Merde à Duchamp Par Nicole Esterolle / chronique n° 61

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Merde à Duchamp

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Par Nicole Esterolle

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chronique n° 61
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Voici un article incroyable paru récemment dans la très littéraire revue des Archers à Marseille. Il est signé Jean-Pierre Cramoisan, écrivain et poète de son état.

C’est un texte magnifique, imparable, virtuose, inventif, érudit, drôle autant que sérieux et maîtrisé, très documenté autant qu’informatif, époustouflant de vérité, percutant comme jamais vu…Merci Jean-Pierre tu es un grand poète ! Merci pour ton courage d’affronter les fatwas de tous ces théologiens intégristes du duchampisme d’Etat, de Marseille et d’ailleurs

Ce texte récapitulatif à valeur hautement littéraire autant qu’historique, mérite ample diffusion. Et c’est pour cela que je l’ai « mis en ligne » ici

Il est assez long , comme vous le verrez, mais prenez votre temps pour le lire et le déguster. Imprimez-le. Faites-le suivre aux amis, tout ou partie.

il HOOQ le prophète

il HOOQ le prophète

Est-ce par une fatalité des décadences qu’aujourd’hui chaque art manifeste l’envie d’empiéter sur l’art voisin, et que les peintres introduisent des gammes musicales dans la peinture, les sculpteurs, de la couleur dans la sculpture, les littérateurs, des moyens plastiques dans la littérature, et d’autres artistes, ceux dont nous avons à nous occuper aujourd’hui, une sorte de philosophie encyclopédique dans l’art plastique lui-même. Charles Baudelaire – l’Art philosophique

Depuis le temps que je reçois ici et là des informations sur la misère, la décrépitude et le marécage où patauge l’art contemporain, je veux bien sûr parler de celui qui est estampillé par le marché, hystérisé par les collectionneurs et les institutions, je me suis décidé à ne plus rengorger mes indignations et mes coups de gueule. J’ai tenu à reprendre la lutte contre l’imposture des donneurs de leçons qui se délectent du rien et du pas grand-chose, dénoncer tous ces simili plasticiens célébrés avec le fric du contribuable, ce dernier n’ayant rien à foutre de cet art-là, car sans doute n’en a-t-il jamais eu la moindre idée, ou bien a-t-il un jour orienté son regard sur un amoncellement, ou encore mis le pied dedans sans se douter que c’en était vraiment, de l’art. Le constat est accablant, pire : complètement hallucinant

Voici donc deux ou trois choses que je pense de ceux qui participent au plus grand gâchis qu’ait eu à subir l’art depuis ses origines, la plus grande tombe qui ne lui ait jamais été creusée.

Mini-art et maxi-prix, plus-value aux scandales chicos, aux foutages de gueule, moins il y a penser, plus on flirte avec le sérieux et l’inventif. Les conseillers des grands mécènes sont là pour impulser les nouvelles tendances, ce sur quoi il faut miser, ce qu’il faut acheter comme valeurs sûres ; et les voilà qui rendent le marché de l’art complètement foutraque en honorant les caresseurs du vide et leur passant commandes. Parfois l’ébauche d’une œuvre, pour peu qu’elle reflète un esprit débraillé et aguerri au scabreux, à l’exécrable, voire au nauséeux, donc forcément prometteuse, excite la convoitise et la spéculation. Il est impératif que l’art ne ressemble à rien où qu’il devienne le miroir délectable d’une pitoyable crétinerie ; il faut que ça interroge, décapsule la libido, dénoyaute le ciboulot, bref que ça déboussole ! Il faut saisir les artistes d’aujourd’hui dans leur jus pour comprendre et déguster ce qu’ils nous mitonnent ! Surtout pas de peinture, c’est beaucoup trop ringard ! Qui trouverait à redire à ces mous de l’hippocampe, dont la cote et bien souvent la crotte (on le verra plus loin) explosent dans les ventes aux enchères. Loués soient ces artistes couvés par la critique, exposés dans des fondations qui ont pignon sur dollars et qui, pour certains, sont déjà enmuséés vivants ! S’ils se plaisent dans la platitude, ce n’est ni pour servir la réflexion ni élever le goût, mais pour fabriquer des inepties à la hauteur de leur inconsistance. La recette la plus prisée consiste le plus souvent à confronter des chefs-d’œuvre de l’art à de franches rigolades de potache qui font peser sur la culture une interprétation outrancière, assénant avec un aplomb carabiné tout et son contraire, imposant les hyperboles les plus consternantes à ceux qui ont le pouvoir d’ouvrir les tiroirs-caisses. Toute expression picturale qui n’exprime pas de la tartouillade est démodée, dédaignée, proscrite : il faut du taf toc, de la teuf neuve, du poncif insolent, de la débraillade, de l’indécent, mille partouzes de Millet ! Aux Chiottes l’esthétisme ! Or l’esthétisme est une chose qui leur échappe, au point que l’on a envie de leur conseiller d’aller faire un tour dans l’œuvre de Hegel plutôt que de se manuéliser le machin avec leur maître, que dis-je, leur dieu, hélas mort, mais qui, depuis les années 1910, a fait plusieurs centaines de disciples : Marcel Duchamp.

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Puisqu’il faut bien commencer par le début, intéressons nous à lui.

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De 1902 à 1911, Duchamp n’échappe pas aux influences de son époque. Il traverse l’impressionnisme, Cerisier en fleurs, Portrait de sa sœur Yvonne ; l’influence Cézanienne, Portrait de son père, Portrait du docteur Dumouchel ;

le fauvisme, Matisse et ses études de nus ; le cubisme, Nu descendant l’escalier, dégringolade répétitive de corps imbriqués dans le mouvement. Toutes ces nouvelles tendances artistiques ne l’intéressent que modérément et brièvement. En février 1912 alors qu’il s’apprête à proposer son Nu descendant l’escalier au Salon des Indépendants, Albert Gleizes lui conseille de retirer cette toile jugée peu conforme à l’orthodoxie cubiste. Une sorte de cubisme, soit, mais qui s’apparente un peu trop à du futurisme. Bref, il déplaît aux puristes qui lui demandent d’effacer au moins le titre de son tableau. C’en est trop ! Vexé, ulcéré, Duchamp le retirera pour l’exposer en mai de la même année à la Galerie Dalmau à Barcelone, puis en octobre à Paris au Salon de la Section d’or. Mais c’est en Amérique à l’Armory Show de New York, en 19131 que sa descente de Nu obtient son plus beau scandale : on raille, le tableau, le comparant à « une chute de tuiles » ou encore « au métro aux heures d’affluence ». Duchamp a beau être brocardé, il incarne désormais l’artiste représentant le mieux l’avant-garde internationale. Mais il n’y a guère que la mouvance Dada qui trouve grâce à ses yeux. C’est d’ailleurs avec les dadaïstes qu’il ressent un attrait, avec eux aussi qu’il noue ces sortes de mondanités électives entre artistes, car c’est en fustigeant la logique et la triturant dans tous les contraires du sens qu’on se fend mieux la poire. C’est la grande poilade, la reviviscence d’un néo-langage où le rien et l’absurdité s’invitent en abracadabrant, dadatant et gagatant sur des tables transformées en cercueils, ceux de l’art, dans un caboulot, au 34 boulevard de Clichy. En mai 1920, Raymond Radiguet décoche une flèche, un article qui restera inédit jusqu’en 1956 : Dada ou le Cabaret du néant 2. Il fallait des couilles à l’époque car il ne faisait pas bon s’afficher contradicteur des Jacques Pierre Vaché, André Breton, Philippe Soupault, Théodore Fraenkel et autres explorateurs de cette pire bohème, celle des incohérents, des artistes armés de leur brûle-gueule qui s’autoproclamaient incontestables donc incontestés, étendant leurs divagations narcisso-novatrices, déchagrinant leur ennui mortel et s’égayant de toutes sortes de paradoxes et de loufoqueries qu’ils justifiaient par le droit de se contredire. On assiste à la déferlante d’un vrai terrorisme intellectuel ! Devant ces bourre-tons prêts à la castagne, les critiques faisaient dans leur froc ! Non, le néant n’est pas mort, il bande encore. Dans son Manifeste Dada, en 1918, Tzara écrivait : Il nous faut des œuvres fortes, droites, précises et à jamais incomprises. Jacques Pierre Vaché, en janvier 1919, aura le cran d’aller jusqu’au bout de la déglingue dadaïste en se faisant sauter le caisson à coups d’opium, tandis que la même année Breton écrira sans aucun état d’âme dans une lettre à Tristan Tzara : Tuer l’art est ce qui me paraît le plus urgent, mais nous ne pouvons guère opérer en plein jour. Que signifient ces mots en plein jour ? Fallait-il finasser ? Se montrer sournois ? Perfide ? Manquait-il à ce point de courage qu’il eût voulu fomenter cet assassinat dans l’ombre ?

Le rêve délectable de Breton libèrera tous les chacals en leur livrant le cadavre de l’art. Au Salon des Indépendants, en février 1920, Francis Picabia écrit dans son Manifeste Dada : Ils ont cubé les tableaux des primitifs, et les statues nègres, cubé les violons, cubé les guitares, cubé les journaux illustrés, cubé la merde (déjà) et les profils de jeunes filles, maintenant ils vont cuber l’argent. Toujours le même Picabia, en 1920, élève l’insignifiance à son Himalaya avec un nouveau Manifeste Cannibale Dada, lu par Breton à la Maison de l’Œuvre : Dada ne sent rien, il n’est rien, rien, rien – il est comme nos espoirs : rien – comme nos Paradis : rien… À la fin de la soirée, on exhibera une toile de Picabia sur laquelle sont dessinés en lettres noires : en haut Portrait de Cézanne, à gauche et à droite Portrait de Rembrandt, Portrait de Renoir, au milieu un singe en peluche épinglé dans une posture grotesque, le tout intitulé au bas Natures mortes. Bientôt les pitreries de ces jeunes gens attardés finiront par vider les salles. D’ailleurs, en 1921, Dada court moins vite, il a perdu de sa crinière, il a du plomb dans les sabots. En juin de la même année, lors du Salon Dada au Studio des Champs-Elysées, Tzara assène avec lucidité : Nous sommes tout à fait lâches, nous sommes complètement idiots et nous sommes surtout ridicules. Breton n’est plus là, il vogue déjà vers le surréalisme3. Duchamp, lui, refuse de participer et, partant, signe peut-être son plus beau ready-made, que personne n’aura remarqué, qui porte pourtant sa sacro-sainte « couleur verbale » : un télégramme sur lequel est écrit : Pode Balle. Si son destinataire ne l’avait pas bêtement foutu à la poubelle, il serait aujourd’hui encadré pour l’éternité au Philadelphia Museum of Art. Toujours en 1921, un groupe dadaïste emmené par l’inévitable Tzara bordélise la première du compositeur bruitiste Luigi Russolo4 au Théâtre des Champs-Elysées. Il y a ce soir-là dans la salle, entre autres personnes avisées, Stravinsky, Ravel, Mondrian, Diaghilev…

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Le Dada express Zürich-Paris-Berlin s’essouffle.

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Au début de sa carrière, Duchamp disait avoir hésité entre humoriste et peintre. Comme il a fait un peu de tout et finalement pas grand-chose, n’est une passion dévorante pour les échecs et certaines vaticinations et élucubrations patatraphysiques, il a continué sa démarche artistique avec lenteur. Subjugué par une hélice au Salon de l’Aéronautique à Paris en 1912, il dit à Fernand Léger et Brancusi : C’est fini la peinture, qui fera mieux que cette hélice ? Le sculpteur César s’en souviendra, lui qui soclera la sienne sur La Corniche à Marseille. A New-York, la vie est passionnante ; à la Gallery 291 du photographe Alfred Stieglitz, Duchamp fréquente le cénacle des artistes aux méninges surchauffées : le trio Duchamp-Picabia-Man Ray émerge et va fonder le New York Dada et La Revue 291. Période féconde et irréfrénée de la provocation, de l’arnaque artistique, des bons canulars et de la mystification ; c’est aussi le temps des joyeux calembouristes, des démolisseurs de la logique, des acrobaties de langage et autres paronomases époilantes. Le derrière de l’art est si déculotté qu’il n’a plus rien à cacher. On n’est pas dans l’anti-art, mais dans l’an-art. Ni Dieu ni Ecoles, un désintérêt pour tout ce qui relève du beau ou du goût, une fascination pour l’indifférence. Que n’a-t-il mis l’âme en flacon, comme il sut si bien le faire avec Air de Paris ?! Ou Dieu en boîte ! L’individu en tant que tel, en tant que cerveau, m’intéresse plus que ce qu’il fait, parce que j’ai remarqué que la plupart des artistes ne font que se répéter5. C’est la vie d’artiste rêvée. Duchamp va à son rythme, entre deux parties d’échecs, entouré d’amis puissants parmi lesquels la mécène Katherine Dreier pour laquelle il exécutera, en 1918, sa dernière peinture, Tu m’, une fresque de plus de trois mètres ; les époux Arensberg qui collectionneront fidèlement ses œuvres, ou encore Peggy Guggenheim dont il deviendra le conseiller artistique en 1930.

Les ready-mades sont des procédés qui vont donner à l’esprit Dada un supplément de subversion et de déstabilisation. Les extravagances qui jaillissent du vivier artistique new-yorkais sont une riposte du sympathique dilettante à la pipe. Après les tables-cercueils parisiennes où se réunissent et s’empoignent les dadaïstes, New York devient le tombeau de la peinture. Un enterrement à la Dada.

En 1913, la Roue de bicyclette créée à Paris déclenche le séisme des ready-mades et ses principales répliques : Porte-bouteilles, Paris, 1914 ; Pharmacie, Rouen, 1914 ; Pelle à neige – In Advance of the Broken Arm – New York, 1915 ; Peigne en acier pour chien où figure sur la tranche ce blanc entartrage verbal : trois ou quatre gouttes de hauteur n’ont rien à voir avec la sauvagerie, New York, 1916 ; Fountain, signé R.Mutt, le pavé dans la marre de l’anti-art, New York, 1917 ; Belle haleine-Eau de voilette – étiquette figurant le portrait de Duchamp androgyné en Rrose Sélavy par Man Ray – New York, 19216 ; Why Not Sneeze Rrose Sélavy ? cage d’oiseau, morceaux de sucre réalisés en marbre blanc, thermomètre et os de seiche, New York, 19217; Neuf Moules Mâlic – 1914/1915 – cette œuvre peinte sur une plaque de verre, brisée en 1916 lors d’une exposition au Musée de Brooklyn et réencadrée entre deux plaques de verre par Duchamp, est une préfiguration de l’imperscrutable Grand Verre ou la Mariée mise à nu par ses célibataires, même8, lesdits célibataires étant : un cuirassier, un gendarme, un larbin, un livreur, un chasseur, un prêtre, un croque-mort, un policeman et un chef de gare. Durant sa lente marinade neuronale, échelonnée de 1915 à 1923, l’artiste fait le pari d’introduire dans l’art une impossible quatrième dimension. Cette machinerie érotique très compliquée envoie en l’air sa mariée et sa virginité, une sorte d’élévation dans le vide, car le verre est le matériau idéal pour renforcer l’idée de formes en suspension. Avec cette installation, il expédie pour très longtemps l’art dans une exosphère néanteuse. Pour la première fois, on peut voir une œuvre de tous les côtés en même temps et sous n’importe quel angle. A partir de ce moment plus rien ne sera comme avant, il rompt définitivement avec la peinture, bien que sa mariée fût faite avec des couleurs, des feuilles de plomb, du fil de plomb, du vernis… Duchamp était trop cérébral pour continuer à faire de la peinture, trop intellectuel pour se laisser aller à l’émotion. Il ne va pas sur le motif mais le réinvente en devenant du coup son propre motif9. Pendant que durera cette longue et obsessionnelle maturation, Duchamp se livrera sur une autre plaque de verre à un curieux élevage de poussière ; cinq ans d’accumulation et quelques coups de pinceau inspirés suffiront à réaliser un voyage dans le temps dont Man Ray réalisera une photographie saisissante qui fait penser à l’observation au microscope d’une croûte de lèpre pâle. Man Ray y verra plutôt une photo prise d’un aéroplane. Chacun voit le vide à sa porte. Comme la poussière qui se répand doucement, Duchamp prend son temps et, finalement, le temps le lui rend bien. En 1919, pensant sûrement à Sapeck, alias Eugène Bataille10 qui, en 1883, avait fourré une longue pipe dans la bouche de Mona Lisa, Duchamp s’amusera à son tour de la vénérable Joconde avec un petit ready-made rectifié, L.H.O.O.Q. ; Picabia s’occupera de lui dessiner une moustache et Duchamp une barbiche. Franchement, ne dirait-on pas du Desproges, voire du Pierre Dac ? Il y a toujours chez Marcel Duchamp une sorte de dérision nuancée d’impertinence, un ajout érotique un peu salace. Qui n’a pas détourné sa Joconde11? On lui en a fait voir de toutes les couleurs à cette pauvre florentine au teint ictérique. On ne sait d’ailleurs pourquoi elle est devenue une icône-star universelle de la peinture, car ce n’est pas ce que Léonardo ait fait de mieux ? Le sourire mystérieux, les yeux qui vous suivent… Qui est cette femme ? Est-elle un homme ? Un amant de Léonardo ? On s’en tape ! Même Freud ira jusqu’à repérer de l’homosexualité dans ce tableau, c’est dire !

