L’artiste parvient-il à travailler de façon autonome dans un monde de l’art polarisé et hautement incertain ? Par Hugo George / L’ARgoT (CA)

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Photo: Jeff Koons, Woman in tub | Sculpture | Pinterest
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L’artiste parvient-il à travailler

de façon autonome

dans un monde de l’art polarisé

et hautement incertain ?

 

Par Hugo George / L’ARgoT

 

Avec les innovations technologiques accélérées et l’apparition du numérique depuis le début des années 2000, une nouvelle forme de transaction est apparue : l’économie financiarisée. Celle-ci recourt à l’ingénierie informatique avec les mathématiques algorithmiques et se diffuse à travers la sphère de la finance spéculative. Il paraît alors peu surprenant que le temps réel, humain, et le temps économique, abstrait, soient en décalage car la puissance de calcul engendrée par la technologie informatique provoque un effet d’écrasement du temps et de la distance réelle. Les robots-traders témoignent en effet de l’augmentation massive des vitesses de transactions où « une demi-seconde de négociation par ces automates peut comprendre 1200 commandes et 215 véritables transactions » (Bérubé 2016). Concrètement, cela veut dire qu’un ordinateur programmé pour effectuer des transactions boursières peut acheter en une demi-seconde 215 commandes d’œuvres d’artistes qui prendront un certain temps pour être réalisées ; on comprend facilement le décalage qu’il peut y avoir entre le temps mathématique, économique et le temps réel bien humain ! Construit mathématiquement sur une courbe exponentielle, c’est-à-dire qui augmente à +∞, et suivant une logique probabiliste, le territoire dans le temps économique est un peu comme une chaine de Markov, c’est-à-dire une « suite de réalisations, au cours du temps, des états d’un système soumis à des [suites de] transformations aléatoires, […] indépendantes, de même loi » où « le résultat de la transformation dépend de la transformation choisie et de l’état du système avant la transformation. » (Garet 2003). Or, il convient de préciser que ces machines sont programmées par des individus bien réels et que les territoires dessinés fictivement par les algorithmes s’inscrivent dans un espace et un temps bel et bien réel et ne produisent, finalement, que des modèles probabilistes dans un futur construit scientifiquement. La stratégie de ces acteurs économiques consiste donc à jouer sur l’incertitude quant à l’absence de contrôle des individus dans leur environnement spatial et temporel à venir.

Nous nous posons la question suivante : comment l’artiste parvient-il à maintenir le caractère autonome de son travail dans les processus de création, de production et de diffusion, face à un environnement incertain, hétéronome et axé sur un temps économique, c’est-à-dire ancré dans un territoire artificiel où la distance et le temps sont spéculés ? Autrement dit, nous nous questionnons sur le difficile équilibre pour l’artiste de s’inscrire à différentes échelles, spatiales et temporelles, sans être envahi par l’angoisse d’un avenir incertain et parvenir à créer, se produire et se diffuser de la façon la plus expressive. Interagissant avec des acteurs multiples dans des territoires variés, l’artiste a intérêt à s’allier stratégiquement avec des partenaires qui favorisent sa liberté de création et à trouver des ressources économiques et sociales qui lui permettent de vivre décemment de son métier sans être pour autant aliéné par les acteurs qui tentent de « verrouiller » ses moyens de création, production et diffusion du monde de l’art, parfois sans le consulter. C’est bien l’enjeu de la construction de la carrière de l’artiste qui est posé.

Écosystème du marché de l’art mondial

Depuis les années 1990, suite au crash boursier de 1980 et sous les effets de la mondialisation, les flux économiques, marchands et humains se sont intensifiés à un niveau mondial. Autrement dit, les échanges monétaires, commerciaux et intellectuels se sont généralisés à l’échelle de la planète. Si les échanges marchands et artistiques existent déjà au XVème siècle en Europe avec la Renaissance, c’est bien le rythme et la quantité de ces échanges qui a augmenté depuis les années 1990. Ainsi, un même pays peut effectuer ses transactions à l’autre bout du globe, par exemple un entrepreneur canadien peut négocier des actions en temps réel sur le marché indien. Cette dématérialisation des transactions financières a amené sur la scène de nouvelles puissances mondiales. Certes les Etats-Unis, le Canada, l’Angleterre, l’Union Européenne et le Japon en constituent historiquement les acteurs majeurs, mais l’arrivée de la Chine, de l’Inde ou encore de la Russie sur l’échiquier mondial a changé la mise. Ces changements ont alors permis à des économies nationales et locales d’arriver sur le marché mondial de façon périphérique mais non moins importante comme c’est le cas de Singapour, Hong-Kong, Taiwan, Sydney, São Paulo (Carroué 2015) ou encore Montréal. Enfin, à défaut d’avoir un impact sur la production de biens ou de services à échelle mondiale, certains pays jouent le rôle de niches fiscales en raison de leurs taxations douanières volontairement peu élevées afin d’attirer les capitaux internationaux, tels la Suisse, le Luxembourg ou la principauté de Monaco ainsi que les îles du Panama, les Caïmans, ou Guernesey (Carroué 2015).

Il est intéressant de constater que les puissances mondiales, régionales ou nationales que nous venons de citer ont à peu de chose près la même position sur le marché de l’art international. La Chine totalise en effet à elle seule 39% du produit des ventes aux enchères publiques sur le marché mondial de l’art (Ehrmann 2014) ; à tel point que l’économie financiarisée a atteint le marché de l’art et s’est intensifiée ces dernières années avec l’apparition des technologies numériques et des nouvelles formes de transactions toujours plus rapides et aiguillées par les grandes institutions bancaires internationales : « If stocks fall further, I think you could see an impact said one art dealer in London. Central banks have helped all assets, including art » (Frank 2013).

Alors que l’économie de marché sur la plupart des places boursières est volatile, l’Art est une valeur refuge par son aspect stable Or, de la même manière que dans la sphère de l’immobilier, les investisseurs se sont mis à spéculer sur le cours des valeurs des œuvres d’art et le nombre d’investisseurs a augmenté de façon spectaculaire depuis le début du XXIème siècle. Ainsi, ces derniers ont trouvé le moyen de diminuer le risque en créant des bulles spéculatives sur des courants ou des œuvres temporaires, ce qui a eu pour effet de stimuler l’offre et la demande sur le marché des valeurs artistique. Un exemple flagrant de ce monopole des ressources du marché de l’art contemporain est incarné par l’artiste Jeff Koons :

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L’ARgoT,
la revue des étudiants d’histoire de l’art
de l’Université de Montréal
3200 rue Jean-Brillant, local B-2375
Montréal, Québec
H3T 1N8
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