En réponse à Nathalie Elgrably-Lévy – Non au mécénat – Le Journal de Montréal

Madame Nathalie Elgrably-Lévy,

j’ai hésité longuement à répondre à votre chronique d’aujourd’hui le 5 mai où vous souhaitez l’abolition des subventions aux artistes au Canada. Comme chaque ligne est un exemple de préjugés simplistes sur la situation des artistes, je me suis dit qu’il ne valait pas la peine de gaspiller quelques minutes du précieux temps que j’ai pour accomplir l’énorme travail que j’abats chaque année (parce que, oui, un artiste, ça travaille!). Je sais que lorsque j’entends ce type de réflexion, il n’y a rien à faire. De toute façon, vous direz que les artistes qui réagiront à votre lettre ne font que crier au scandale et ça voudra dire que vous avez raison, alors que ces artistes cherchent simplement un peu de respect pour leur métier et leur apport (réel) à la société. Il n’y a pas que l’économie dans ce monde.

Je ne peux pas défendre devant vous que la compagnie que je dirige reçoit chaque année des subventions pour créer des spectacles pour les enfants, les adolescents ou les adultes, que ces spectacles sont joués partout au Québec, ailleurs au Canada et en France, que la somme de travail investi par les artistes est bien au-delà de la rémunération offerte, que ces spectacles essaient bien humblement de parler de sujets moins souvent abordés et dans une forme artistique qui fait appel à d’autres schèmes de pensée que les spectacles rentables auxquels vous faites référence. Je ne vous dirai pas non plus que ces subventions passent par des évaluations serrées et des redditions de compte exigeantes (ce qui est d’ailleurs normal) et que, je vous rassure, les artistes sans talent ne sont pas subventionnés. Déjà, plein d’artistes avec du talent ne touchent pas un sou. Non, tout cela et bien d’autres choses sur la place des artistes, des philosophes et des intellectuels dans une société, vous ne voulez probablement pas l’entendre.

Non, je dirai seulement que chaque voix compte dans une démocratie. La vôtre y comprise. Et c’est là que l’État joue un rôle primordial.

En 2006, vous avez écrit un livre que je n’ai évidemment pas lu, La face cachée des politiques publiques. Je n’ai que bien peu d’intérêt pour le discours que vous semblez y développer. J’imagine d’ailleurs que peu de personnes ont lu ce livre. Ça n’a pas été un best-seller, exact? A-t-il été rentable? Alors, selon votre logique, pourquoi l’avez-vous fait?

Sogides, votre éditeur, a reçu en 2009-2010 des subventions de Patrimoine canadien de 352 293$ (ce qui le place au 15e rang des éditeurs les plus subventionnés), du Conseil des Arts du Canada de 36 700$ en subventions globales en plus de 25 000$ en traduction et 2 500$ pour la tournée de promotion des auteurs. Faites le calcul vous-mêmes, cela semble faire partie de vos forces : 416 493$ seulement du gouvernement fédéral ! C’est sans compter les 73 659$ de la SODEC.

Et vous savez quoi? Je suis d’accord avec ça. Tout à fait d’accord. Sur la page Facebook qui vous est consacrée, on dit « ses idées et son discours apportant un éclairage que l’on voit et entend très peu ». Et c’est justement pour ça que Sogides reçoit des subventions. Afin que l’éditeur puisse publier des ouvrages qui ne sont pas rentables et que les idées qu’ils véhiculent puissent circuler. Vos idées ne sont pas les miennes. Mais ces idées peuvent exister, mon gouvernement s’en assure grâce aux subventions qui vous ont été versées indirectement. Des idées qui intéressent un faible pourcentage de la population. Tout comme mes spectacles, à vous lire. Mais voilà ces idées peuvent co-exister. Ça aussi, c’est la démocratie.

Jean-Philippe Joubert
Directeur artistique
Nuages en pantalon – compagnie de création
Québec

L’article original peut être lu ici :

http://lejournaldemontreal.canoe.ca/journaldemontreal/chroniques/nathalieelgrablylevy/archives/2011/05/20110505-071312.html