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Voici donc de quelle façon Marcel Duchamp décrit ses objets sans intérêt :

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…le choix de ces ready-mades ne me fut jamais dicté par quelque délectation esthétique. Ce choix était fondé sur une réaction d’indifférence visuelle, assortie au même moment à une absence de bon ou de mauvais goût… en fait une anesthésie complète. … je décidais de limiter la production des ready-mades à un petit nombre chaque année… Et il continue : l’art est une drogue à accoutumance et je voulais protéger mes ready-mades contre une contamination de ce genre. Et pour finir en beauté, l’explication qu’il inscrit sur ses ready-mades …était destinée à emporter l’esprit du spectateur vers d’autres régions verbales. Il ajoute aussi …un autre aspect d’un ready-made est qu’il n’a rien d’unique. La réplique d’un ready-made transmet le même message… Ainsi sa sœur, lorsqu’ils déménagent de Paris pour New York, fout-elle à la poubelle le Porte-bouteilles patarafé par les démangeaisons cérébrales de l’artiste, sans se douter que du même coup elle le faisait entrer dans la vidange de l’Histoire de l’Art, car sur cet exemplaire figurait une des cucuteries dadaïstes dont il avait le secret. La phrase fut perdue mais Duchamp saura entretenir le mystère à l’égard de cet épisode en faisant montre d’une nonchalante amnésie. Irréparable perte pour ceux qui se délectent de la moindre trace laissée par le prophète comme l’évidence même de la vérité. Avec quelle géniale « couleur verbale » avait-il pu aider ce brave Porte-bouteilles ? Combien de redoutables insomnies ont dû essuyer les exégètes ?!

Les ready-mades se succèderont, il y en aura peu ; Duchamp a plus l’esprit aux échecs qu’à la création : quatorze exemplaires, numérotés et signés, seront exposés à Milan, en 1964, dans la galerie du poète et marchand Arturo Schwarz, lequel galeriste assassinera l’idée même des ready-mades en faisant des moulages de l’Urinoir. Sacrilège ! Profanation ! On a beau être poète, on n’en aime pas moins l’argent.

Mais il ne faut pas oublier le défunt ready-made malheureux, un livre de géométrie qu’il enverra de Buenos Aires, en 1929, à sa sœur pour son mariage, lui recommandant de l’accrocher avec une ficelle à un volet de sa fenêtre pour que le vent puisse en consulter les pages et que les caprices du temps finissent par le détruire. Il n’en restera bien sûr rien, rien que l’idée. Duchamp dira : Ça m’avait amusé d’introduire l’idée d’heureux et de malheureux dans les ready-mades, et puis la pluie, le vent, les pages qui s’envolent, c’est amusant comme idée. Il imagine aussi le ready-made réciproque : se servir d’un tableau de Rembrandt comme table à repasser. Fort heureusement pour la survie de la peinture, ce temps fort de la « période couillue » des ready-mades est resté au stade de la représentation mentale !

Lors, on s’interroge sur ce qui reste quand il n’y a ni bon ni mauvais goût, de l’indifférence visuelle et surtout nul esthétisme. Le paradoxe de cette histoire, c’est qu’à aucun moment Duchamp ne parle de vérité car l’art, plus que tout, est porteur de vérité, ce mystère qui nous saisit et que l’on cherche désespérément d’expliquer, voire de transcendance, d’aspiration à la beauté. On pense en particulier à ce vers de Baudelaire : tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or. Lui se contente de prendre une pissotière et de faire illusion en la baptisant Fontaine : le sacre de l’urine ! La naissance de l’anti-art consiste à se débarrasser de ces fichues images rétiniennes pour s’enfermer dans la platitude et l’ordinaire. Mais l’artiste ne peut échapper à la nature qui l’a créé, il ne fait que reprendre les aspects qu’elle lui suggère : formes, traces, impressions, sensations, sentiments, même le rêve, même la folie, même l’indicible sont des attributs de la réalité. Comme Prométhée enchaîné, l’homme, ce mordu d’absolu, ne peut se soustraire à ce qui l’entrave. Si l’esthétisme est critiquable, la laideur l’est aussi, mais prôner l’indifférence est complètement ridicule. Comment peut-on choisir en étant indifférent ? Quand le choix de Duchamp se porte sur un objet tout fait et qu’il le dévie de sa fonctionnalité pour le placer dans un nouveau cadre, que ce soit la solennité d’un musée ou d’une galerie d’art, la chose exposée acquiert la dimension d’œuvre d’art. C’est la baguette magique du mental ou la pire des couillonnades. Les ready-mades ne prétendent à rien d’autre que d’élever l’anodin au sommet de la gnognote artistique. La preuve nous en est donnée avec l’Urinoir qui a fait son entrée dans les sanctuaires de l’art contemporain et qui fait maintenant partie des plus grandes collections. Le patrimoine mondial de l’art s’est enrichi d’un des plus importants chefs-d’œuvre artistiques du XXème siècle : un simple urinoir et tout a changé de face !

Pour revenir à la source de cette Fountain, elle fut envoyée par un inconnu, R.Mutt12, le 9 avril 1917 lors d’une exposition au New York of Independant Artists, exposition où il n’y avait ni jury ni récompense, mais une participation de six dollars. En contrepartie chaque artiste devenait membre de la Society. Duchamp est alors membre directeur et son ami Walter Arensberg, directeur administratif. Mais le pissoir fait débat, il embarrasse, gêne, déstabilise. S’agit-il d’une blague ? Quoi qu’il en soit, on le trouve immoral, vulgaire, seyant plus à l’usage des Water-closets qu’à l’art ; alors on vote ; il est refusé. Quand ils apprennent que l’Urinoir a été rejeté, Marcel Duchamp et Walter Arensberg démissionnent des Independant. Viré des Indépendants à Paris, viré des Independant à New York : la coupe est pleine, si l’on peut dire ! Même Katerine Dreier avouera à Duchamp qu’elle a voté contre. L’original a été exposé dans la galerie du photographe Stieglitz qui l’immortalisera pour la postérité. À voir ces formes généreuses, il lui donnera pour titre La Madone de la salle de bains. A pareille époque paraît une nouvelle revue The Blind Man13 dans laquelle on découvre un article, Le Bouddha de la salle de bains, enclenché par le scandale de l’Urinoir et qui est signé par l’écrivain Louise Norton. Walter Arensberg achètera l’Urinoir, puis il sera perdu, retrouvé, volé, détruit…14

Pour l’anecdote, vingt-deux ans après la mort de Duchamp, un exemplaire de l’urne sacrée, fait son entrée au Centre Georges Pompidou, achetée par l’état français pour la somme de 232.000 euros. Treize ans plus tard, le collectionneur Dimitri Daskalopolos15 acquiert lors d’une vente aux enchères chez Sotheby’s un autre exemplaire de l’Urinoir pour la bagatelle de 1,7 million d’euros. À l’époque, la Grèce n’était pas encore saignée par la crise ! Ne serait-ce pas là une bonne affaire pour le musée français que de revendre cette pissotière au moins huit fois son prix, pour enrichir par exemple des collections qui en valent la peine ? Duchamp doit bien s’amuser au fond du trou qu’il a creusé pour l’art.

L’homme crée l’objet et l’assujettit à une fonction, l’artiste s’en empare et décide d’en faire une œuvre d’art. Mais l’objet n’est-il pas déjà en soi une invention (et qui invente crée), une rencontre de matériaux, de lignes, de formes, de volumes, de couleurs. Prenez par exemple un presse-citron en plastique rose, suspendez-le au bout d’un fil à pêche, laissez-le tourner dans l’espace, vous pourrez être sûr qu’il prendra une autre dimension, un autre sens ; vous le verrez différemment. C’est ce que fait Duchamp avec son Porte-chapeau et son Trébuchet17. L’un tourne en l’air, l’autre est cloué au sol comme un gisant18. Qu’est-ce qu’ils foutent là, se demande-t-on ? Ce n’est pas la question. De toute façon, vous ne pourrez pas y répondre car comme il le dit si habilement : il n’y a pas de solution parce qu’il n’y a pas de problème. Détourner un objet tout fait est donc bien la preuve d’un intérêt et si, au surplus, on s’amuse à le légender avec une « couleur verbale », c’est encore mieux ! Prenez une bonne vieille tenaille et écrivez dessus : Pince sans rire. Si un objet a la vocation d’œuvre d’art par le simple choix de l’artiste, la messe est dite, mieux vaut roupiller et ne plus se casser la tête à quêter le réel. Est-ce que créer une nouvelle pensée et une nouvelle destination pour un objet ordinaire est un acte de création ? Là se trouve la marque de fabrique du génie bluffeur de Marcel Duchamp. En faisant ses ready-mades, il cloue le bec à tout le monde. Ils sont là, c’est ainsi, que cela vous plaise ou vous déplaise. Joli coup qui va emporter avec lui des générations d’artistes qui ne sauront plus où donner de la tête. ÉCHEC ET MAT ! Les néo-dada en seront baba ! Le sphinx, lui, sourit malicieusement perdu dans la fumée de son havane. L’art rétinien est mort, d’accord, mais ensuite qu’est-ce qu’on fait ? Ni avancer ni reculer, la notion de direction est définitivement close. C’est ce qu’il fera car …la vie est tellement belle quand on n’a rien à faire. Du moins à travailler, j’entends. Travailler est une imbécillité… Mais les artistes de cette époque se tracassent et se passent la matière grise à la moulinette ; ils sont avides de formes, d’expressions nouvelles. Ils clament qu’il faut ouvrir des portes, des fenêtres, et c’est précisément le contraire que fait Duchamp-Rrose Sélavy, en 1920, en fermant la sienne avec sa French Window, renommée Fresh Widow, un jeu de mots dont il est friand, et qui se traduit par Veuve fraîche. Une fenêtre miniature bleu-vert aux carreaux noirs cirés. Alors que tout le monde se dirige vers l’extérieur, lui se renferme dans le fait mental par opposition à la couleur rétinienne, entendez par là la peinture. Comment voit-on les choses ? De l’intérieur ou de l’extérieur ? Et que donnent-elles à penser ? Quelle réalité évoquent-elles ?

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Toujours vif et enclin à la déconnade,

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Duchamp ouvre tous les robinets que lui offre la modernité ; il concrétise son intérêt pour le mouvement par le biais du cinéma19, Anemic Cinéma, copyrighted Rrose Sélavy, 1926, un film expérimental, sorte de déroulement et d’impulsion de spirales tournant tantôt à l’endroit tantôt à l’envers avec, par intermittence, des jeux de mots et des allitérations en forme de phrases-escargot, le tout ponctué par des notes de piano qui échauffent les nerfs. Aurait-il voulu nous rendre fou qu’il ne s’y serait pas pris autrement car à force de voir tourner ces spirales on a l’impression de les bouffer ! En 1935, il récidivera avec ses Roto-Reliefs, série de douze disques en carton peints et signés qu’il pose sur de petits moteurs rotatifs de manière à ce que le mouvement donne à l’œil l’impression d’être entraîné dans l’abyssale géométrie infernale des spirales. Financés par son ami Henri-Pierre Roché, ils seront exposés à Paris sur un stand du concours Lépine, mais personne ne s’y intéressera.

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Elsa von Freytag-Loringhoven,la papesse des artistes new-yorkais

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Duchamp et Man Ray, l’homme à la tête de lanterne magique, réalisent un court-métrage : La baronne rase ses poils pubiens, avec, dans le rôle principal, Elsa von Freytag-Loringhoven, la papesse des artistes new-yorkais, surnommée Dada baroness. À ce jour, on ne les a toujours pas retrouvés ! Ni les poils ni le film, d’ailleurs. Duchamp est licencieux, fescennin. Il y a beaucoup de pubis buissonneux et d’évocations sexuelles dans l’œuvre restreinte de l’artiste. On comprend l’intérêt pour les dadaïstes new-yorkais de trouver chez la baroness un symbole emblématique de Dada. Performance ambulante, œuvre d’art vivante, a nude artist, comme elle aimait à s’appeler, cette femme poète et sculpteur, était devenue l’attraction ensorcelante de Greenwich Village, une sorte de vestale-hétaïre totalement azimutée, jobarde, déconcertante et provocante. Dans les quartiers de Manhattan, elle aimait à se promener arborant dans la main un phallus en érection, moulé sur nature. On la rencontrait souvent dans le salon des Arensberg où elle se pavanait, le crâne rasé et passé à la peinture rouge, nue sous une robe insensée faite de petites cuillères20, coiffée de chapeaux extravagants souvent bricolés avec de vieux sacs en papier ; on lui prête aussi un appétit sexuel insatiable pour les artistes, surtout les écrivains. Sans le savoir elle est sans doute, grâce à sa liberté de mœurs, ses audaces libidinales, ses extravagances costumières, ses fabrications de bijoux réalisés avec toutes sortes d’objets de récupération, ses déguisements et ses transformations incessantes – comme débarquer dans une soirée avec le haut d’un seau à charbon sur la tête, les joues décorées de timbres-poste, une cage d’oiseau avec un canari en guise de collier, des bagues à tous les doigts – la première incarnation du Body Art. Elle ne laissera pas grand-chose : quelques poèmes à la tonalité dadaïste, un portrait sculpture de Marcel Duchamp représenté par un verre empli de plumes raccordées à des tiges de fer embouties d’un hameçon, un tuyau de plomberie soclé intitulé God21, ( Dieu ou diminutif de godemichet ? ) un morceau de bois à la forme élancée nommé Cathedral, faisant référence au surnom de cathédrale commerciale que l’on attribuait à l’époque à New York et quelques peintures. Eperdument amoureuse de Duchamp, ils passeront des nuits entières à parler, à boire et à fumer de la marijuana, mais rien de plus : l’ermite ne cèdera jamais aux avances de la baroness qui, à la longue, finissait par l’ennuyer, préférant surtout retrouver ses amis Picabia et Man Ray pour faire des jeux de mots et rire bruyamment. Duchamp dira d’elle : The baroness is not a futurist. She is a future. Elle se suicidera au gaz, à Paris en 1926.

