De Kerros (ici)

 

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Aude De Kerros

Graveur, peintre et essayiste. L’œuvre gravé de Aude de Kerros comprend un corpus de cinq cents eaux-fortes, rassemblant neuf cycles de gravures, liées par une même quête de la
forme et du sens. Elle a également un important œuvre peint. Son intenseparticipation à la vie artistique française a fait d’elle une observatrice attentive des grandes métamorphoses de l’art de ces
dernières décennies. Elle en a transcrit les moments importants dans de nombreux articles et écrits et livres dont l’« Art Caché, Les dissidents de l’Art contemporain » aux Éditions Eyrolles, « Sacré Art Contemporain–Évêques, inspecteurs et commissaires » aux Éditions Jean Cyril Godefroy. Elle y esquisse la toile de fond historique et idéologique de l’art de ce demi-siècle, tout en évoquant ce qui se passe dans les ateliers.

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Contrepoints est un journal en ligne qui couvre l’actualité française et internationale sous l’angle libéral depuis 2009.

Alexis Vintray
est le rédacteur en chef du journal et Benoît Gobitz son directeur de publication. Ils sont assistés d’une équipe de rédacteurs, traducteurs et d’un dessinateur de presse, ainsi que de deux secrétaires de rédactions. Le journal publie des contributions de nombreux auteurs représentatifs de l’ensemble du spectre libéral, qu’ils soient écrivains, économistes, blogueurs, etc. Contrepoints accueille au total les articles de près d’un millier d’auteurs.

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