Anish Kapoor : «Comme une fille violée qu’on condamne» / Le Figaro – Culture par Valérie Duponchelle

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Photo: Le Figaro / Culture

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Anish Kapoor :

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«Comme une fille violée qu’on condamne»

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Par Valérie Duponchelle

CULTURE / Arts Expositions

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INTERVIEW EXCLUSIVE – L’artiste britannique réagit à chaud sur la décision du tribunal de Versailles de le contraindre à cacher les tags antisémites sur sa sculpture «Dirty Corner», au cœur d’une polémique depuis son installation en juin.

Le tribunal administratif de Versailles a ordonné samedi au Château de Versailles de faire cesser «sans délai» l’exposition au public des tags antisémites inscrits sur «Dirty Corner», la sculpture monumentale d’Anish Kapoor installée depuis début juin sur le Tapis Vert au cœur du parc royal dessiné par Le Nôtre. Le juge des référés, saisi vendredi par l’association Avocats sans Frontières et un conseiller municipal (DVD) de Versailles, Fabien Bouglé, a estimé que les inscriptions portaient atteinte à l’ordre public et «en particulier à la dignité de la personne humaine».

Dès leur apparition massive dans la nuit du samedi 5 au dimanche 6 septembre qui a suivi la soirée des Grandes Eaux à Versailles, sir Anish Kapoor, né d’une mère juive irakienne et d’un père hindou, avait confié au Figaro son intention de «ne pas voiler la réalité de l’agression et de garder les tags racistes et antisémites qui devenaient partie intégrante de [son] œuvre». Cette position d’artiste, touché au vif de sa pratique et insulté en sa propre personne, a suscité nombre de commentaires très partagés. Le débat artistique a été vite dépassé par le débat politique. Sur le chemin de son exposition au Musée juif de Moscou dans l’ancien Garage moderniste occupé par Dasha Zhukova où il présente cinq œuvres à partir de mercredi, il commente aujourd’hui, en exclusivité pour Le Figaro, l’impact de la décision de la justice française sur l’art contemporain dans l’espace public.

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LE FIGARO.- Comprenez-vous la décision du Tribunal de Versailles de vous contraindre à occulter les tags antisémites sur «Dirty Corner»?

 

Anish KAPOOR .- Cette décision me brise le cœur. Je ne comprends pas comment on est arrivé à une situation aussi absurde. Depuis le mois de juin, mon œuvre «Dirty Corner» a été vandalisée trois fois. Pas une piste. Pas d’avancée dans l’enquête. Personne n’est entendu pour répondre de ces agressions répétées, faites dans l’espace public et dans un lieu clos, sur une œuvre commandée par une institution française. On ne sait rien. Le flou est complet. Comment est-ce possible? Que se passe-t-il à Versailles? Et puis, ces tags antisémites me visent de toute leur haine. Cette haine me frappe en pleine figure. Je le dis haut et fort, je reçois ce coup, je n’efface pas les insultes parce que cela dépasse mon cas personnel. Et là, soudain, la justice s’accélère et en très peu de temps, me voici mis en demeure d’obtempérer. C’est une situation d’une grande brutalité pour moi. Avec le Château de Versailles, nous avions clairement fait part de nos intentions, vendredi matin dans un «statement» (déclaration de principe) qui, je pense, était pondéré et juste. Nous voulions intervenir symboliquement sur «Dirty Corner» dès demain lundi, de manière à respecter la loi française sans pour autant céder à la pression des taggueurs. Cette décision de justice nous prend de court. Je me sens comme une fille qui s’est fait violer et à qui l’on ordonne d’aller se rhabiller dans un coin. Je ne peux pas accepter ça. Je me battrai pour me faire entendre. Mes avocats défendront mon droit d’artiste agressé sur le sol de la République française et j’espère qu’ils seront entendus avec la même célérité.

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«Je me battrai pour me faire entendre. Mes avocats défendront mon droit d’artiste agressé sur le sol de la République française»

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Qu’allez-vous faire à présent?

Ma première réponse est artistique, car c’est ainsi que je vois le monde. J’ai beaucoup réfléchi au cours de ces semaines chaotiques, je ne veux pas céder aux agresseurs. Ils sont vils. Je ne retirerai pas «Dirty Corner», même si l’idée m’a effleuré dans des moments de tristesse et de découragement. Je ne veux pas simplement effacer l’insulte qui m’a été faite en tant qu’artiste, homme, étranger dans un pays que j’adore, le pays des idées et de la culture. Je ne peux pas juste retirer les tags, tout simplement parce que c’est arrivé et que les ôter serait nier le fait. Je crois avoir trouvé la réponse royale qui fera de «Dirty Corner» autre chose, une pièce toujours avec un passé douloureux, mais une pièce qui revendique d’abord la beauté de l’art. Nous nous mettrons en œuvre demain matin. J’espère que cette nouvelle réponse à l’agression ouvrira différemment le débat sur l’art. Certains la trouveront peut-être mieux qu’avant. D’autres, moins bien. C’est comme cela que les artistes font face au monde réel. C’est ma surprise royale (rires)!

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Regrettez-vous d’avoir montré votre travail au Château de Versailles?

Non, jamais. La France m’est trop chère. Je refuse de croire qu’elle se cantonne à une minorité d’esprits étriqués qui s’approprient l’espace public et jugent, au mépris de la loi et au nom de tous, de ce qui est bon ou non, possible ou non, acceptable ou non, digne de la France ou non. L’art dans l’espace public est une forme d’expérimentation, délicate et essentielle. Sans cette expérimentation, il n’y a pas de culture. Sans culture, il n’y a pas de société.

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Cette longue polémique vous a-t-elle échaudé? Referez-vous des projets en France?

Bien-sûr, même si la tristesse l’a emporté souvent sur d’autres considérations ces temps-ci. Pourquoi ce silence des intellectuels? Pourquoi cette passivité des politiques? Lorsque le président Hollande m’a reçu, il m’a dit comprendre ma position de garder les insultes sur «Dirty Corner». Il l’a même trouvée «pédagogique». La ministre de la Culture, Fleur Pellerin, a été courageuse et m’a soutenu. Depuis, je trouve le débat public atone. Cela dit, j’ai prévenu mes amis artistes de réfléchir à deux fois avant d’exposer en France (rires). De savoir qu’ils auraient peut-être à affronter des choses qui les dépassent. La dernière fois que je suis venu à Paris, j’ai dû être escorté par des gardes du corps. J’espère juste pouvoir revenir en France sans gardes du corps.

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