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En 1953, Duchamp est admis Satrape transcendantal du Collège de Pataphysique,

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et, en 1962, il est coopté membre de l’Oulipo, OUvroir de LIttérature POtentielle, fondé par François Le Lionnais et Raymond Queneau. Preuve qu’il est surtout un humoriste qui prend du plaisir à se jouer des contraires et des contraintes, un fin galéjeur, un calembourdier, un farceur hors du commun, entretenant une rhétorique de l’ironie qui confine souvent à la mystification, et c’est sans doute pour cela qu’il est inclassable, indémodable, «indépassable», mais furieusement excitant ! En 1958 sont publiés deux opuscules intitulés Duchamp du signe et Marchand du sel, une série d’aphorismes où il contrepète à cœur joie. Il faut dire qu’il a profité d’une période de tâtonnement et de transition dans l’art. Est-ce que la Pensée mise à nu par son créateur, même a quelque chose à voir avec la Cosa mentale de Léonardo da Vinci ? se demandent certains avec l’aplomb sérieux des spécialistes. Mais avec le maître florentin, autrement dit l’intoxiqué de la térébenthine, le faiseur de bêtises rétiniennes, on n’est ni dans la même dimension ni dans la même intention.

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Sa dernière mystérieuse installation Étant donnés 

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est une vieille porte délabrée entourée d’un mur en brique. Deux ouvertures percées dans le bois à hauteur des yeux permettent de regarder une femme étant donnée, les jambes écartées découvrant son sexe imberbe et béant. Elle tient à la main une lampe à gaz, dans le fond de l’image, une chute d’eau, des arbres se détachant sur un ciel bleu laiteux.

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le jeux des énigmes duchampiennes.

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L’artiste voit-il le monde si différemment qu’il en devient un amusement banal. Là commence le jeux des énigmes Peep show allégorique pour voyeur impuissant ? En réalité, il y a trois ouvertures, deux pour voir et une troisième qui ouvre pour s’interroger sur le mourir en naissant, pleurer sa misère de venir au monde, une blessure, ou plutôt une entaille profonde qui invite le regard du voyeur à un voyage universel à l’intérieur de cette béance d’où nous venons, mais toujours sans nous expliquer pourquoi22. Car ces morceaux de femme sans tête, sans presque rien de jambes, un seul sein et une seule main qui éclaire un paysage très kitsch, n’expliquent rien ; ils évoquent que dans cette composition tout nous est donné(s). C’est à nous de dépiauter l’inventaire de ce mystère. C’est la dernière œuvre de Marcel Duchamp, travaillée dans le plus grand secret. Il n’y a pas de serrure sur la porte, donc pas de clé. Le trou de la serrure se trouve sûrement ailleurs : il est sans équivoque ! Les critiques et les historiens de l’art auront beau mettre tout leur savoir à gloser sur la signification de cette installation et faire force gesticulations intellectuelles et autres analyses confites de références où rien, rarement, n’atteint sa cible, n’est un verbiage universitaire à l’écriture froide et méthodique, une pensée retenue, étriquée, qui entraîne le regard du lecteur dans des régions du raisonnement où l’esprit de l’artiste n’est sans doute jamais allé, rien n’explique cette œuvre absconse. Le seul à avoir pénétré et décrypté l’œuvre de Duchamp, le poète, écrivain et photographe Jean Suquet, qui lui n’était pas un ensuqué à l’Histoire de l’Art, proposa à Duchamp au printemps 1949 à propos de La Mariée mise à nu : Si je dois écrire sur vous et votre œuvre, ce ne sera pas en critique mais en poète. Marcel Duchamp lui répondra de New York, en août : Suis tout à fait d’accord pour votre projet. Et comme vous le dites « en poète » est la seule façon de dire quelque chose. La même année, Suquet envoie quarante pages sur la Mariée, Visite guidée. Duchamp lui répond illico : …Je vous dois une fière chandelle d’avoir mis à nu ma mise à nu. …Vous êtes le seul au monde à avoir reconstitué la gestation du verre dans ses détails, avec même de nombreuses intentions jamais exécutées. On peut être contre Duchamp et ce qu’il a défait, mais parler de l’art, fût-ce même d’un urinoir, en tant que poète reste la seule manière d’être lumineux, pénétrant, sans limites. Seuls les poètes savent dénouer les fils invisibles d’une œuvre. Rien que pour cela, je dis : bravo Duchamp !

Certes la pensée est partout présente dans l’art, elle s’inspire de la réalité, la détourne, la dilate, la transcende, mais jamais ne la dépasse et jamais ne lui échappe. L’idée plus forte que l’émotion ! Au sommet, et même au-delà. Duchamp est un malin qui a su entretenir un mystère. Il va même un peu plus loin dans la transcription de ses ready-mades : …Comme les tubes de peintures utilisés par l’artiste sont des produits manufacturés tout faits, nous devons conclure que toutes les toiles du monde sont des ready-mades aidés. Ça gigote du ciboulot ! Fulgurance philosophique ou bien farce ? Il fallait oser sortir cette désarmante constatation qui met à mal toute l’Histoire de l’Art. C’est comme si sa recherche et son œuvre en était l’alpha et l’oméga ! À partir de là, on peut tout faire et même rien, revendiquer le droit à la paresse, ou écrire que L’inspiration ne rime pas avec transpiration. Flaubert lui aurait sûrement fiché son pied au derrière, lui qui disait : Je n’aime rien tant que les œuvres qui sentent la sueur. Mais chaque artiste voit la sueur à ses propres pores. Le désœuvrement et la dérive de l’intellect mènent au pitoyable, à l’orgueil insensé de vouloir bouleverser les choses, de faire une œuvre d’art sans rien faire, et c’est précisément ce qui va se produire dans l’agitation frénétique des suivistes qui n’ont rien compris au choix du sphinx-dandy. Le canular leur a échappé car l’homme était un furieux blagueur qui aimait bien entretenir la mystification. D’ailleurs, il dira dans une lettre à son ami Hans Richter en novembre 1962 : Ce néo-dada qui se nomme maintenant Nouveau réalisme, Pop’art, Assemblage… est une distraction à bon marché qui vit de ce que Dada a fait. Lorsque j’ai découvert les ready-mades, j’espérais décourager ce carnaval d’esthétisme. Mais les néo-dadaïstes utilisent les ready-mades pour leur découvrir une valeur esthétique. Je leur ai jeté le Porte-bouteilles et l’Urinoir à la tête comme une provocation et voilà qu’ils en admirent la beauté. Et prenez ça dans la gueule, messieurs les faiseurs de trucmuches ! Ce n’est pas de l’esthétisme qu’ils font, feu monsieur Duchamp, c’est de la merde, au propre, si l’on peut dire, comme au figuré ! Peu de travail et un discours de minus habens. Quand Philippe Collin demande à Duchamp, lors d’une interview à la Galerie Givaudan, en juin 1967, un an avant sa mort, s’il est un précurseur ou un chef d’école, il répond : les écoles sont bien ennuyeuses, d’abord. Mais alors, chef d’école, c’est encore pire, vous comprenez ! Toujours un peu moqueur, l’œil émerillonné, faisant cheminer son havane entre ses doigts, avec ses inflexions de voix si pleines d’esprit, de charme, de désinvolture et d’élégance, Duchamp a sans conteste la plus belle voix de l’art contemporain, celle qui lui fait si bien ponctuer ses phrases avec ses… comprenez-vous ?! malicieux. Tout cela est fascinant. Il a plus réfléchi que travaillé, mais il a surtout bien entourloupé son monde, avec ce détachement splendide que l’on ne retrouve nulle part ailleurs dans l’Histoire de l’Art. Complice du temps, il s’est affronté à lui-même pour tenter une autre expérience d’artiste, être toujours dans l’intervalle où germe l’idée. Il a vécu comme un esprit solitaire, hors des modes, des courants, des écoles, des clichés et des chemins rebattus ; il a bricolé dans son coin, réfléchi à l’emploi d’un nouveau détournement du langage, un occultisme du sens, expérimenté le monde des concepts, et bien sûr celui des images et des sonorités. Il a su remplacer la peinture et la sculpture par l’idée pure. Son ultime ready-made testament, il le fera dans un restaurant parisien Le Victoria, en 1965, au cours d’un dîner Rrose Sélavy : une urne dans laquelle il recueillera les cendres de son cigare. Duchamp est vieux, mais il continue toujours à s’amuser, à ironiser, à branlocher du cocotier, mettant l’agitation artistique au pied de l’urne. Il se peut aussi que ce soit une manière de faire une ultime passe d’ironie grinçante à la mort : le mirliflore incinère l’art pour l’éternité ! Ceux qui essaieront de l’imiter par la suite en seront pour leurs frais : des précieux téteux ridicules, des fantoches verbeux s’effondrant sur le trou noir de leur ego.

Quelques-uns tenteront, même si la blessure est profonde, de ressusciter la peinture, tandis que la majorité ira s’enferrer dans une des pires débâcles de l’intelligence, se jettera aveuglément dans la gueule du trou du mauvais goût. On verra plus tard la somme d’énergies perdue par les suivistes pour aller dans le mur. Les artistes qui auront eu la velléité de suivre la voie qu’il a tracée, qui n’est en fait qu’une impasse voulue, vont se fourvoyer dans un remue-méninges de questionnements d’un ennui mortel, une production minable, marquée par un manque d’imagination et de créativité sévères. Peut-être ont-ils oublié ou pas compris la chose la plus élémentaire dans l’œuvre de Duchamp, c’est qu’elle n’ouvre sur aucun chemin et se referme sur elle-même. C’est juste le point final de sa version de l’art. Un butoir contre lequel on ne peut que s’écraser. Il faut oublier Duchamp ! Et ne pas croire, comme certains petits formats de l’art contemporain, y avoir échappé. Car comment dépasser ce qui est indépassable. Et c’est avec cela que j’en viens tout naturellement à m’intéresser à Bertrand Lavier…

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Bertrand Lavier, l’horticulteur

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 Lavier a peint la signature d Van Gogh sur le mus de la fondation à Arles

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Alors qu’il était étudiant horticulteur en herbe, il ne vous aura pas échappé que dans ce vocable on y trouve le suffixe prémonitoire culture, le jeune homme avait pris la mauvaise habitude de passer tous les jours rue Bonaparte devant la prestigieuse Galerie Daniel Templon où s’affichaient à l’époque les grosses pointures de l’art conceptuel, du minimalisme et du Land Art. De vrais cadeaux pour Lavier qui, à force de voir exposer ces rogatons, s’est dit à l’instar de Robert Mitchum : Je suis devenu comédien parce qu’un jour j’ai vu les aventures du chien Rintintin à la télévision. Et je me suis dit, si lui peut le faire, je peux le faire. Voilà comment on devient artiste ! La vie est curieuse, parfois ! Pour débuter sa carrière artistique, Bertrand Lavier choisit le blanc comme couleur de prédilection, une virginale illumination, une fulgurante lucidité.

Le blanc le hante à tel point qu’il peint tout en blanc. Ses études d’horticulture vont réapparaître et l’amener dans un premier temps à peinturlurer en blanc des feuilles d’ampélopsis. Quelle audace, mais quelle audace ! Un grand destin d’artiste se profile. Quand elle découvre ce lilial feuillage, Catherine Millet en est tout ébaubie ; elle pressent l’immense artiste qui se dissimule dans cette albescente feuillée et l’invite à la Biennale de Paris. Et c’est parti ! Certes la voie est encombrée par la friperie de Boltanski et de sa femme Annette Messager, mais, en appliqué disciple de Duchamp, il va nous proposer l’ardent ferment de ses objets bouleversés : des frigos blancs repeints en blanc avec une pierre dessus, mais le plus important, figurez-vous, ce n’est pas la caillasse posée sur le toit des réfrigérateurs, (qui eût pu pourtant le hisser au sommet de son art) c’est qu’un objet blanc repeint en blanc, ça change tout ! La destination de ces messages est donc d’une précieuse et solide utilité. Mais son idée majeure, c’est la lumineuse idée du soclage ! Ça laisse pantois ! Il ne se souvient pas que le premier ready-made de Duchamp fut une roue de bicyclette la fourche emboutie sur un tabouret. Ensuite tout y passera : coffres-forts servant de supports à des frigos, pianos repeints avec ce qu’il qualifiera d’immense découverte, d’avancée phénoménale : sa touche Van Gogh pour les frissonnements de la lumière 24; s’ensuivra la furieuse série des skates-boards Chuck Mc Truck soclés comme des sculptures africaines, période « exotique » de la recherche ethnologique ; puis viendront les mixers avec leur désormais célèbre et envoûtante touche acrylique, le mixte frigo cric américain peint en rouge… Un seul impératif l’obsède, faire mieux que Duchamp, c’est-à-dire pire : produire, produire et encore produire, alors que Duchamp prônait la rareté de ses ready-mades, et, pour les protéger de toute contamination esthétique, disait qu’ils devaient être vus par peu de gens. Mais comment faire pire que rien ?! En voilà une belle et titillante question ! Lavier s’abrite derrière la vieille définition de Breton à propos des ready-mades : Objet usuel promu à la dignité d’objet d’art par le simple choix de l’artiste. C’est donc en homme de représentations inénarrables qu’il réussit à nous fourguer l’idée de « greffes d’objets », toujours une réminiscence de ses études d’horticulteur. De septembre 2012 à janvier 2013, Le Centre Pompidou consacre à l’artiste une grande rétrospective thématique où le public peut découvrir entre autres objets dévoyés sa charlatanesque bagnole complètement cabossée à cause d’un accident. Il la nomme pompeusement Giulietta « ready-destroyed ». Je crois avoir échappé à Duchamp, être au-delà… glapit-il. On rigole ! Il a un fieffé culot, lui l’insigne répétiteur, le radoteur, le suiviste endurci, le puristicule du degré zéro d’un art contemporain déguisé en art contemple-rien ! Comment peut-il se prévaloir d’avoir dépassé Duchamp ? S’il n’avait pas été là, vous n’existeriez pas, monsieur Lavier. Vous seriez paysagiste, et l’art y aurait sans doute gagné.

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Parmi les naufragés du néant qui ont bu la tasse,

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impossible de passer sous silence les gloires des années soixante, la grande dégringueulade des attristants et pathétiques jeunes nullards du groupe B.M.P.T. Daniel Buren, Olivier Masset, Michel Parmentier et Niele Toroni. Le premier fait des rayures de 8,7 cm, le second des ronds noirs de 9 cm de diamètre sur fond blanc, le troisième, un artiste coloriste qui n’a jamais débandé, exprime sa vacuité sur de grands formats à l’américaine avec, comme impératif, des bandes de 38 cm : un bleu symbolique du bleu, un rouge symbolique du rouge…

On a envie de lui dire : fume, mon pauvre ami, picole, comme ça tu verras des roses outremer, des bandes à huit pattes. Enfin, le quatrième, spécialiste des prurits, accumule des empreintes de pinceau n° 50 tous les 30 cm sur châssis, murs en béton et tout ce qu’il peut trouver comme surface à peintrallionner dans une galerie ou tout autre lieu d’exposition. À un journaliste qui pointait leur retard de vingt-cinq ans sur l’œuvre de Mondrian, Parmentier s’esclaffa : Mais Mondrian, c’est le Vermeer de la peinture ! Ces jeunes gens sympathiques ne se souviennent pas non plus de ce que disait leur maître absolu, Marcel Duchamp : …je suis un peu inquiet quand il n’y a plus rien. Je suis contre l’art abstrait qui ne cherche pas autre chose qu’à vous plaire sur la rétine… Concepts, idées : B.M.P.T. est dans la daube.

