Jaber Lutfi – UNE GIFLE HUMILIANTE / Billet d’humeur

destroy2© Louis Rémillard
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L’art de détruire l’art par Louis Rémillard

Je trimbale mon cartable à dessins depuis plusieurs années.

Auteur de bande dessinée par vocation,

j’ai parcouru les multiples facettes du 9e art.

Mon travail est publié dans plusieurs magazines et albums collectifs

qui parsème la petite histoire de la BD Québécoise.

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Jaber Lutfi

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UNE GIFLE HUMILIANTE
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Billet d’humeur
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En réaction à la démolition des deux oeuvres publique à Montréal et Québec. 

Le milieu des arts visuels sait-il parler au grand public. Il a mis abondamment d’efforts à l’instruire et peu à lui offrir de quoi jubiler spontanément. Aujourd’hui le milieu culturel québécois dans son ensemble en paie un prix symbolique au moment précis où un gouvernement sans vision politique hache brutalement dans le budget de la culture. J’ai bien dit sans vision politique. Puisqu’il ne saurait exister de vie commune sans culture. Gruger la culture c’est gruger l’espace où on échange les regards sur le monde.

Deux oeuvres se font détruire. On est gêné par principe mais la démolition de ces oeuvres spécifiques laisseront-elle un grand vide dans notre culture? Qui trouvait ces oeuvres belles? Ne parlons pas de “beauté”. Qui les appréciait? J’ai un BAC en art avec une moyenne de B. Cela m’a permis d’être impressionné par l’oeuvre de Daudelin mais ne m’a pas donné suffisamment de références pour m’intéresser à celle de Raynaud. Je n’ai aucune idée de ce qui fait son intérêt. Je ne dis pas ça pour m’en vanter. J’ai même un peu honte. Je le souligne pour donner la mesure de la distance à parcourir avant de s’initier à cet art dit public.

L’art pour initiés occupe la rue tout en nous conviant collectivement à voir et partager ce qu’on voit. Or il nous rappelle quotidiennement qu’on ne sera digne de porter un regard sur l’expression humaine qu’une fois hautement instruit. La barre est haute pour être inclus dans la culture commune! Culture pourtant commune à tous. Tous. Des moins instruits jusqu’aux sages.

Raynaud, auteur de l’oeuvre démolie, nous dit que «les œuvres d’art ne sont pas faites pour être aimées mais pour exister”. C’est absolument vrai pour les oeuvres personnelles des artistes. Or une oeuvre publique n’est pas la création de l’artiste uniquement. C’est d’abord une oeuvre collective. L’oeuvre d’un milieu. Il y a des procédures légales, éthiques et politiques qui président à sa création. L’interaction entre l’oeuvre et le public est le matériau principal de l’oeuvre. Faire voir et entendre quelque chose à la collectivité est ce qu’on commande à l’artiste. Que signifie une oeuvre “publique” si on ne peut nullement l’appréhender sans être laborieusement initié?

Il serait intéressant d’ailleurs de sonder la population québécoise pour avoir une idée de la proportion de gens attachés à des oeuvres d’art publiques. Auxquelles?

Parce qu’elles entrent dans nos vies par elles-mêmes, sans qu’on ait à se déplacer ni prendre rendez-vous, les oeuvres installées dans l’espace partagé sont les premiers signes de notre culture commune (c’est pourquoi la publicité occupe tant de place. Il faudrait d’ailleurs qu’on finisse par y voir un jour). Ces installations emblématiques représentent aux yeux de tous l’ensemble de l’activité culturelle. Même si elles ne sont qu’une infime partie de l’activité artistique du Québec, tous domaines confondus.

Dans les différents domaines artistiques existent des institutions importantes qui soutiennent un art savant et d’autres tout aussi présentes qui soutiennent un art populaire. Dans le cas des arts visuels peu d’institutions solides donnent visage à un art populaire contemporain de qualité. Nous n’avons pas l’équivalent des Francofolies par exemple. Il n’y a de place officielle que pour l’art universitaire. Puis on remarque une chose. En théâtre les artistes ayant fait de hautes études peuvent sans gêne jouer au Nouveau Théâtre Expérimental et le lendemain jouer dans un téléroman léger. Dans les arts visuels la frontière entre les universitaires et les peintres de cabanes à sucre est strictement étanche. Les organismes comme les symposiums peinent à acquérir une crédibilité faute d’attirer des artistes du « milieu”. Pourtant il y a des « pots de fleurs » qui rivalisent en raffinement avec des oeuvres au sujets plus complexes intellectuellement.

