Quelques réflexions (de plus) sur l’art contemporain à la suite de quelques visites et voyages par Yves Michaud

Photo : Boucher & Lecland

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Avant-Propos
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« Le réel n’est pas toujours conforme à la vision faussement cohérente, idéaliste et totalement déconnectée de toute analyse sociologique et philosophique.
Lorsque j’ai lu le texte de Monsieur Michaud, j’ai compris que les mots sont le support de la pensée et j’ai trouvé un réel plaisir à voyager dans son univers.
Monsieur Michaud a accepté que je partage avec vous, sa réflexion sur l’art contemporain ».

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Quelques réflexions (de plus) sur l’art contemporain à la suite de quelques visites et voyages

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– L’art contemporain, en dépit des efforts de N. Heinich pour en faire un « genre », est uniquement un fait social de la société esthétisée : un ensemble de pratiques et de comportements d’acteurs qui ont nom artistes, critiques, galeristes, médiateurs, collectionneurs, logisticiens, imprimeurs, commissaires-priseurs autour d’une machine de production, de marketing, de distribution et de vente. Il est d’ailleurs assez drôle de voir une sociologue comme Heinich manquer à ce point ce fait social en le réduisant à une catégorie esthétique fourre-tout. L’art contemporain, c’est tout ce qui est présenté comme tel au sein de cette machine. Et n’importe quoi peut être présenté dans cette machine : un graffiti, une œuvre expressionniste, des mannequins pop, de l’étalagisme pour boutique de luxe. Koons, Hirst mais aussi bien Buren ou Ron Mueck ou El Anatsui n’ont rien en commun aussi bien visuellement que conceptuellement, mais ce sont des œuvres d’art contemporain produites et diffusées dans ce régime.

 – Ce régime de production s’adresse à toutes les bourses dans toutes les occasions. L’organisation de la production est la même que pour l’industrie du luxe. Elle se situe dans les mêmes quartiers et pour les mêmes occasions (foires, enchères). Et la déclinaison des produits est similaire. D’un côté elle descend vers une consommation luxurisée qui s’adresse à tout un chacun à coups de produits dérivés peu coûteux (un petit balloon-dog de Koons ou des anal plugs en chocolat de McCarty). D’un autre, en sens inverse de cette démocratisation, elle produit aussi des produits bankables et fongibles pour VIP, de plus en plus luxueux aussi bien par leur prix que par leur qualité de réalisation (super-finition industrielle).

 – Ce régime de production est associé à des formes particulières de tourisme. Tourisme pour se rendre aux destinations incontournables (biennales, foires, événements, créations, vernissages), mais aussi tourisme d’exotisme en ce qui concerne l’origine des œuvres et productions. El Anatsui est nigérien né au Ghana et représente la récup africaine élégantisée. Takashi Murakami est japonais et décline le pop art des mangas et bandes dessinées. Jeff Koons est américain et montre le pop de l’Amérique des Easter Bunnies. Buren est français et décline les vitrines de luxe et l’art des pompes décoratives. Cet exotisme est du même ordre que celui de la cuisine fusion. – Ce qui produit une situation tranquille de non-style qui neutralise tout rapprochement formel en dépit du fait que les parentés crèvent les yeux (mais il ne faut surtout pas le dire). McCarthy fait la synthèse roublarde de George Segal et de Ron Mueck pour temps de science-fiction, Buren la synthèse roublarde du cinétisme et de l’avant-garde minimaliste. Basquiat est l’enfant de l’expressionnisme abstrait et du graffiti.

 – Les produits sont réalisés par des équipes d’assistants qualifiés. Les qualités communes de ces œuvres sont le bien fait et le spectaculaire. A vrai dire « bien fait » est encore faible alors que ce doit être parfaitement fait : lisse, professionnel, sans saleté, sans coulures, sans pliures, sans bavures, y compris si c’est censé être sale, plié, baveux. La proximité est ici avec l’objet design parfaitement réalisé de manière parfaitement industrielle. Il faut ensuite que ce soit grand, spectaculaire, que ça se voie et en jette. A la fois pour la montre mais aussi pour les catalogues.

 – La portée politique est devenue égale à zéro ou tend vers le zéro, même quand l’œuvre se prétend politique. Les bons thèmes qui ne fâchent personne sont en conséquence ceux du queer (il n’y a pas des masses de transgenres), de la post-colonie (c’était il y a longtemps et les immigrés ne font pas partie du public ciblé) et l’écologie (les petits oiseaux et les ours plaisent à tout le monde). – Dans ce monde, les vases communicants sont devenus des tuyaux d’alimentation urbaine. Agents, promoteurs,organisateurs de salons et foires, galeristes, artistes, collectionneurs, critiques et commissaires entretiennent les relations les plus incestuelles possibles. Conflits d’intérêt, connais plus. Les plus influents : les commissaires agents et les conseillers de collectionneurs. L’art, c’est l’affaire des commissaires pérégrins.

 – L’histoire de l’art n’a plus aucune importance ni pour les récits ni pour les présentations. On redécouvre le passé dès qu’il a passé la vingtaine d’années, on ne fait pas de recherche – sauf pour l’authentification en salle des ventes -, on juxtapose, on colporte les légendes ou les on-dits. Dans les expositions on juxtapose des œuvres: Basquiat, Sherman, Hirst, Richter, Kapoor, Eliasson. Quand il y a des expositions collectives, on choisit un thème philosophico-poétique vague à souhait : la lumière, la couleur, le désir, la magie, la beauté. Il n’y a plus ni pseudo-récit ni déconstruction.Que chacun soit une vedette à part entière aux côtés des autres vedettes. – La valeur n’a de place que comme valeur financière ou promesse de plus-value : un artiste « a du potentiel » – ou non. L’important est que ce soit grand, propre, net et parfaitement réalisé. De toute manière on ne regarde qu’en passant et ce qui est petit ne retient pas l’attention. – Des récits, des évaluations non mais des monographies oui, et les plus grosses possibles. Même si vous ne lisez jamais rien, vous repartirez avec du papier. Être fameux, c’est avoir une monographie de 2 kilos. Le coût de réalisation de ces coffee-table books ayant vertigineusement baissé, il faut avoir sa monographie à trente ans puis une autre à quarante et de plus en plus gros. Maquettage en Italie, impression en Inde, reliure en Catalogne et palettes livrées par DHL.

– Pas certain qu’il y ait beaucoup plus à dire.

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 Yves Michaud, né le à Lyon, est un philosophe français.

Il est reçu à l’École normale supérieure en 1964, puis premier à l’agrégation de philosophie en 1968. En 1981, il soutient à l’Université Paris-Sorbonne sa thèse de doctorat en lettres et sciences humaines Empirisme, analyse et philosophie chez David Hume, préparée sous la direction de Suzanne Bachelard.

Il devient successivement assistant, puis maître-assistant à l’Université Montpellier III (1970-1981), professeur de philosophie à Berkeley, à Édimbourg, à Rouen (1981-1985), à São Paulo, puis à l’Université Paris I (1985-1989 et à nouveau depuis 1996).

Il est également Directeur de l’École nationale supérieure des beaux-arts de 1989 à 1997. À nouveau professeur à Rouen, et membre de l’Institut universitaire de France de 2003 à 2009.

Il est un des concepteurs de l’Université de tous les savoirs (UTLS) et des forums de la démocratie et du savoir.

Il est le rédacteur en chef des Cahiers du Musée national d’art moderne du centre Georges-Pompidou de 1986 à 1990.

Source :  Wikipedia®

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https://www.boucheretlecland.com/
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