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Vous les artistes fauchés qui bossez dans des ateliers de merde,

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Reprendre toute la communauté duchampienne est une besogne tout aussi infernale que vertigineuse : on n’arrivera jamais à démêler cette grappe de crabes, ces illusionnistes de l’ordinaire, ces vanités solidement agrippées comme des tiques à leurs certitudes. Ils ont le carnet d’adresses avec des noms qui leur ressemblent, la servilité et les idées consensuelles qui nous restent en travers de la gorge. Vous les artistes fauchés qui bossez dans des ateliers de merde, sans lumière, pourris d’humidité, vous qui vous gelez les miches quand l’hiver arrive, ne voyez-vous pas la route qui vous a été tracée par vos illustres aînés pour atteindre la notoriété et atterrir dans les grands espaces dédiés à l’art contemporain. Vous n’avez sans doute pas l’esprit assez caressant, le discours suffisamment dilué, le culot intact pour affronter les rendez-vous des grandes biennales d’art. Trop d’artistes tue l’art. Chaque année découvre de nouveaux « talents ». Vous n’êtes pas assez Basel, bande de blaireauteurs ! Comment voulez-vous qu’on vous prenne au sérieux avec vos pinceaux, vos couleurs et vos archéo affutiaux des Beaux-Arts. Tout cela est révolu, désuet, encavé, d’un autre temps. Vous avez loupé la marche civilisatrice du mauvais goût. Vous n’avez rien compris. Tant pis pour vous ! Dans les milieux sirupeux où se développe l’allergie à toute forme de création picturale, entendez par là celle qui ne pratique pas la fascination pour l’objet et sa géantitude menant à l’immensitude crétinerie, celle qui révolutionne par son audace, enthousiasme, endiable, s’ajuste pile-poil à son époque, séduit par son intraitable dénonciation, celle enfin qui est baptisée à coups de millions de dollars dans les salons avant-gardisants, le marché, les institutions, les milieux souasoua où les néo-artistes font des ronds de chapeau pour conquérir l’espace, séduire galeristes, collectionneurs, courtiser les conseillers des fondations et les conservateurs de musées, dans ces cénacles-là, ceux de l’indigence d’une bien triste pensée consensuelle, force est de constater que vous n’aurez aucune chance. Leurs accumulations vous barrent le passage. Quand on les entend jaboter entre eux, c’est fou comme ils peuvent s’aimer, être solidaires, fraternels, amitieux, et si en plus on ajoute qu’ils adorent entendre des autres ce qu’ils pensent d’eux-mêmes, ils ne se sentent plus de joie, l’expansion de leur ego déshydraté n’a plus de limites : les voilà au bord de l’épectase, les grandes orgues leur abalourdissent la tête, ils frissonnent en se faisant des bisous-bisous, se souhaitant bien du courage, l’art est un tel châtiment de l’endurance, un tel purgatoire pour vieilles lunes dépeignées qu’il faut se palucher ensemble, se faire du flafla, quitte à servir le même fatigant et monotone refrain, les mêmes idées dépoilées, tout cela accompagné de cet onctueux galimatias viril et courtois qui entretien une servilité de façade. Plus ils sont ratiboisés des méninges, éreintés par la pratique de toutes sortes de courbettes et de platitudes, plus ils se resserrent au creux de cette bonne vieille modernité qui les unit. Moribonds moins au bord de l’abîme que dans les cocktails où s’étale la foireuse pensée autorisée, les voilà qui déballent toute une enfilade de redites où ils se targuent d’avoir dépassé le vieux Marcel ou détourné quelques faiseurs de génie du temps où la peinture était encore un art. Réfractaires au néant, aventuriers de l’âme perdue, retors au réel, prudents dans l’effort et la ferveur, ils préfèrent pimenter leurs discours de quelques énormités de bon aloi, cette chose inouïe dont tout le monde parle sans que l’on sache vraiment de quoi il s’agit, ces mièvreries dont ils raffolent : l’évolution de la société, le sexe, la dénonciation de la culture à la papa. Ces artistes-là sont reconnus comme la conscience du monde, la fine fleur de l’intelligence au service de la lucidité. Dans cet aréopage contemporain où l’art atteint des Everest de stupidité, la duperie, l’imposture, la transgression d’opérette et le détournement prennent des allures de terreur menaçante. Malheur au ringard qui ose porter l’estocade ! Honte à celui qui critique la critique ! Hors les spécialistes point de salut ! C’en est fini de lui, relégué à tout jamais dans l’insignifiance des embués du ciboulot, des rassis du rachis, des mous de la comprenette, des peine-à-réfléchir. L’idée même du beau fait tache ! Leur truc, ou plutôt leur tour de passe-passe, n’a qu’une fonction : vous méduser, vous tétaniser en vous démontrant que votre pitoyable regard n’est pas à la hauteur du monde marchand où l’objet manufacturé est d’un chic culte innovant, des fois que vous soyez cons au point de ne pas avoir retenu la leçon de génie du plombier R.Mutt. Vous faut-il un dessin pour qu’enfin vous entendiez cette chose élémentaire : un artiste peut se saisir de n’importe quoi pour produire, avec une sublime indifférence, une œuvre d’art. Vous êtes d’une autre époque, d’un temps où l’art générait une émotion, cet effluve de l’âme que vous n’avez jamais respiré. Mais attention, un nom c’est aussi fugace que la survie d’un élastique. Gare aux artistes confirmés qui un jour pourraient bien le reprendre dans la gueule. En attendant, vous sucerez les pissenlits par la racine. N’importe, vous serez soulagés de n’avoir ni roté leur modernité ni crevé d’ennui sur le tas d’âneries de leurs tristes ambitions.

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Savoir ausculter son temps avec les bons outils,

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Envisager de nouveaux médiums pour exciser la vérité, exprimer la vie, la mort, le corps, les sanies, le sexe, la publicité, le consumérisme, dénoncer la guerre, la faim dans le monde lors d’une exposition prout-prout branchée : voilà les louables et généreuses inclinations autour desquelles il faut fanfaronner. S’enfoncer un manche à balai dans le cul n’est pas dénué de fondement ! À preuve, Rabelais disait en son temps que L’esprit se manifeste par le fondement. Alors, frères artistes, proutons ensemble, car le pet c’est l’esprit, la voie royale du devenir de l’art !

Ce qu’il faut pour exprimer son époque et éveiller les consciences, c’est la sanctification des nouveaux totems de notre société de consommation comme peuvent l’être des bouteilles de Coca-Cola25, les fameuses Campbell’s Soup Cans et les Heinz Tomato Ketchup Box26, la lessive Brillo Box27, un savon géant28, un ballon de foot carré sortant d’une malle29, ou je ne sais quelles sortes de briquaillons et d’objets du quotidien. À quand une néo-métaphysique du sexe représentée par un slip géant sur lequel seraient imprimés tout à la fois la tête de Chronos dévorant un de ses enfants de Goya, un fragment d’une Nature morte aux pommes de Cézanne, L’Origine du monde de Courbet, Le Cri de Munch, Champ de blé aux corbeaux de Vincent, le dernier Autoportrait de Picasso, Le Broutage d’asperge d’un anonyme de la fin du XXième siècle, etc.

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Ah, l’inventif Fabrice Hyber!

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 hyber : un cortex sur pattes

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Avec ses multiples POF (L’envie me démange de dire BOF !) – prototypes d’objets en fonctionnement – Fabrice Hyber est considéré comme l’artiste français le plus inventif, farceur exotérique le plus prolifique, le plus joyeusement écolo, iconoclaste protéiforme et anamorpho-machin-chose. Déguisé en gonzesse au milieu de ses bonzaïs avec son chiwawa, le voilà qui se met en scène dans des vidéos chaplinesques en train de mutiler un caoutchouc, de barder les feuilles d’un fusain de ruban adhésif, toutes sortes d’agitations creuses et affligeantes.

Entre autres élucubrations humano-potagères, son célèbre mannequin Mit-Man30, une arlequinade fruits et légumes, clin d’œil inspiré à Arcimboldo, mais dont il fallait quand même chaque jour changer quelques éléments à cause de la détestable odeur de chancissure qui s’en dégageait. Mais dites-moi un peu quel amateur d’art contemporain n’irait pas s’encanailler les narines devant une œuvre aussi virtuose ? Ah ! la culture sur pied ! Émotion ou infection ? L’éloge du monde végétal semble passionner Hyber à tel point qu’il crée un « grand verger » pour tous à la gloire de sa postérité. Le revoilà plantant des arbres fruitiers, l’œuvre devant toujours réserver une part d’inquiétude, de mystères et d’angoisses. Qu’un arbre vienne à crever et c’est le concept tout entier qui s’effondre ! Il faut avoir un regard permanent sur le POC, processus objectif de couillonnade. Comme chaque arbre est différent, Fabrice Hyber est différent, singulier et généreux : ses arbres sont là pour vivifier notre imaginaire en nous récompensant de leurs fruits. Voilà au moins une création qui a le mérite du partage. Acte prophétique ! Magicien des temps modernes ? Malédiction sur ceux qui n’éprouvent pas le frisson obligatoire devant une telle abnégation ! Saint altruisme de l’artiste œuvrant pour son prochain.

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Jean-Pierre Raynaud, l’autre horticulteur

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Pour rester dans l’art du jardinage, n’oublions pas non plus les pots de fleurs monochromes de Jean-Pierre Raynaud ; pots rouges, bleus, pots de plus en plus grands, de plus en plus inquiétants ; mais l’apothéose de ce génie c’est d’avoir fabriqué un Pot Doré monumental31 recouvert de feuilles d’or. Avant d’être offert par la Fondation Cartier, qui l’a acquis, au Centre Pompidou, il a beaucoup voyagé, puisqu’il fut suspendu à l’extrémité d’une grue au-dessus du chantier de La Postdamer Platz à Berlin, puis sur La Grande Muraille de Chine, avant de finir, soleilleux et triomphal, soclé en marbre blanc de Thassos sur le parvis du Centre Pompidou32. Ça au moins ça dépote !

On comprend mieux l’entêtement compulsif du maître à reproduire des pots de fleurs quand on sait qu’il a travaillé chez Truffaut. Jean-Pierre Raynaud est un poète-musardeur, un philosophe de la finitude, un habité du zèle zen, ou bien aurait-il eu une fulgurance philosophique quand il errait dans les vieilles stations du métro parisien aux murs carrelés de faïence blanche. À force de tourner autour du pot, peut-être qu’un jour, sait-on jamais, parviendra-t-il à en installer un sur la lune : ce serait la première œuvre d’art extraterrestre ! Avis aux mécènes ! Mais ce n’est pas parce que l’on grandit les choses que l’on se grandit soi-même. Cela ressemble fort à une monomanie qui consiste à débarrasser les objets de l’ordinaire servitude où ils sont exilés pour leur donner une démesure envoûtante qui les situe dans la dimension de l’art. Ces néo-ready-mades censés combattre l’annexion, l’aliénation et le conditionnement de l’individu écrasé par la société de consommation sont hélas trop souvent convoqués à l’éternel accueil des musées, à moins qu’ils ne finissent un jour à la cave si les apologétiques conservateurs de ces attirails venaient enfin à se réveiller. Si d’aventure il vous prenait des velléités de figurer parmi le Top ten des vedettes de l’art contemporain, exposez des brosses à dents, un verre bistrot, des ronds de serviette, ou je ne sais quelles piètres pitreries, et on vous fournira les moyens de vous exprimer en bronze, en marbre, en alu, en plexi, en cristal, mieux : vous accéderez à une internationale reconnaissance ! …donner du poids à des images (objets) qui n’en ont pas, mettre en rapport des codes sociaux et des formes artistiques…, dit Franck Scurti33, l’inventeur de la boîte à sardines en forme de lit34, sont de solides vecteurs du questionnement.

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 scurti : ah que c'est de la sardine à l'huile!

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Il faut savoir faire la distinction entre les peintres et les plasticiens, ces derniers relevant du concept, des installations et de bien d’autres turpitudes, mais comme les peintres aiment eux aussi à s’appeler plasticiens… Que dire ? Dans ce merdier des confusions, une poule n’y retrouverait pas ses petits. Où les peintres sont-ils passés ? Où est la peinture ? Désuète, démodée, vieillotte, elle ne sert plus que de couche pour recouvrir des objets comme des pots de fleurs !
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Au rancart les pinceaux et les pigments salissants ! 

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s’époumonent les nouveaux débarqués de l’art. Au diable l’odeur de térébenthine ! Que faire de ces brosses inutiles ? Dans les années soixante, Jasper Johns a fossilisé dans le bronze sa célèbre boîte à café Savarin remplie de pinceaux et de brosses. Fétiche ou prémonition ? Peuvent quand même pas en faire des tas et les brûler, cela ferait provoc, et puis cela rappellerait de mauvais souvenirs ! On a vu des zigotos détourner des gaines électriques d’un rouge strié, de celles qui fleurissent en abondance sur les chantiers, et les tordre de manière à leur donner forme de lèvres : là, on en reste bouche bée ; (À côté, Le Baiser de Rodin c’est de la roupillade de marbreluche !) ou encore façonner des bancs avec la même matière. Pour autant qu’il faille poser son cul quelque part autant que ce soit sur de l’art. Montaigne disait : Sur le plus beau trône du monde, on n’est jamais assis que sur son cul. Si les néophytes apprenaient que nombre de baptêmes parisiens et versaillais se font avec leurs deniers, ils en auraient des suées, que dis-je, des cauchemars ! Plus on fait moche et plus on fait mouche. La peinture, c’est l’ennemie jurée !

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Heureusement qu’il nous reste encore nos vieux appuis, nos résistants :

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Francis Bacon, Soulages et sa bête noire, le noir ! Edouard Pignon, Lucian Freud (mort l’année dernière)35, Jean Rustin, Pierre Alechinsky, Vladimir Velikovitch, Lydie Arickx, Miquel Barcelo, Gérard Fromanger, Georg Baselitz, Antoni Tàpies (mort aussi l’année dernière), Gérard Garouste… Malheureusement on se traîne Ben et ses affreurismes sur ardoise36 dont aucuns n’égalent la moindre vesse duchampienne. Ce très appliqué disciple du maître de l’Urinoir, ancien anar-triste devenu anar-chic, n’a jamais rien fait d’autre que radoter et proclamer la mort de la figuration.

