Christine Sourgins : « Dans l’art contemporain ce n’est plus l’objet exposé qui compte mais le projet qui est derrière » / Rouge & Le Noir (FR)

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Christine Sourgins :

« Dans l’art contemporain

ce n’est plus l’objet exposé

qui compte mais le projet qui est derrière »

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Reportage de Hans Storck

Historienne de l’art et auteur des Mirages de l’art contemporain, Christine Sourgins a bien voulu répondre aux questions du Rouge & Le Noir dans le cadre de notre controverse sur l’art contemporain.

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R&N : Qu’est-ce que l’art contemporain ?

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Christine Sourgins : Le terme “art contemporain” est piégé : il n’est pas l’art de tous nos contemporains mais seulement d’une partie de l’art d’aujourd’hui qui se prétend la totalité de l’art vivant. Ce label désigne en fait l’esthétique dominante, qui règne dans les médias, sur le grand marché de l’art ou au Ministère de la culture qui l’a promu art officiel. Nous vivons donc, ce que le grand public ignore, avec deux définitions de l’Art, irréductibles l‘une à l‘autre. La première nous est traditionnelle, spontanée, la beauté y est centrale. L’autre a été inventée par Duchamp vers 1913 avec les ready-made comme la roue de bicyclette ou le célèbre urinoir : un objet détourné de sa fonction utilitaire devient œuvre d’art par la volonté de l’artiste. A partir de là on décrète plutôt qu’on ne crée. Le travail des formes, celui de la « main pensante » devient secondaire : l’artiste est d’abord un intellectuel « qui crée une pensée nouvelle » pour cet objet qu’il s’approprie. Ce qui compte, ce n’est plus l’objet exposé mais le projet qui est derrière… l’art devient « conceptuel » ou conceptualisant », c’est l’art dit contemporain que je préfère nommer AC pour sortir de toute ambiguïté.

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R&N : L’art contemporain s’est-il affranchi du Beau ?

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Christine Sourgins : Oui, dans la mesure où la Beauté n’est plus son point de visée, où elle est même souvent disqualifiée voire haïe comme séduction primaire, vain jeu formel, opium réservée à la consommation, car ce qui compte dans l’AC, c’est le concept, l’idée, l’intention. Mais la Beauté peut encore être utilisée par l’AC si elle permet de tendre un piège au regardeur. Il faut toujours se rappeler l’aveu de Koons : « l’art est la faculté de manipuler les gens ». Ainsi le Piss Christ de Serrano est une jolie photo avec une belle lumière orangée étoilée de petites bulles. Tout cela à l’air sympathique mais le cartel de l’œuvre donne sa composition : un crucifix plongé dans de l’urine… « Professeur suicide » est une œuvre vidéo où l’on entend la belle musique de Haydn contrainte d‘exalter le suicide expliqué, ou plutôt banalisé, auprès d’un public enfantin…etc.

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R&N : Plug Anal place Vendôme, Vagin de la Reine à Versailles, Expo pédo-porno à Marseille. On a l’impression que l’art contemporain cherche la polémique pour exister. Est-ce le cas ?

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Christine Sourgins : Oui, la provocation fait partie de l’ADN de l’AC car à partir du moment où celui-ci refuse l’exaltation que procure la Beauté qu’il a bien fallu la remplacer par autre chose. Ce produit de remplacement c’est la transgression qui enivre de délices les uns et étrangle d’indignation les autres. La polémique qui en résulte est nécessaire à la construction de la valeur financière de l’AC. C’est pourquoi une « bonne » œuvre d’AC doit faire réagir car cela déclenche l’intervention des médias qui lui donne de la visibilité, comme à l’artiste, au collectionneur qui la possède, à la Galerie qui la promeut, au théoricien qui commente etc. Cette visibilité sera convertie en un prix faramineux lors d’une prochaine vente aux enchères.

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R&N : Toute provocation devient-elle désormais une« œuvre d’art” contemporaine ?