La démolition “spectaculaire” du “Cube” a l’effet d’une gifle administrée à la population alors qu’on tranche sauvagement le budget de la culture. Le titre racoleur « Dialogue avec l’histoire » (renié par l’auteur) prend enfin un sens. Un sens sinistre. On s’attaque à l’art visuel, plus fragile car moins connecté aux électeurs, pour affaiblir tous les arts. Une façon d’humilier le peuple en lui disant De toute façon vous ne comprenez rien à l’art, ça ne saurait compter pour vous. Voyez, la preuve! On démoli deux oeuvres importantes et ça ne vous fait rien. Alors taisez-vous et laissez-nous faire. Et tant qu’à faire, laissez-nous donc démolir les liens sociaux. De toute façon vous ne vous comprenez pas entre vous et ne partagez rien. Il n’y a pas de culture commune, il n’y a donc pas de société. Aux plus forts la poche”. Blesser la culture pour tuer le politique.

En ne soutenant depuis de nombreuses années qu’un art d’élite, en négligeant de mettre de l’avant un art populaires puissant, le milieu des arts visuels n’a-t-il pas rompu avec le public et cédé ainsi son poids politique? Peut-être qu’au lieu de concentrer tant d’efforts sur son instruction par la médiatisation il pourrait lui offrir aussi de beaux cadeaux qui ne nécessitent pas d’intermédiaires. Comme le font les autres domaines artistiques ne pourrait-on pas aussi lui faire plaisir tout simplement?

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Jaber Lutfi

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Je peins à l’acrylique des tableaux figuratifs évoquant un théâtre archaïque où des personnages costumés jouent des extraits de récits indéterminés. Ce sont des clairs-obscurs peints en de multiples couches colorées et translucides. Quoique précis -souvent jusqu’aux limites du visible- ils restent paradoxalement semblables à un magma à la surface duquel apparait une image mouvante.

Mes tableaux oniriques se construisent par association d’idées incongrues. Mes inspirations diverses mêlent Van Eyck et Picasso, Bosch et Michaud.

Lors d’une expérience en dessin dont le procédé rendait les compositions à jamais invisibles aux yeux des autres, j’ai voulu vérifier si le spectateur est toujours essentiel à mon désir de dessiner. L’art est-il toujours pour moi affaire de belle séduction et de communication? Dans ma solitude ai-je plaisir à faire œuvre d’art?* Constat exaltant : seul je suis encore artiste… mais tellement plus fou!

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 Baiser 2009 / Jaber Lutfi
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L’oeuvre solitaire est surabondante. L’improvisation foisonnante combinée à la figuration théâtralisée induisent plusieurs couches d’écritures entrecroisées. C’est un débordement chaotique. Dans l’enchevêtrement inextricable de signes innombrables s’immiscent tant de désirs et discours divergents qu’il m’est impossible d’anticiper le tableau. Je m’y égare nécessairement. Il me faut assembler morceau par morceau, à même le chaos, une image parmi d’autres possibles. Mes tableaux ont l’apparence d’une accumulation cohérente de fragments pourtant disparates.

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Dragon 2010 / Jaber Lutfi
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Mes tableaux sont une image de comment naissent les images avant d’être communiquées. Ils montrent des images qui se créent en combat avec ou contre la culture et considèrent les similitudes entre culture et religion. Ils pointent du doigt comment la culture agit en filtre entre l’art et la réalité pour construire le monde à coup de fictions.

Jaber Lutfi

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Le site : http://www.jaberlutfi.com 

Galerie St-Laurent + Hill à Ottawa : http://galeriestlaurentplushill.com

Galerie Articsoc à Toronto : http://www.articsokgallery.com/jaber_lutfi/

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Galerie St-Laurent plus Hill
293 Dalhousie St.
Suite 103
Ottawa, Canada
K1N 7E5
613-789-7145
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 Articsók Gallery
 1697 St. Clair avenue west,
Toronto, Ontario,
Canada
M6N 1J2
t. 416 651 5020
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