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Écoles des Faux-Arts ou des Bas-Arts

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Ce désir imbécile de vouloir tout foutre cul par-dessus tête, de ruer dans les brancards, de révolutionner l’art, mais l’art ne se révolutionne pas, il se fait ! Les écoles des Beaux-Arts, viviers de ces néo-gogos ont fait tant de dégâts que l’on devrait désormais les appeler écoles des Faux-Arts ou des Bas-Arts. Si l’on essaie de mettre du poil à gratter dans la mascarade, de dénoncer l’imposture éhontée de ceux qui se tripotent les neurones pour tenter de mettre du sens où il n’y en a pas, ou plus, ni même jamais eu, on passe pour un aigri, un réac, un emmerdeur, un arriériste, quelqu’un d’un autre âge, d’un autre temps, voire un empêcheur de tourner en rond. Ceux qui ont cru que la gauche cultureuse allait tout arranger, bref qu’elle était, artistiquement parlant, moins conne que la droite, s’aperçoivent que ce sont toujours les mêmes qui occupent les mêmes places dans les ministères et célèbrent les grands-messes de l’art contemple-rien. Les FRAC sonnent l’appel à la vacuité. Plus l’art est poussif, chichiteux, absurde, dégoulinant, dépenaillé, vidé de tout contenu, plus ils se réjouissent. Ils sont forts quand même ces bons à nib qui décident entre eux quel artiste viendra foutre ses accumulations dans les sous-sols de la république protectrice des arts. Mais quand un jour, du moins je l’espère, il faudra faire le tri de tous ces machins-bidules et autres rebuts, toute cette falbalasserie, cette clincaille prétentiarde, conservés dans les Mac, les Muma, les Mamac, les MoMa, et autres dépotoirs de la modernité, il faudra une noria de bennes à ordures pour s’en débarrasser. Voilà sans doute où ira croupir cette défaite de l’art et ce naufrage de l’intelligence37. On a beau donquichotter contre les moulins à vent de la contemporanéité rassise, ces forteresses d’artistes léchouillés, entretenus, dorlotés, choyés par une critique bornée, consensuelle et sectaire, encensés par les branlades extatiques de Catherine M., et les choix du mécène François Pinault38 bien au chaud sur son magot qui ne cesse de s’accroître, il y a peu de chance de se faire entendre. En tout cas l’ex-marchand de bois fait ses choux gras avec l’art contemporain ! Ceux qui ont été honorés, décorés, adoubés par les successives strates ministérielles, lesquelles tiennent une sacré couche, sont indéboulonnables ; pour les autres, artistes, rmistes pour la plupart, qui travaillent, développent un goût pour la lucidité et s’acharnent à sortir le réel du traquenard où on l’a foutu, eh bien ceux-là on leur claque la porte au nez, les ramenant à la préhistoire de la culture. Qu’ils restent dans leur caverne de banlieue où dans leur friche, là au moins ils nous foutent la paix. « Il y a des gens qui se lèvent le matin pour pourrir la vie des autres. »

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Rien ne vaut une bonne et salvatrice démonstration de riendutoutisme ;

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Tout traquer, tout dépouiller pour accéder aux nouvelles valeurs du minimalisme, du genre enfoncer profond son doigt dans le trou du zéro, ou dans le cul de Mao comme l’a fait Ai Weiwei – un doigt d’artiste qui a fait le tour de la planète art – ; renchérir sur la valorisation des courants d’air, l’outrecuidance chiasseuse des performances à trois francs six sous, mais aussi et surtout nous confronter à un terrorisme intellectuel qui instille son venin et met le public dans un état de paralysie. De peur de passer pour des ignares, des cons ou des nigauds, tout le monde se tait et fait allégeance à ces nouveaux maîtres. L’important ce n’est pas l’art mais ce que l’on peut en faire. Mais en faire quoi ? Du fric ? Ils en ont ! Du raffut ? Ils ont déjà bordélisé Versailles ceux qui vont de la rue de Valois à Beaubourg puis au Château, le célèbre tandem inspiré Aillagon-Albanel, lequel s’est véritablement déchaîné pour nous fourguer le Homard à l’américaine de Koons, en passant par une sorte de pâtisserie chaffriolante d’un kitsch très manga de Murakani. Versailles a coupé en 2012 à La Fiancée, un lustre tressé de dizaines de milliers de Tampax39 de Joana Vasconcelos, mais pas à son hélicoptère en plumes roses – Lilicoptère – ni à ses Walkyries. La messe est dite ! L’ectoplasme de Marie-Antoinette peut décoller ! Le galeriste Yvon Lambert pouvait alors rebondir sur cette parodie des lieux d’Histoire en nous débraguettant le Piss Christ40 de l’américain Andres Serrano, lui le marchand d’art, collectionneur avisé des clichés représentant des portraits d’excréments photographiés par l’artiste41. On peut dire sans excès que l’on reconnaît certains spécimens d’artistes contemporains aux écoulements de leurs émonctoires : expulsion de comédons pour l’un, pipi, caca pour l’autre, sperme encore pour un autre. L’artiste reçoit et expulse. Comme quoi les exsudats sont souventefois la marque du génie. Eblouissant, non ? C’est l’hallali, la déclitorisation de la beauté, le dégobillis sur la vérité au profit d’un art mastoc, laid, tartignole, criard comme peut l’être ce microcosme artistique qui fermente dans son ventre vérolé par le pognon, le pouvoir et les rodomontades de créateurs prétentieux et impuissants, sans autre verve qu’un besoin irrépressible de paonner avec des intellos de bazar qui meuglent à l’unisson, car à liquider quelque chose autant que ce soit les valeurs du Beau et du Vrai, bref faire du piss grotesque. Cette confusion des genres triomphe dans le médiocre-trash ; plus on met en scène des bites à l’air, plus c’est d’une irrésistible provocation, un défi lancé à la morale et à la bien-pensance. Oliviero Toscani, le photographe de Beneton, (Voir la photo du maître présentant son calendrier mâle, une douzaine de braquemarts raplapla avec, à ses côtés, une gonzesse qui, excitée à la vue de ces organes, ouvre la bouche d’un air bête.) cet illustre artiste exposa à Venise autant de pénis qu’un bordel moyen en eût pu voir défiler pendant une année de pratique besogneuse. Mais qui peut encore s’attarder sur cette pauvre comédie de la mouchenculade ? Veut-on choquer le chaland ? Réveiller le public ? Foutre les sens sens dessus dessous ? Il y a bien ici et là quelques comités de défense du patrimoine qui s’indignent, mais que faire face à un bulldozer tout-puissant qui amoncelle ce fatras de tristes couillonnades relégué par Art press, Beaux Arts magazine et certaines émissions culturelles diffusées vers vingt-trois heures et qui, excepté quelques insomniaques dépressifs, n’intéressent personne. Cette pantomime de la déculottade pour la déculottade, de la branlette tête d’œuf, ils la font entre eux.

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Le concept de la bouffissure

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 plus c'est gros....

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Alors que la nouvelle école autrichienne représentée entre autres par le sculpteur Erwin Wurm, pur produit du mouvement Fluxus et des hystérisés duchampiens avec à leur tête le théoricien Georges Maciunas, les plasticiens Joseph Beuys, Yoko Ono, Ben Vauthier, Marcel Alocco…, Wurm a commencé à développer le concept de la bouffissure, toutes choses passant de l’état solide à celui de chewing-gum. Ainsi se met-il à décliner des voitures, les Fat Car, sortes d’autos stéatopyges, turgescences peintes en rose, blanc-crème, rouge Veilhan, sortes d’avachissements dont l’aspect fait penser à des couches de marshmallow qui auraient pris un coup de chaud ; idem pour sa Fat House créée à partir de polyester ressemblant à du coton vierge.

Bien sûr, une voiture ramollo du capot et aux portières expansées comme des croupes, une maison qui se boursoufle cela n’est pas très intéressant en soi, mais quand elles se mettent à parler et à nous interroger, alors le petit monde wurmien se met en branle et ça déménage : Pourquoi suis-je obèse ? se demande la maison. Une maison ne peut pas être obèse. On m’a assuré que c’était un fait. Un fait établi. Suis-je plutôt une œuvre d’art ou une maison ? Une œuvre d’art peut-elle être obèse ? etc. Un peu plus loin, une voiture d’enchérir : J’aime mon époque. J’adore mon époque. Je ne supporte pas mon époque. Je ne comprends pas mon époque. On m’a jetée. Je suis allée chez le coiffeur… et bla-bla-bla. L’artiste écartelé par la problématique entre l’art et le réel devient un déformateur professionnel qui se plaît dans le difforme, le distendu, l’empâté, le ballonné, le bedonnant ; il distord un vélo, un camion, un minibus, un frigo, installe des costumes géants sans tête ; un corps gonflé à l’hélium devient une sorte d’énorme mappemonde pourvue d’une drôle de binette ; il met en équilibre des chaises sur deux melons, et tout ce bric-à-brac se déploie dans des lieux d’exposition qui feraient rêver plus d’un peintre et plus d’un sculpteur. Mais notre plasticien est facétieux, un rien taquin : il conçoit ses One Minute Sculptures, créations de gags tous plus affligeants les uns que les autres, où il apparaît avec une carotte dans la bouche, deux sous les aisselles et bien sûr une devant : l’inévitable ! Tantôt il se met en scène avec deux longs stylos dans les oreilles, deux autres dans le nez, il se plaque deux cylindres contre les paupières et une agrafeuse dans la bouche ; tantôt encore, il met en scène Claudia Schiffer avec un balai dans le cul. Un personnage recroquevillé dans une grande bassine verte et une autre sur la tête évoque les valves d’un coquillage ; un autre dont l’orbite sert de point d’équilibre au pied d’une chaise, un autre allongé avec un flacon de Canard WC. sur le crâne, une femme appuyée contre la paroi d’un mur grâce à des rouleaux de papier hygiénique, un visage passe entre les barreaux d’une chaise… Le catalogue de ces sculptures humaines est long et fastidieux.

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Maurizio Cattelan, le boute-en-train de l’art contemporain.

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Maurizio Cattelan a lui aussi, à l’instar de ses camarades, le sens de l’allusion et du détournement caustiques. Une toile blanche et trois coups de rapière lui ont suffi pour faire malicieusement renaître le fameux Z de Zorro ; et le voilà en selle, si j’ose dire, un brin railleur, revenant sur les traces de Lucio Fontana, là où le maître avait si longuement réfléchi pour créer l’Arte spatiale et le Concetto spatziale, séries de sculptures-agrégats en bronze et de toiles blanches lacérées et trouées comme autant de points d’interrogation ouverts sur le temps et l’espace. Avec ses bouffonneries et autres farces et attrapes, Maurizio Cattelan fait marcher sur la tête le monde de l’art contemporain qui le lui rend bien en l’enrichissant et faisant de lui l’artiste le plus convoité et le plus collectionné.

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 Cattelan : très drôle!

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Le gamin pauvre de Padoue a plus d’un tour dans son sac, en un temps record, il est devenu une superstar, le boute-en-train de l’art contemporain. On le retrouve bientôt à Milan, puis à New York où il ouvre la Wrong Gallery42, une galerie conceptuelle où, par pur esprit de contestation, rien n’est à vendre et qui, de toute façon, est toujours fermée. Pas d’atelier non plus, c’est trop ringard et puis l’artiste est trop cérébral – bien qu’on le surnomme l’idiot du village de l’art contemporain : juste un téléphone. Il rue dans les brancards, le bougre, il a du courage dans ce milieu de requins, du culot, lui qui ne cesse de se remplir les poches en produisant des œuvres à scandale. Il a raison. Pourquoi, diable, se compliquer la vie ?! New York m’a apporté la gloire, l’argent et les femmes, dit-il. La Nona Ora – 1999 – est une œuvre réaliste en cire conçue par Maurizio Cattelan, exécutée par Daniel Druet. Eh quoi ! Quand on n’a pas d’atelier et que l’on est juste bon à travailler du chapeau, il est normal de faire bosser les autres ! La Neuvième Heure, rappel du Christ mourant sur la croix, figure le pape Jean-Paul II heurté par une météorite. Au départ, cette pantomime coûtait la bagatelle de 80.000 dollars, mais après les scandales qui s’ensuivirent, elle culmina à 3 millions de dollars ! Preuve qu’un bon remue-tapage est toujours un argument de vente juteux. HIM – 200143-, autre mannequin en cire, représente de dos, habillé dans un costume gris, un petit enfant en train de prier. On se dit que l’artiste a trouvé la foi, mais à y regarder de plus près, on s’aperçoit que c’est la hure infernale d’Hitler. Et là encore, les zéros s’affolent ! Et ça continue avec L.O.V.E., un doigt d’honneur de onze mètres en marbre blanc de Carrare dressé Piazza Affari face au Palais de La Bourse de Milan ; les mannequins qui pendent des arbres, un cheval empaillé suspendu dans le vide et dont la tête s’enfonce dans un mur en brique. Le mur de quoi ? De la Punta della Dogana ! Bingo, Maurizio !

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 encore plus drôle!

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Rendons-lui au moins l’hommage de prendre le monde des collectionneurs pour ce qu’il est : un ramassis d’imbéciles qui hurlent au génie devant n’importe quelle ânerie. À croire que plus on atteint le sous-degré du zéro de l’art, c’est-à-dire le point de congélation de l’intelligence, plus on est reconnu et apprécié.

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Adel Abdessemed, le chouchou de François Pinault.

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Eh oui, c’est un fait aussi, l’époque n’est pas au mieux de sa forme, et l’on découvre sur le parvis de Beaubourg un bronze noir de cinq mètres, plus haut que le David de Michel Ange qui ne fait que quatre mètres trente-quatre, figurant le fameux coup de boule de Zidane à l’Italien Materazzi durant la finale de la Coupe du monde de football en 2006, repris par l’enfant terrible de l’art contemporain, Adel Abdessemed, le nouveau chouchou de François Pinault.* Le titre de sa rétrospective au Centre Pompidou, octobre 2012, janvier 2013, s’intitule: Je suis innocent. Dès en entrant dans le musée, le ton est donné : nous avons affaire à du sérieux, du saignant, du cramé, du brutal, à un artiste majeur. Adel Abdessemed l’a bien compris en accueillant le public avec son Cheval de Turin qui nous montre son cul. Un rappel à Nietzche, qui, dit-on, avant de sombrer dans la folie, se serait porté au secours d’un cheval battu par son maître dans une rue de Turin. Mais là où l’artiste est supercoquentieux, c’est qu’il met en scène une bourrique en train de ruer et de péter : vengeance croquignolette du cheval de Turin ! Vous voyez dans quelle dérision nous entraîne Adel Abdessemed ! Son Also sprach Allah malhabilement écrit sur un tapis suspendu au plafond est aussi une allusion nietzschéenne. Pour expliquer et commenter cette référence à Zarathoustra, une vidéo pédagogique tourne en boucle pour nous montrer l’effort que requiert cet acte surhumain, n’oublions surtout pas que nous sommes dans l’Übermensch de la performance. Certes ce n’est pas la Chapelle Sixtine, mais essayez un peu d’écrire au plafond quand vous êtes projeté en l’air sur une couverture agitée par du personnel en blouse blanche, des infirmiers psychiatriques sans doute. Il faut bien se réserver une part de folie. Tout réside dans la maladresse due à l’inconfort de l’écriture. La quête de la réalité est souvent chose difficile à atteindre. Belle façon de se foutre de la gueule de ceux qui la cherche. Je suis innocent, cela veut dire aussi s’exempter de toutes les saloperies du monde, c’est pas moi, c’est les autres ; moi, mon art ne fait que dénoncer la barbarie ; innocent, c’est s’octroyer le luxe d’être ignoble pour témoigner de l’horreur de la vie, pour que nous autres pauvres neuneu puissions avoir un avis sur les dégueulasseries ordinaires de notre époque. Comme si la société des hommes était propre et gentillette, comme si l’on ne regardait pas le journal de 20 h à la télé ! Ses œuvres empreintes de brutalité inutile développent les thèmes de la violence et de la cruauté, comme ce grand bas-relief, Who’s is Afraid of the Big Bad Wolf, qui évoque un carnage d’animaux taxidermisés, puis carbonisés au chalumeau, répandant encore dans la salle d’exposition une odeur de brûlé ; l’allusion au Guernica de Picasso, réside aussi dans la taille, puisqu’elle a les mêmes dimensions. En art, il faut toujours chercher un mètre, un maître, un référent. Pour continuer dans l’odieux, une vidéo filme des massacres d’animaux tués à coups de massue dans un abattoir au Mexique ; puis une vidéo d’entretuerie, appelée Usine, représente des grenouilles, mygales, scorpions, volailles, serpents en train de se bouffer. De quoi dégueuler ! En 2008, à San Francisco, l’exposition d’Abdessemed a dû être fermée face aux menaces d’associations pour la défense des animaux. Poursuivant notre visite de l’expo, on arrive à sa série de quatre Christ exécutés avec le même fil de fer barbelé utilisé au camp de Guantanamo, et là, c’est encore une inévitable connivence avec Le Retable d’Issenheim peint par Mathias Grünewald en 1516. Comme l’artiste voit tout d’une manière démesurée, du moins lui en donne-t-on hélas les moyens, on accède à des avions entortillés comme de la pâte dentifrice, et oh ! Ah ! Le stylo m’en tombe des mains quand ce vaillant défricheur des consciences, ce témoin innocent, dénonciateur des sauvageries de son temps, ce spécialiste de la provocation ès porcnographies, nous donne à voir un goret qui tête avidement le sein d’une femme voilée. Ah que d’art ! Ô amitieuse grosse-lardisse mystico-poétique ! Voilà qui nous rapproche de l’intimité de l’animal, voilà qui nous tire-bouchonne l’esprit. Queue d’art ! Queue de lard ! Que c’est beau, que c’est fort !