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Christine Sourgins : Dans mon livre « Les mirages de l’Art contemporain », j’ai défini l’AC comme « une transgression de l’art devenu un art de la transgression » . … Il y a toujours eu un peu de transgression ou du scandale dans l’art mais pas autant qu’on voudrait nous le faire croire : transgression et scandale sont loin d’être les marqueurs de la qualité d’une œuvre. Ainsi, le retable de l’Agneau mystique de Van Eyck est reconnu d’emblée comme chef d’œuvre, sans passer par la case scandale ou transgression. Le problème, avec l’AC, est que nous n’avons pas une œuvre d’art plus une transgression ou d’un scandale chargé d’attirer l’attention sur elle mais c’est le scandale ou la transgression qui, à eux seuls ou principalement, prétendent au statut d’œuvre d’art ! Comme cette œuvre qui consiste en un simple crochet de suspension…cette autre qui propose de payer un artiste pour cesser de créer etc. L’œuvre d’AC peut être vide, éphémère, dégoutante, elle n’est que prétexte à perturber, semer le trouble, inquiéter, ce qui devient, traduit en termes d’AC : « interroger son temps », « faire réfléchir le public » etc. Je n’ai rien contre des activités conceptuelles qui seraient une vraie contestation, une subversion fondée ; au lieu de cela, nous assistons à des œuvres qui participent à ce qu’elles dénoncent (comme cet artiste qui a fait creuser des trous en plein soleil à des clandestins, avec pour discours :« j’exploite ceux qui sont exploités pour dénoncer l’exploitation » ). Mais attention, toute provocation (et cela va loin, jusqu’à la cuisine de fœtus humain par des artistes chinois) ne sera de l’AC qui si, et seulement si, un réseau d’AC la promeut, tout seul vous ne pouvez rien.

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R&N : « Il vaut mieux s’adresser à des hommes de génie sans la foi qu’à des croyants sans talent » déclarait le père Couturier. Que pensez-vous de l’approche de l’Église face à l’art contemporain ?

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Christine Sourgins : Le bon sens serait de tenter de s’adresser à des artistes qui ont et la foi et le génie. Mais encore faut-il faire l’effort de les chercher, de les aider : s’en remettre aux gloires du moment peut être une paresse. En tout cas, la phrase de Couturier était jouable dans une société qui avait encore de beaux restes chrétiens. Mais aujourd’hui ? Les actuels « génies » sont cooptés par des réseaux financiers ! L’Église, après l’époque du père Couturier, a perdu le contact avec l’art ; quand elle a voulu renouer avec lui, elle s’est trouvée face à l’AC mais elle se croit toujours au bon temps de l’Art moderne, quand Matisse à la question « croyez-vous en Dieu » répondait « Oui, quand je peins ! ». L’Église n’a pas perçu le schisme duchampien, les pratiques conceptuelles. Beaucoup de chrétiens sont d’une indécrottable naïveté, ils se refusent (par bonté d’âme, croient-ils) à imaginer qu’on puisse les manipuler : un Pape Jean-Paul II écrasé par une météorite (autant dire que, dans cette œuvre de Cattelan, le Ciel désavoue le souverain-pontife) devient pour eux le signe d’une délicate attention de l’AC à leur égard (inutile de dire qu’en face, on rigole !). Ces chrétiens, qui ont la larme à l’œil et les bras ouverts pour accueillir tout et n’importe quoi (en lieu et place de ce que leur demande le Christ : témoigner de leur foi et pas des divagations des autres) ont oublié que s’il y a des erreurs par excès de fermeture, il y en a tout autant par excès d’ouverture. Leur attitude, s’aligner sur le courant dominant pour montrer qu’on est « moderne », rejoint aussi le confort intellectuel …mais c’est ainsi que le christianisme perd son sel…Aude de Kerros a décortiqué tous ces enjeux dans son livre « Sacré Art contemporain ».

 

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