Pourquoi je ne travaille pas avec des galeries…Par Laurent Bonet

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L’homme et son ombre / Laurent Bonet
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Pourquoi je ne travaille pas avec

des galeries…

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Par Laurent Bonet

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Lorsque je parle de mon travail d’artiste, on me demande souvent où j’expose, dans quelle galerie. J’avoue que j’ai longtemps été embêté par cette question pour plusieurs raisons. D’une part, répondre à cette question m’obligeait à constater que la survie d’un artiste dépendait du travail avec des galeries : ce dernier n’ayant point de salut en dehors de ce circuit officiel en Amérique du Nord. D’autre part, choisir de ne pas travailler avec des galeries m’obligeait à assumer les conséquences de ma propre exclusion et d’accepter de ne pas briller sous les phares. Mais je n’épiloguais pas vraiment sur la question alors que cet état de fait mérite réflexion.

La réalité était que mes œuvres étaient (et sont) la plupart du temps chez moi, dans mon atelier. Il arrive aussi que mes œuvres soient présentées dans le cadre d’une exposition temporaire qui m’est consacrée ou qui est partagée avec plusieurs artistes. Lorsque j’ai fais « affaire » avec des galeries, c’était que cette solution s’avérait la seule pour arriver à beurrer mes toasts. Toutefois, je n’ai jamais été très à l’aise avec cette contrainte et je n’ai jamais pu me reconnaitre dans la logique de production lucrative qu’un artiste doit soutenir pour survivre dans un tel système, même si j’ai placé mes œuvres dans les galeries pour pouvoir les vendre.

Avec le recul et la confiance qu’offrent la maturité, je peux maintenant affirmer que mon impossibilité à me maintenir au sein du marché des galeries est liée à mon besoin de liberté comme créateur et à mon refus de répondre à un besoin commercial en lien avec « une valeur » monétaire et esthétique de l’objet d’art. La valeur que j’attribuais à mon travail n’était pas quantitative et monétaire mais bien qualitative et liée à l’imaginaire et au ressenti que l’on éprouve devant le tableau ou la sculpture. Les qualités de mon travail ne pouvaient répondre aux dictats esthétiques contemporains et aux logiques de commande à laquelle l’œuvre d’art est soumise dans un contexte lucratif. Pour moi, entrer dans le processus de création de l’œuvre jusqu’à son achèvement s’avère incompatible avec la nécessité de vendre l’œuvre. Cette étape de la vente et de son départ vers le marché sont complètement étrangers à l’artiste que je suis. Même si je suis bien conscient que l’artiste doit, s’il veut participer au marché de l’art, se transformer en entrepreneur et négocier la valeur de son travail.

En réalité, les artistes sont désormais en concurrence avec la reproduction en série d’œuvres diverses par les procédés d’impression contemporains. Non seulement, ces techniques de reproduction ne donnent pas un accès véritable aux œuvres mais aussi elles formatent et aseptisent les œuvres, les vidant de leur sens profond. À l’instar de Jean Dubuffet, je crois que « l’art ne vient pas coucher dans les lits qu’on a faits pour lui […]. Ses meilleurs moments sont quand il oublie comment il s’appelle. »1

Alors comment faire, me direz-vous ? J’ai fini par accepter et comprendre que je n’avais pas les qualités requises pour être mon propre représentant et que j’avais choisi – plus ou moins consciemment – de travailler hors circuit et hors série, en dehors du culte de la personnalité de l’artiste. Et je suis de plus en plus persuadé que les artistes peuvent prendre une place dans la société en dehors des logiques de marché en donnant à voir au public leurs œuvres de multiples façons et en partageant leurs savoirs. Comme artiste, je souhaite ardemment poursuivre une recherche sincère et vivante pour transformer la matière et voir et à sentir le monde d’une autre manière. En tous les cas, je vais travailler dans cette direction…

Ce texte est écrit en collaboration avec Florence Thomas

Jean Dubuffet (1901-1985) est peintre et sculpteur. Il est le premier à voir son travail qualifié d’art brut. Prospectus et tous écrits suivants (1967-1995), Paris, Gallimard. dubuffetfondation.com

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Laurent Bonet est né en 1958 à Barcelone en Espagne. Il fait ses débuts dans l’atelier de son célèbre père Jordi Bonet à la fin des années 1970.

Laurent Bonet décide de se consacrer à la peinture pour mettre à nu le corps et l’âme humaine. Par-delà le paradigme entre la beauté et la laideur ou le bien et le mal, toute une série de symboles mythiques voit le jour donnant à son œuvre une profondeur et une richesse inégalables.

“Peu importe la richesse, le pouvoir ou la beauté. Une fois que la mort se pointe, que devenons-nous? Que reste-t-il à l’Homme lorsqu’il n’a plus pour ami que cette Terre qui le ramène à sa douloureuse et périssable condition ?” C’est précisément cette réalité que l’artiste tente de saisir et de transformer.

L’ange de Bonet est tombé sur le sol. On aimerait qu’il ouvre les yeux afin de se découvrir tel qu’il est, sans artifice. Il en va de même avec sa pratique de la peinture, un art qui révèle la force de sa substance après avoir épuré son patient labeur.

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Table de Proue / Sculpture
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https://llorenc.ca/

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