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Andreas Slominski et ses transes éjaculatoires

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 éponges à sperme de Slominski

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Vivat les grands spasmes du faiseur de transes éjaculatoires du plasticien allemand, Andreas Slominski, spécialiste de pièges en tous genres, le plus beau étant le piège à blaireaux, entendez par là le piège à cons. Lors de son exposition Sperm à la Gallery Metro Picture à New York, en 2012, année féconde, il renouvelle le genre concept d’un fameux coup de verve-verge ; il fout du sperme partout, par terre, sur les murs au-dessus d’un tas de bottes de foin, Sperm of Two Pilots. Voilà qui envoie haut la purée ! Mais il ne s’arrête pas là puisqu’il répand du sperme de panthère noire sur des chaussures noires, bien entendu : Sperm of a Black Panther. Pourtant le discours de l’artiste vole beaucoup moins haut que ses giclettes : La semence est la clé de l’existence. Si si, tout net ! On n’y avait pas pensé. C’est cela sans doute la générosité et le génie de l’artiste ! L’ambition de cet orfèvre de la laitance primordiale, sculpteur, bricoleur d’installations, on ne sait plus comment le définir, c’est d’essayer de nous faire comprendre avec ce déballage, terme que je préfère à exposition, qu’il a franchi un pas important en faisant évoluer la sculpture à un autre niveau. Toujours cette fichue manie de vouloir aller plus loin et, ce faisant, s’enfoncer de plus en plus profondément dans le néant. Ça yoyote vraiment de la cafetière ! Ça travaille ferme du concept ! Ne vous désespérez surtout pas lorsque l’on vous dira dans des vernissages branchouillés que l’artiste est l’acteur de la société le plus utile, celui dont le regard représente le mieux les formes essentielles de la lucidité éclairante. Cela ne vaut-il pas une petite secouette ? Ô futurs jeunes artistes, n’oubliez jamais quand vous vous tirerez la tige que vous accomplirez là un acte créateur. Gardez vos cartes de géographie pour la postérité de l’art contemporain.

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Wim Delvoye, l’excrémentissime pape du caca

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 porc tatoué à l'effigie du prophète Marcel Duchamp

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Mais il ne faudrait surtout pas oublier l’excrémentissime pape du caca, l’agité du fécal, le Belge Wim Delvoye, exposé au Louvre de mai à septembre 2002 – vous ne rêvez pas ! qui a enfoncé son Suppo gothique dans le cul du musée. Une entrée fracacassante ! Ce grand artiste apparenté à L’Ecole flamande – pitié pour elle ! –, est considéré comme un des révolutionnaires de l’art contemporain, virtuose de la torsion appliquée à toutes sortes d’énormités : camions, grues, bulldozers…

Il ne faut pas dédaigner non plus ses vitraux aux rayons x, radiographies de crânes, vanitas vanitatum, de baisers avec ou sans la langue, de mondes intestinaux, de sodomies, de parcours de la merde in situ, doigt dans le cul, et même, cerises sur les vitraux, de sublimes fellations ! Bref une sorte d’évangile érotico-baroque selon Wim Delvoye. Pour rester dans le mystère des sphincters, l’artiste excelle également dans des variations sur une série de trous de balle appelées Anal Kiss, traitées à la manière des pochoirs avec, pour les amateurs d’art, une sorte de référence à l’univers graphique d’Hans Bellmer et d’Unica Zürn. Parmi les diverses statuettes qui ont fait leur entrée au Louvre, on peut découvrir un couple intitulé Bacchanales, objet en bronze fourbi. Vous remarquerez la cohérence de l’artiste, puisque dans bacchanale il y a anal. Mais par-dessus tout, Wim Delvoye a été reconnu pour ses œuvres maîtresses, les machines à faire de la merde, les fameuses Cloaca, huit cacators, qu’il eût pu nommer Cloacaca, travail salué et baptisé par le microcosme des connaisseurs en la matière, si j’ose dire, des critiques en extase bouleversés par l’immense génie de cet artiste, et incroyable affluence de collectionneurs prêts à acheter à n’importe quel prix des colombins, « cacART », conditionnés sous plastique, estampillés du logo Cloaca reprenant le sigle ovale bleu et blanc de Ford et le lettrage de Coca-Cola44. Au milieu d’une galerie, dans le silence d’une foule recueillie, une échelle est appuyée contre une sorte d’alambic géant, enfilade de cloches en verre où vibrionnent joyeusement des millions de bactéries. Perché tout en haut, un employé les mains gantées de blanc, officie une messe cannibale, versant quantité d’aliments et d’eau dans l’orifice avide de ce Moloch de laboratoire. Pour la première fois, un artiste-anthropologue de la merde crée une machine universelle qui produit de l’art sans la moindre notion de race, de sexe, de classe. Après le désormais légendaire Urinoir voilà l’expression du bol alimentaire, ce qui fait dire à cet ébloui apôtre des ready-mades : …J’ai fait mes preuves, je sais faire du Duchamp… J’ai cherché un truc compliqué, difficile à faire et qui ne mène à rien, avoue Wim Delvoye.

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Jacques Lizène, l’inventeur de l’art nul

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 Lizene : plus nul, que nul, que nul, que Buren

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Profitons-en pour saluer au passage ce lucide aveu qui ressemble à celui d’un autre de ses compatriotes, Jacques Lizène, qui, lui, s’autoproclame : petit maître liégeois de la seconde moitié du XXième siècle, inventeur de l’art nul, artiste de la médiocrité comme art d’attitude. Il est vrai que ses vidéoclips sont calamiteux et prodigieusement ennuyeux : on le voit gigoter, remuer la tête, spasmodique, l’air idiot, triturant avec un bâton un tas d’ordures d’où émergent trois téléviseurs, tandis qu’une femme à moitié dépoilée se contorsionne sur une musique techno, envoyant des spots où il se déclare le plus lamentable, le plus mauvais, le plus exécrable.* On ne peut que lui donner raison ! Mais ce serait lui accorder une reconnaissance telle qu’il n’en a jamais pu imaginer même au tréfonds de ses pires cauchemars, puisque qu’il ne recherche qu’une seule chose : fabriquer des exhibitions toutes plus imbitables les unes que les autres. Il prône la vasectomie, qu’il appelle Sculpture interne non perçue, et, se l’appliquant à lui-même, affirme qu’il est contre la vie, contre la reproduction, ce dont on se réjouit car elles nous mettent à l’abri d’une descendance fâcheuse. Il tartine des pans de murs entiers avec sa propre merde, confiant qu’un bon vieux bourgogne rend la matière d’un noir intense, ou que l’absorption de laitage exalte des dégradés de foirades très lumineux et que, ma foi, l’odeur est secondaire. Il a même travaillé avec de la bouse de vache, arguant qu’en Inde les vaches sont sacrées. Facile de s’emparer de l’idée que si les vaches indiennes sont sacrées pourquoi les ruminantes belges ne le seraient pas ? Du coup, leur merde ainsi artistifiée devient sacrée. Disons que ce n’est vraiment pas trop se casser le cul !

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Jan Fabre, un autre agité du fécal

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 un pote à Jan Favre

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N’oublions pas parmi ces allumés, Jan Fabre, qui tripatouille la merde, l’urine, le sang, sur fond de pornographie assistée. Celui-là, je lui voue une haine éternelle pour ses Lancers de chats. Comment peut-on faire entrer dans l’Histoire de l’Art un tel sinistre et féroce personnage ! Pourquoi ne se choisirait-il pas pour un prochain lancer d’artiste ?! Gloire à ceux qui, scandalisés par la cruauté de cette performance, le bousculèrent physiquement. A Ypres, on a balancé pendant des siècles des chats du haut des murs d’une église.

Le dernier en date le fut en 1817. Depuis, cette souvenance traditionnelle perdure mais avec des félins en peluche. Lui ne fait que renouer avec une tradition barbare héritée des vieilles peurs moyenâgeuses. Honte à Jan Fabre, je m’arrête un instant pour passer l’information aux entomologistes, d’avoir sacrifié 1,4 million d’élytres de scarabées pour revêtir le plafond de La Salle des Glaces du Palais Royal de Bruxelles45. Qu’on arrête de nous emmener dans ce traquenard fabriqué autour de la légende du scarabée, insecte roi, divinité égyptienne, symbole de l’éternité. On verra si les œuvres amalgamées avec ces innocentes ailes de coléoptères mutilées dureront dans le temps. Quoi qu’il en soit, une chose est sûre : les Egyptiens ne faisaient pas de lancers de chats et encore moins de génocide de scarabées ! En 2008, Jan Fabre entre au Louvre, avec une exposition inaugurée par la Ministre de la culture Christine Albanel et la Princesse Paola. L’hommage rendu dans la lignée des Contrepoints du Louvre46, sortes de ricochets entre des toiles de maîtres et des œuvres d’artistes contemporains, s’intitule Jan Fabre l’ange de la métamorphose. Cela nous amène très vite à l’idée saugrenue des « correspondances », comme si Van Eyck, Rubens ou Bosch avaient quelque chose à partager avec la grosse crotte de bousier de Jan Fabre, fût-elle diaprée d’un morbide ruissellement vert et bleu.

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Voyez ce qui vous reste à faire, jeunes artistes,

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Si vous voulez inscrire votre nom au palmarès des défroqués de l’art contemporain, misez sur des ailes de mouches ou des têtes de fourmis ! Ce qui est terrible dans ces nouveaux modes d’expression, c’est cette fascination pour le cradingue, le dégueulbif et les rebuts de poubelle. Il faut non pas choquer les consciences mais leur donner un coup de pouce, et pour cela il y a des manières plus raffinées, plus artistiques, même si le terme est dévoyé depuis longtemps. Tout ces snobinards de la déglingue, tellement perfusés au fric que cela en devient obscène pour ne pas dire dégueulatoire, ont accès aux grandes biennales d’art pour présenter à l’intelligentsia planétaire ce qu’ils ont marmité dans leurs cervelles maladives. Baudrillard avait raison quand il écrivait : Toute la duplicité de l’art contemporain est là : revendiquer la nullité, l’insignifiance, le non-sens, viser la nullité alors qu’on est nul, viser le non-sens parce que l’on est insignifiant.

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Pour revenir à Wim Delvoye :

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Son œuvre ne se limite pas à ces pitoyables installations que sont les cacators, il en récolte le substrat, un vrai business (Cloaca est cotée-crottée en Bourse) un job d’entrepreneur de la merde. Parmi son attirail scatologique de produits dérivés, on trouve son célèbre logo à l’effigie de Monsieur Propre, lessivé seulement jusqu’au thorax puisqu’après ses entrailles sont mises au jour ; les canettes de Coca-Cola détournées, les tee-shirts, les rouleaux de papier hygiénique imprimés Cloaca avec lesquels on peut se torcher artistiquement. Un conseil, conservez chaque feuille embrenée pour qu’elle soit légitimée, plus tard cela vaudra peut-être de l’or. Ou, si vous êtes pressés, envoyez-les aux grandes galeries, aux FRAC ou au Ministère de la culture. Ne pensez surtout pas qu’à touiller tout cela il s’agisse de ma part de complaisance, je ne fais, hélas, que relater de tristes constatations. Mais la recherche Delvoyenne, son prurigo créatif, ne s’exerce pas uniquement sur la compréhension du trajet passionnant de la merde et la torsion des boyaux, mais aussi sur le cochon, oui, vous entendez bien : le porc chinois. L’artiste est parti en Chine, pour y ouvrir une ferme – Art Farm China, Tattoed Pigs –, où il élève ses propres gorets pour les tatouer sous anesthésie alors qu’ils sont encore de simples porcelets, manipulation conceptuelle les destinant au final à se transformer en une sorte d’apothéose de l’œuvre d’art. Mais pourquoi diable la Chine ? Sans doute parce que là-bas la peau des porcs se prête mieux à ce genre de mutilation, et puis il ne risque pas d’avoir la Fondation Bardot sur le dos. Imaginez un peu le groin d’un porc qui fait la moue lorsqu’on le tatoue ! Mais n’allez pas croire qu’il les torture, non, il les bichonne, ces cochons, il leur fait voir la vie en rose, les nourrit comme des princes et leur accorde même des friandises, des Bounty ! Habitué du détournement des grandes marques, il a même eu la génialissime idée de tatouer sur la peau de ses protégés le monogramme Louis Vuitton, ce qui en fait des sortes d’animaux-malles d’un chic classieux. Finalement, on quitte la torsion pour la distorsion puisque ces gravures, réalisées sur ces jeunes gorets évoluent, se dilatent et se transforment au fur et à mesure de la croissance de l’animal et de sa masse graisseuse. Pour orner leurs flancs et leur dos, voire les sacraliser, lui l’éternel admirateur de Walt Disney, le voilà dessinant des projets, refaisant des bouts de films à sa manière dans lesquels il introduit ses nouvelles rêveries de Blanche-Neige, de Cendrillon, mais aussi de pin up comme on peut en voir chez Tex Avery, tout cela mêlé à des torsades de fleurs kitsch et de savants entrelacs ; un christ apparaît parfois mais pas d’autres représentations religieuses, si vous voyez ce que je veux dire, car notre Belge a beau être provocateur, il reste néanmoins prudent ! Gaffe à la fatwa ! Il tient à sa peau, lui ! L’artiste demande que ses sujets d’expérimentation soient filmés comme des stars, puis il attend patiemment qu’ils meurent de leur belle mort – on ne peut que l’en féliciter – pour les faire dépecer. C’est là que réside l’acrobatique idée des lectures d’images au jour le jour sur du vivant. Ainsi tabouisées, devenues des œuvres d’art, leurs dépouilles seront envoyées en Belgique où elles seront tannées et finiront entoilées dans des cadres baroques. Au Louvre, Delvoye nous la joue précieux, luxueux tsoin-tsoin, un cran au-dessus, en exposant des cochons taxidermisés recouverts de tapis persans. À quand, suprême performance, les socratisera-t-il en public ? Ceux qui auront la chance d’avoir été là pourront dire à leurs enfants et à leurs petits-enfants : j’ai vu cela, j’y étais ! Je l’ai vu sortir un pénis gothique pour troufignoter un cochon d’art, je ne mourrai donc pas idiot. Toutes ces splendides découennades reflètent une provocation hors norme. D’ailleurs le fameux critique d’art Pierre Sterckx a consacré à l’artiste belge un ouvrage intitulé : Le devenir-cochon de Wim Delvoye47.

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Persévérons dans le fécal

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le mec qui ne photographie que des anus

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Histoire de retourner en arrière, songez qu’en 1961, Piero Manzoni créait ses fameuses boîtes de merde d’artiste (Merda d’Artista), en tout quatre-vingt-dix reliques merdifiques. Prix de vente 35.000 dollars pièce. À l’époque, la merde valait plus cher que l’once d’or, pour peu qu’un artiste la déféquât. On n’ose se demander au cas où, un jour, lasses d’exister, soumises à l’usure du temps, ces boîtes viendraient à fuir ce qui pourrait se produire ? En 1969 à Marseille, à la Galerie Pailhas, l’artiste Bernard Basile répondit à cette question fondamentale en empruntant à Ben sa précieuse Artist’s Shit48 qui fut dépucelée lors d’une petite sauterie entre gens du métier. Le commissaire-priseur affirma, péremptoire, que même ouverte cette œuvre ne remettait nullement en cause le concept de l’artiste. La bombe artistique ainsi désamorcée fut achetée à Ben pour 30.000 dollars ! On imagine la salle toutes narines offertes, espérant humer un peu de l’effluve suprême de ce chier-d’œuvre49. Que ceux qui croient avoir réinventé la merde retournent s’asseoir sur leurs pisse-pots d’où ils n’auraient jamais dû se lever. Leur quête excrémentielle – ô stercus pretiosum ! – est d’autant plus cacaduque que même Miro, dans un des entretiens qu’il accorda à Georges Raillard50, quand celui-ci lui demandait à propos d’une toile qui présentait des teintes quelque peu bréneuses si c’en était, jovial le maître lui répondit : Oui, oui, c’est de la merde !

Arrive enfin pour couronner le tout, l’icône-matricielle de la merde : portrait de sphincter. En février 2007, au Musée Serralves de Porto, musée administré par l’état, un artiste inconnu, et on souhaite qu’il le reste le plus longtemps possible, signe une exposition intitulée Ojo del culo, littéralement l’œil de l’anus, plus prosaïquement Trous du cul, et qui aurait pu s’intituler « Sodome et GomArt’ », une enfilade de photographies de troufignons, formats 100 x 100 cm. Là, on peut se targuer d’avoir atteint le fondement de l’art contemporain. Eh oui, gros temps sur l’art, tempête confusionnelle, la merde a envahi le marché, et a, hélas, un bel avenir. Mais tout cela est d’une ringardise à faire crever d’ennui. L’art, c’est de la merde, pas besoin d’être Descartes pour comprendre le message des artistes : Je pense, donc je chie. Ou plutôt : Je pense, donc je m’essuie. Normal que leur traduction du monde soit à chier ! À quand verra-t-on un autre artiste de la trempe du dadaïste Jacques Pierre Vaché se faire sauter la calebasse pour l’absolue beauté du geste, pour le triomphe de l’art. Difficile de faire mieux, d’aller plus loin. Si les artistes considèrent que l’art est mort autant aller crever tout de suite au champ d’horreur. Mais de grâce, stop aux cagades, aux incagueries de toutes sortes, aux tripailles, à la crassitude, au vomis, à la pisse, au sperme. Il y a belle lurette que Molinier faisait ses glacis avec sa semence. Si vous avez la naïveté de croire que vos indignations sur l’art vilipendé soient entendues, autant bouffer des anxiolytiques et des antidépresseurs.

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Ne laissons pas nos musées devenir des fientoirs à putois !

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Laissons Versailles à son histoire et dans son jus ! Eloignons-nous de l’hystérique Millie Brown, pourtant une très belle jeune femme, qui se croit bien inspirée de happeninguer en expulsant son vomi, comme si l’on pouvait lire l’avenir de l’art dans des dégueulures, fussent-elles multicolores51 ! Ouvrons les galeries aux vrais artistes et non à ces triturateurs d’humeurs, de Frankenstein du Body Art comme le sont, entre autres, Vito Acconci l’artiste qui revendique son corps comme sculpture52 ; Michel Journiac, figure saisissante de la « viande consciente socialisée53 », Orlan, égérie des métamorphoses. La liste de ces écorchés vifs et saints martyrs de l’art, est longue… Quand tant d’artistes ont essayé de faire de leur corps une œuvre d’art, Duchamp, toujours lui ! a fait de sa vie une œuvre d’art total, et pour le coup « protéiforme », un terme prisé par les critiques branchés. Le cliché de Man Ray où Duchamp pose une étoile tonsurée sur le crâne, hommage à Guillaume Apollinaire blessé sur le champ de bataille de la Première Guerre mondiale, est une sorte de préfiguration du Body Art.Eh oui rien n’est gratuit chez Duchamp, tout a toujours un double sens, une inversion du sens. Une étoile (star) sur la tête, fallait le faire ! Où que vous alliez, Duchamp est là, en avance sur tout. Même dans l’art capillaire : Duchampoint ! Un terrible naufrage pour tous ceux qui ont voulu refaire ce qu’il avait déjà fait.

Cet avant-gardisme culturel, cette mascarade frontale qui provoque l’extase des plus durs de la pensée molle, intégristes plasticiens qui pensent que la peinture est d’ordre archéologique, bouffons bouffis de suffisance, éberlués d’eux-mêmes, tout cela a peut-être une signification : faire en sorte que l’art soit si commun, si ordinaire qu’on en vienne à le confondre ou, à tout le moins, qu’il fasse illusion entre l’attribution des choses et leur détournement totemisé. L’art étant le reflet de nos sociétés, il s’empare des prérogatives d’icelles pour en exprimer le mauvais goût, la vulgarité, l’arrogance et la prétention. Le moindre tag des cavernes du paléolithique vole mille fois plus haut que tous ces nouveaux faiseurs d’insoumissions conformes, ces brocardeurs de l’insignifiance qui croient très sérieusement révolutionner l’art avec trois bouts de bois, deux tréteaux peints en rose bonbon et un Mickey vicelard qui glousse et clignote au milieu d’un tas de gravats. Face aux décideurs des institutions qui donnent le la, le in et le off aux tendances sur lesquelles d’étriqués blablateurs se prennent la tête, élites de néo-penseurs ès pacotilles qui grenouillent dans les réceptions mondaines, frétillent de la glotte et de la braguette, nous devons pour le coup vraiment nous indigner. Mais là, rares sont ceux qui résistent, terrorisés qu’ils sont par la proximité des pouvoirs et des enjeux économiques. Quiconque viendrait à railler ces supercheries serait manu militari foutu à la porte. Il n’y a pas que des Teddy Bears soclés dans les vernissages, il y a aussi des King Kong qui ne rigolent pas.

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Pour affiner le genre piège à gourdiflots,

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l’artiste Tomas Georgeson publie par voie de presse qu’il a caché un chèque de 8000 £ dans la Galerie Milton Keynes, où il expose ses œuvres. Cette performance d’une humanité à vous rendre raide-fraternisé sur-le-champ tant elle incarne d’admirable désintérêt, retentit comme un cri lancé en direction du monde de l’art, un cri d’alarme pour la défense des petites galeries. Respect, comme on dit. Ô abnégation du sémaphore ! Après tout on est en Angleterre, ça ne pouvait pas mieux tomber qu’il y eût une nouvelle incarnation de Robin Hood. Mais attention, c’est du lourd, du brutal, car l’artiste joue toute sa fortune, quitte à se retrouver dans la rue, alors qu’il faisait auparavant assez bien le trottoir de l’art contemporain. Si loterie de cachée il y eut – le galeriste, forcément un peu vénal et très excité par cette parodie de chasse au trésor, a dû mettre son établissement sens dessus dessous pour la dénicher –, où diable pouvait-elle être ? Georgeson affirme par respect pour ses camarades artistes exposants ne pas l’avoir dissimulée dans une de leurs œuvres. On pourrait peut-être lui conseiller de lire La lettre volée d’Edgar Allan Poe. Bref, si ce chèque est trouvé et que d’aventure il serve à rembourser un prêt immobilier, alors il acquerra une valeur d’œuvre d’art. L’artiste clame que ce serait «Miraculeux !» Miraculeux ce que l’on peut faire avec la connerie ! Vous voyez bien que tout peut devenir de l’art, surtout la supercherie. Libre à vous d’enfiler des mouches, et sans préservatif !  

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Qu’on est loin d’un art qui engageait les artistes dans une vraie réflexion !

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Comme nos artistes ont bien compris leur époque, comme ils sont incisifs et subversifs, tranchants et inventifs, rêveurs et ludiques, comme ils anathématisent bien la société. Nos nouveaux artistes pourfendeurs autorisés de la morale, comme ils réinventent le monde, bref comme ils mettent un soin héroïque à nous préparer une nouvelle forme de réenchantement esthétique, critiquant à qui mieux mieux notre civilisation, l’exploitation de l’homme par l’homme, attestant par leur travail que l’art a un rôle majeur à jouer dans la récupération de nos déchets d’imbéciles consuméristes, prônant le retour à la nature, les fleurs et les petits oiseaux, le temps, l’infini…

Et les voilà engagés dans l’exploration du moche, installant tout un margouillis de scories et de décombres trouvés dans des poubelles, mais pertinemment détournés, plastifiés, bronzés, élargis, dilatés, hypertrophiés, emplumés, barbe-à-paparisés, prêts enfin à nous adresser des messages forts, des éructations pathétiques, des mises en garde insensées de témérité, des dénonciations spectaculaires, toujours avec cette inconsistance de plus en plus pesante qui les fait joyeusement patauger dans une radicale débâcle de l’esprit. Massacrez 9000 papillons lors d’un vernissage, comme sut si bien le faire Damien Hirst ! Coupez des vaches en tranches et Pine haut les cœurs ! Dressez un balloon dog groseille sur le parvis du Palazzo Grassi et hululez au génie ! Qu’ont-ils à nous apprendre ces plasticiens devenus des affairistes de carnaval ? Il n’y a plus que des myrmidons de la pseudo déglingue, des détraqués du retardement intellectuel, des alignés de la platitude, tous ceux qui, se croyant en avance sur leur temps ne font qu’exprimer la vacuité de leur ego, bien contents que les intellos aient foutu le camp et qu’il n’y ait plus personne pour se mettre en travers de leur route et dire : basta ! Et puis les renvoyer à leur insignifiance.

Qu’on est loin d’un art qui engageait les artistes dans une vraie réflexion.

Qu’on est loin de tout cela.

Jean-Pierre CRAMOISAN – Aix-en-Provence 2013/2014

Jean-Pierre Cramoisan Né en 1948 à Bois-Colombes, est l’auteur de nombreux romans, Les Quais de cendre, Le Cycle de la viande… des nouvelles, Les Fantômes ont toujours soif, La trilogie des miroirs… des pamphlets, Qu’est-ce que je fais de ma tête, chef… des contes, Ostreia, des essais, De la farce en métaphysique, De l’origine de l’art… Il a participé durant une dizaine d’années comme correspondant au quotidienLa Marseillaise et dans des revues en tant que critique d’art et de théâtre. Depuis 1999, il collabore et publie régulièrement dans la Revue des Archers. Il est également peintre et a exposé ses œuvres régulièrement jusqu’en 1998 dans de nombreuses galeries en France et à l’étranger.  

Apostille 1 :

Le travail d’un historien de l’art est de rechercher des petits riens glanés ici et là pour commenter les œuvres qu’il a en charge d’éclairer, débusquer des influences, des confluences, des connivences et parfois même des flatulences qui s’accommodent fort bien du goût de l’époque, comme ce fut récemment le cas avec l’ineffable Mc Carthy et son trop célèbre enculator qui a fait la nique, si j’ose dire, à la colonne Vendôme, lieu du chic-luxe par excellence et dont ne cesse de nous rebattre les oreilles. Bref tout le monde n’a plus que le plug à la bouche. Nouveau scandale pour cet habitué du shoking dégueulbif crado. On connaissait son goût prononcé pour les délires scatologiques : Train Pig Island – Punta della Dogana – 2009 -, Train, Mechanical, sodomie de cochons ; Complex shit une merde gonflable 15 x 36 x 30 mètres qui, bien qu’amarrée sur la pelouse du Zentrum Paul Klee à Berne, s’est envolée pour aller s’écraser 180 mètres plus loin dans un foyer d’enfants. Ce genre d’énormités Pop Art des années soixante, le trash en moins, héritage des Bonn Liang, Claes Oldenburg jamais démenti et toujours bien vivace tant on peut dire que les artistes contemporains plus proches en sont toujours les héritiers directs et dont le travail est perpétré depuis 2007 par les Monumenta accueillies dans la Nef du Grand Palais à Paris où l’on a pu voir les gigantuosités de Richard Serra, Christian Boltanski, Anish Kapoor, Daniel Buren, Emilia et Ilya Kabakov…  

Apostille 2 :

Autre artiste de haute voltige, Jérémie Bennequin, l’effaceur public numéro un. Pour réaliser ses performances, il se sert d’une gomme à encre pour désécrire et invisibiliser l’écriture. Depuis dix ans, il s’emploie avec l’infatigable ardeur d’un copiste du XIIème à faire disparaître page après page, en principe pas plus d’une par jour, La recherche du temps perdu. Pas sûr que les vertus de sa gomme réincarne l’esprit de Proust. L’astuce, le blabla de service, enfin la couillonnade, c’est de nous faire accroire qu’il va de belle manière ressusciter à travers une pulvérulence bleue l’essence même de l’univers des jeunes filles en fleurs. Un livre, un tas de peluche de gomme : la désincarnation consternante d’un des romans les plus importants du début du XXème siècle. Le résultat de désolation est probant car sur les pages aux lettres frottaillées, il semble qu’il ait plu des restes de pattes de mouches. On a envie de s’asseoir sur son derrière et de hululer à la ruine de l’intelligence ! Le discours qui sous-tend cet assassinat littéraire c’est l’hommage par le gommage, d’ailleurs il intitule ses performances Ommages. Il aime tellement la littérature qu’il a envie de s’en débarrasser. Jamais artiste n’aura autant mérité le surnom de gratte-papier. Tranquille, notre plasticien bénédictin n’hésite pas à nous parler du son de ses gommes et leur musique discrète, mélancolique et monotone. Le Palais de Tokyo, La Galerie du jour Agnès b, Yvon Lambert, suivent de très près ce nouveau prodige de l’art contemple rien, nouvelle attraction branchouillarde de la vacuité. Mais il ne faut pas oublier le FRAC Poitou-Charente dont les collections s’enrichissent de plusieurs acquisitions de Jérémie Bennequin : Ommage A la recherche du temps perdu, Estompage N°331 – boîtier blanc, 13 x 20 cm – 110 tirages jet d’encre noir et blanc sur papier 90 gr, n° 3/5 – 2011 ; Ommage / A la recherche du temps perdu, opus IV, « variation à la gomme / Du coté de chez Swann », « Nom de pays : le nom / Noms de pays : le son », double volume (50 pages et coffret de huit CD), 135 x 190 cm – n° 68/100 – 2011 ; Ommage / A la recherche du temps perdu, Du côté de chez Swann – livre d’artiste broché, 414 pages – 19 x 12 cm – exemplaire unique – 2011 ; Ommage 2.1 : A la Recherche du temps perdu II, A l’ombre des jeunes filles en fleurs (première partie) / Manuel – livre d’artiste, broché, 2 volumes (200 pages et 128 pages) 14 x 20 cm – n° 34/70 – 2013. Une exposition intitulée Rien à voir (Vous voilà prévenus !) est en cours dans le susnommé FRAC de septembre 2014 à avril 2015, dont une séance de grattage le 7 mars 2015 ! Après Proust, Jérémie Bennequin et le galeriste Yvon Lambert reconverti dans l’édition de livres d’art, règlent son compte au poème de Mallarmé Un coup de dés jamais n’abolira le hasard, devenu Le hasard n’abolira jamais un Coup de Dés, sous-titré Omage avec un seul m. – édition « vélin » – 2014. Inverser la phrase : quelle heureuse trouvaille ! Comme pour Proust pas sûr non plus que cette sorte de palimpseste nous fasse entrer dans le vestibule métaphysique mallarméen. Je n’ai pas fait cette énumération par plaisir, mais simplement pour dénoncer qu’il est plus spectaculaire et rentable d’effacer des livres plutôt que de les écrire. En tant qu’écrivain, je dois dire que ce désastre me donne mal à l’âme. Notes :

1 / Exhibition of Modern Art.

2 / Cet article envoyé à André Breton et à Jacques Doucet, qui se garderont bien de le diffuser, restera inédit jusqu’en 1956. En 1959 quand Breton confiera ce manuscrit à Valentine Hugo à qui il reproche de l’avoir publié, on s’aperçoit qu’il n’a pas varié d’un iota sur « ce pauvre texte ». Il ajoutera même « Mais si, je continue à attacher fort peu d’importance aux entrechats pédérastiques du jeune Radiguet. » Les œuvres complètes du poète seront publiées par Chloé Radiguet et Julien Cendres – Stock 1993.

3 / Il est bon de rappeler que ce néologisme fut crée par Guillaume Apollinaire.

4 / Auteur du Manifeste l’Art des bruits – Milan, 1913.

5 / Duchamp

6 / Ce flacon qui faisait partie de la collection d’art d’Yves Saint-Laurent et de Pierre Bergé fut adjugé, en février 2009 pour la jolie somme de 8.997.000 € sous les acclamations du public !

7 / Commande de Katherine Dreier à Duchamp pour sa sœur Dorothy, mais les deux femmes n’aimeront pas cet objet qui finira par être acheté par les époux Arensberg.

8 / Endommagée elle aussi. Décidemment le verre ne lui réussit guère.

9 / En 1959, dans un entretien avec Robert Lebel, Duchamp dira à propos de sa Mariée qu’elle est un concept qui prend sa source dans un stand de fête foraine de province : les jeunes gens devaient envoyer des projectiles sur une représentation de femme en robe de mariée afin de la déshabiller, ses atours ne tenant qu’à un fil (attraction dite du Chamboultou). Rien n’est plus exact tant il est vrai qu’elle a mis l’art dans de beaux draps !

10 / Figure importante du mouvement des Hydropathes, puis des Fumistes, des Hirsutes et des Incohérents. Il mourut dans un asile le 10 juin 1891.

11 / Parmi les plus célèbres : Eclipse partielle de Mona Lisa – Kasimir Malevitch – 1914 ; La Joconde aux clefs – Fernand Léger – 1930 ; Autoportrait en Mona Lisa – Salvador Dali – 1954 ; Mona Lisa à l’âge de douze ans – Fernando Botero – 1959 ; Thirty Are Better Than One – Andy Warhol – 1963 ; La Joconde est dans l’escalier – Robert Filliou – 1969 ; Pneumonia Lisa – Robert Rauschenberg – 1970 ; Joconde – Jean-Michel Basquiat – 1982 ; clip Elisa-Birkin – Serge Gainsbourg – 1983 ; Mona Lisa avec une AK47- Banksy – 2000 ; Les Funérailles de Mona Lisa – Yan Pei-Ming – 2009 ; L.A.A.C.B.É- Jean-Pierre Cramoisan – 2013.

12 / Par la suite, les spécialistes se livreront à un travail de limier pour tenter de percer l’énigme de ce nom, car personne n’ignorait que Duchamp avait un penchant badin pour les énigmes à tiroirs.

13 / Revue fondée en 1917 par l’écrivain et marchand d’art Henri-Pierre Roché et la peintre Beatrice Wood qui en fera la couverture, un personnage lombricoïde de profil faisant un pied de nez, cette revue n’aura qu’une courte vie : deux numéros, mais qui témoigneront du foisonnement et de la vitalité artistiques de l’épopée dadaïste new-yorkaise.

14 / Arensberg dira qu’une forme séduisante avait été révélée et libérée de sa valeur d’usage en estimant que quelqu’un avait accompli un geste esthétique.

15 / Il considère que cet objet correspond à la naissance de l’art contemporain. De la même manière, on pourrait concevoir que la Vénus de Lespugue – stéatopyge comme le bol d’aisances de Duchamp – représente la première production artistique de l’humanité. Si l’on se prend à divaguer autour du mystère de son auteur R.Mutt, certains acharnés explorateurs des logogriphes duchampiens y ont vu l’inversion Mutt.R, mutter, la mère en allemand, alors tout devient clair comme de l’eau de pisse : l’Urinoir devient l’œuvre-matrice de l’art contemporain.

16 / Combien vaudrait aujourd’hui l’original ? Des centaines de millions d’euros ? Sans doute. Autant dire qu’il serait inestimable !

17 / New York -1917. Pour l’anecdote, Duchamp qui butait sans arrêt contre un porte-manteau abandonné sur le plancher de son atelier décida de le clouer au sol. En bon joueur d’échecs, il le nomma Trébuchet, terme qui désigne en langage de ce jeu, un piège de finale consistant à approcher son roi d’un pion pour le protéger, mais de façon à l’abandonner le coup suivant. L’original a été perdu. La réplique, réalisée sous la direction de Duchamp par la Galerie Schwarz en juin 1964, constitue la deuxième édition.

18 / L’idée de gisant n’a de cesse d’être ressassée par les artistes contemporains. Parmi les plus connus ceux de Maurizio Cattelan, le Cosmonaute Youri Gagarine de Xavier Veilhan, en passant par le dernier en date, Le Prix Marcel Duchamp 2012, attribué aux deux sculpteurs Daniel Dewar et Gregory Gicquel – un gisant de deux mètres en dolérite. Pour Duchamp qui était contre les titres, les écoles et les récompenses, c’est le monde à l’envers, une foire à la glandouille de plus !

19 / Beaucoup de peintres s’intéresseront à cette nouvelle forme d’expression artistique. Fernand Léger avec son Ballet mécanique – 1924 – sur une musique futuriste du pianiste et compositeur George Antheil, ralentis, accélérations, démultiplications d’objets fragmentés d’images de la jeune femme à la balançoire, la sublimissime Kiki de Montparnasse, la muse de Man Ray dont son nu de dos lui inspirera Le Violon d’Ingres. Elle sera le modèle des peintres Kees van Dongen, Chaïm Soutine, Gustaw Gwozdecki, Amedeo Modigliani… Fernand Léger disait : l’erreur de la peinture c’est le sujet, l’erreur du cinéma c’est le scénario. Hans Richter fera lui aussi son film Étude filmique-Rhythmus 21 – 1921- trois minutes sans grand intérêt, sinon de voir défiler des cubes et des rectangles blancs et noirs.

20 / Comme quoi Lady Gaga n’a rien inventé !

21 / En collaboration avec le peintre Morton Schamberg.

22 / On sait que Man Ray fit des photos de la baroness les jambes écartées. De là à penser qu’il s’agissait du con d’Elsa, il n’y a qu’un poil. On a bien retrouvé la tête de L’Origine du monde de Courbet.

23 / Il écrira sept textes sur l’œuvre de Duchamp.

24 / Au moment où je m’apprête à faire publier cet article, je découvre avec stupéfaction que Bertrand Lavier a réussi son coup puisque la Fondation Van Gogh à Arles – septembre 2014/avril 2015 – l’invite, sans doute grâce à sa légendaire touch Van Gogh, en compagnie du peintre chinois Yan Pei-Ming. Par la même occasion, je bute sur un article de l’incontournable critiquissime Philippe Dagen dans le journal Le Monde : A Arles, Van-Gogh accouche de deux fils narquois. Le premier, Lavier, intitule sa participation, à l’époque il appelait plutôt cela ses chantiers, L’affaire Tournesol, avec bien sûr un piano Gaveau retouché ; miroir Stamna repeint dans lequel se reflète Jaune soleil par Tollens et Valentine, tandis qu’un autre miroir attrape et couillonne l’Autoportrait à la pipe et au chapeau de paille. Bref du Lavier pur jus, en grande forme, toujours asticoteur et fantaisiste. Quant à Yan Pei-Ming, il abandonne le bichromisme pour la couleur puisque son accompagnement a pour titre Night of colours mais il reste, comme à son habitude, dans de très grands formats : Chemin de croix, clin d’œil au champ de tournesols, Prie-Dieu I II III… autre clin d’œil à la chaise, etc. La cohabitation de Yan Pei-Ming avec le maître hollandais, quelque critiquable qu’elle soit, n’est pas vraiment déplacée en ce sens que l’on a affaire à la confrontation de deux peintres. Mais Lavier ! Lavier ? Au fait, comment appelle-t-on une exposition de cette sorte ? Détournement, surenchère, dialogue pictural, croisement ? Ou tout simplement mascarade arlésienne !

25 / Andy Warhol – Green Coca-Cola Bottles -1962

26 / Andy Warhol -1962

27 / Andy Warhol -1964

28 / Fabrice Hyber Traduction -1991- le plus gros savon du monde, vingt-deux tonnes. Comme quoi dans l’art contemporain le poids et le gigantisme sont des variantes de l’audace et du génie.

29 / Fabrice Hyber – Palais de Tokyo – 2011

30 / Palais de Tokyo – 2007

31 / Crée en1985 pour la Fondation Cartier qui l’expose dans une serre à Jouy-en-Josas.

32 / Exposé en 2008 lors de la Nuit blanche.

33 / L’heureux nominé pour Le Prix Marcel Duchamp en 2012

34 / Titre de l’œuvre : N.Y., 06 : 00 A.M. ; taille 180 x 240 x 43 – 350 kg – acier peint, mousse, draps, acquisition du Centre Pompidou en 2002, livrée avec une fresque murale réaliste de l’artiste Just Donuts, représentant une vue lointaine de New York.

35 / Il faut rappeler que l’inénarrable plume rayonnante du critique d’art Philippe Dagen qualifiait ce grand artiste de peintre de l’obscène, d’œuvre matiériste empreinte de bouffonnerie.

36 / A l’occasion de l’exposition Ben, strip-tease intégral au MAC de Lyon – mars-juillet 2010, Guy Boyer écrivait dans son éditorial de Connaissance des Arts : Avec Ben c’est notre impertinence qui se réveille, notre esprit qui s’échauffe… et bla-bla-bla. Il faut rappeler que cette exposition dont Ben nous dit qu’elle est du grattage d’ego, et pour cela on ne peut que féliciter son extrême lucidité, a bénéficié du label exposition d’intérêt national du Ministère de la culture qui récompense chaque année « Les manifestations les plus remarquables par leurs qualités scientifiques, leurs efforts en matière de médiation culturelle et leur ouverture à un large public. »

37 / Pour démontrer que l’art contemporain ne tient pas à grand-chose, et qu’il lui arrive parfois de chanceler tel un Goliath terrassé par l’usure, on apprend qu’à la Roche-sur-Yon, en juillet 2014, La Chromoinférente, colonne en acier et verre de six mètres, une création de Carlos Cruz-Diez, l’un des grands maîtres de l’art cinétique, a été détruite et envoyée à la décharge. Par erreur, dit-on. Estimée 200.000 €, elle avait été achetée en 1972 pour orner l’entrée du Collège des Gondoliers. Il y a peut-être dans les services techniques des gens de goût qui ont pris cette chose rongée par la rouille pour un amas de ferraille en fin de vie et de surcroît nuisible à la sécurité des enfants. L’artiste ulcéré par ce mépris a déclaré dans une tribune du journal Ouest France : …pour ceux qui ont demandé la destruction de ma colonne l’art n’existe pas et n’a aucun sens. S’il en avait été autrement, mon œuvre aurait été entretenue depuis longtemps. Quand on pense que certaines sculptures datant parfois de plusieurs siècles sont abandonnées et dédaignées, il est curieux qu’au terme d’une quarantaine d’années il faille déjà recourir à la chirurgie réparatrice pour restaurer une œuvre contemporaine. Pour remédier à cette bourde, le Conseil Général a promis que lors de la rénovation du Collège il commandera une nouvelle œuvre à l’artiste.

38 / A noter que Jean-Jacques Aillagon, ancien Ministre de la culture de 2002 à 2004, est un proche de l’homme d’affaires français, grand amateur et collectionneur entre autres des œuvres de Jeff Koons, Xavier Veilhan, Takashi Murakami… Il occupe le poste de directeur du Palazzo Grassi à Venise jusqu’en 2007, puis il prend ensuite la présidence du domaine national de Versailles. On ne s’étonnera pas qu’il célèbre et introduise en grande pompe le gratin de l’art contemporain dans ce lieu chargé d’Histoire. C’est donc tout naturellement avec le célébrissime artiste américain Jeff Koons qu’il va commencer son « règne » à coups de Homard, de Balloon Dog, et d’une créature héliogabalesque digne d’une marionnette évadée d’un carnaval de Nice, le Split-Rocker, entité végétale de 12 mètres associant une tête de dinosaure à celle d’un poney ; il récidive de septembre à décembre 2009 avec le plasticien français Xavier Veilhan et son Grand carrosse violet et son Cosmonaute Youri Gagarine, un gisant de 4,5 m ; de septembre à décembre 2010, c’est au tour de Takashi Murakami et ses engendrements tératomorphes en fibre de verre peinte de couleurs braillardes. En juin 2014, Jean-Jacques Aillagon, toujours conseiller privilégié du bienfaiteur des arts de Venise, annonce l’ouverture prochaine d’une résidence d’artistes dans l’ancien presbytère de l’église Saint-Théodore dans le Pas-de-Calais, à deux pas du Louvre-Lens.

39 / Refusé à Versailles, il sera accroché, enfin suspendu, au CentQuatre.

40 / Avignon – 2011

41 / Paris – exposition Shit – 2008 – 52 clichés qui, dit-on, repoussent la limite… Mais de quoi ?

42 / En 1917 Duchamp lance avec Man Ray la revue Rongwrong, un titre curieux provenant d’une erreur d’imprimerie sur le mot Wrong-wrong qu’ils finirent par adopter et qui signifie « Pire que tout » On peut penser que Cattelan s’est souvenu de cet épisode pour baptiser sa galerie.

43 / Cette œuvre répugnante de provocation a été exposée en 2012 dans le ghetto de Varsovie.

44 / La Cloaca N°5 utilise le logo de Chanel, mais au bas, au lieu de mentionner Paris, il est écrit Chine.

45 / Expo Heaven of Delight – 2002.

46 / On y voit défiler toute la clique des incontournables, Veilhan, Delvoye, Boltanski, Koons…

47 / Editions La Lettre volée – 2007

48 / Devoir mettre une majuscule au mot merde m’a toujours dégoûté, mais on est contemporain ou on ne l’est pas !

49 / Le commissaire-priseur Cornette de Saint-Cyr nous dit très sérieusement que ces boîtes, eussent-elles des écoulements et des oxydations méphitiques à cause de la dilatation générée par la puissance des gaz contenus à l’intérieur, ne remettent nullement en cause le concept de l’artiste, bien au contraire cela leur donne un atout supplémentaire, les faisant accéder ainsi au grade de performance !

50 / Ceci est la couleur de mes rêves – Éditions du Seuil – 2004

51 / On la découvre dans des performances vidéo, les désormais fameuses Nexus vomitus, cellophanée de noir comme Emma Peel, l’héroïne de Chapeau melon et bottes de cuir, où elle se livre à une sorte d’expressionnisme lyrique émétisant. J’ai voulu utiliser mon corps pour créer de l’art… que ça vienne de moi, créer quelque chose de beau, de cru, d’incontrôlable. Lors d’un concert au Festival SXSW à Austin – Texas – mars 2014, juchée sur un taureau mécanique, elle gerbe du lait noir et vert sur Lady Gaga très déshabillée devant un public de cow-boys en transe.

52 / Dans une vidéo Rubbings (Frottements) – 1970, il est allongé nu en train d’écrabouiller un cafard et d’en faire pénétrer le jus dans son ventre.

53 / Se reporter à sa Messe pour un corps – 1969 – Galerie Daniel Templon – Paris – , où l’artiste déguisé en prêtre fait communier le public en lui offrant des hosties, sortes de rondelles de boudin mitonnées avec son propre sang.

54 / Londres – janvier 2013

 

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Biographie de Nicole Esterolle

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Nicole Esterolle. Artiste, critique d’art, galeriste ? peu de gens connaissent l’identité réelle de la personne connue ou non, qui se cache sous ce pseudonyme… mais ses chroniques irrévérencieuses font fureur sur le web depuis trois ans.

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Schtroumpf Emergent

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