Trucs à voir à New York en ce moment par Damien Fière

Notre chroniqueur
Damien Fière
à New York
Il faut de temps en temps visiter New York, notre fragile et provinciale petite voisine de l’autre côté de la frontière. Frotter les cultures les unes aux autres, c’est bon pour la santé, trust me. En ce début d’année 2012, je vous propose de commencer avec trois petits cocktails revigorants à base de photos, puis de s’attaquer à trois grands plats de résistance fastueux et bons.
1- Dans le périmètre du Museum Mile, allez voir l’exposition The Radical Camera : the Photo League 1936-1951, du Jewish Museum. La “Photo League”, c’est le modèle même d’une aventure artistique courageuse. Créée à New York en 1936, elle était une organisation de bénévoles passionnés, pénétrés de l’idée que la photo était un puissant outil de changement social. En quelques années, la ligue livre une rafale d’images modernes, nouvelles et sans concessions sur la réalité sociale à Harlem, Brooklyn, Lower Manhattan et ailleurs aux États-Unis. Au programme de la League, des séances photos sur le terrain, des cours de photo, des concours, des publications et… la volonté de changer le monde, en rassemblant les indignés de l’époque, eh oui, déjà. Animée par un noyau dur issu de l’immigration juive, la Photo League s’est vite taillée une réputation de progressisme, voire de sensibilité socialiste et communiste… Ce qui lui a valu au moment de la Guerre Froide d’être poursuivie et condamnée en 1951 par la Commission parlementaire sur les activités anti-américaines du sénateur Joseph McCarthy (House Un-American Activities Committee – HUAC). Dès lors, la boutique ferme, les photographes se dispersent et Sid Grossman, père spirituel, se retire à Cape Cod pour photographier, jusqu’à la fin de ses jours, des oiseaux. C’est comme ça !
(ill. Coney Island, 1947, Sid Grossman. Butterfly Boy, 1949, Jerome Liebling. Dancing School, 1938, Sol Prom). 2- Intéressant de mettre en parallèle l’exposition mentionnée ci-dessus avec celle de la Leica Gallery qui propose une rétrospective de 75 ans de photos du magazine Life. Plus modeste dans son ambition, cette exposition est pourtant savoureuse. On retrouve en quelques dizaines de photos l’exigence picturale qui a fait la gloire de Life dans les grandes années. Iconiques ou non, ces photos ont une âme et une puissance d’évocation extraordinaires.

Morale de l’hitoire : il serait faux de croire qu’il y a eu d’un côté une photo expérimentale, engagée, idéaliste et artistiquement exigeante et de l’autre, une photo futile et ”corrompue” pour les magazines en papier glacé et le monde de la pub. En fait, l’une a nourri l’autre. Les jeunes visionnaires intransigeants ont contribué à construire la contre-culture (on sait ce qu’elle est devenue) et la pub a permis de financer et d’encourager des artistes extraordinaires.
(ill. V-J Day in Times Square (The Girl from Kansas), 1945, Alfred Eisenstaedt. Allen Ginsberg 1966, John Loengard. The Beatles, Miami Beach 1964, John Loengard. Children at a Puppet Theatre, Paris 1963, Alfred Eisenstaedt. 3- La belle photo socialement engagée est-elle devenue de l’histoire ancienne, bonne seulement pour les rétrospectives? Sûrement pas et il suffit pour s’en convaincre de traverser le pont de Brooklyn et tourner à gauche, pour aller à la galerie Umbrage (111 Front Street Galleries dans le quartier DUMBO).

Lori Waselchuk (en photo ci-dessous à g.) avec son projet Grace Before Dying, apporte quelques chose de gigantesquement plaisant, un télescopage entre l’universel et “l’exotique” local et incommunicable. Le “catch”? Angola, en Louisiane. Un pénitencier sans espoir, un des plus violents aux États-Unis, où 85% des détenus de longue durée ont l’assurance d’y mourir, soit de vieillesse, soit assassinés. Puis, un programme initié par une infirmière de cette institution qui a changé tout cela. Et apporté aux détenus une assurance, grinçante mais essentielle : celle de mourir dans la dignité. Avec un respect et un œil photo extraordinaires, Waselchuk a vu et rend compte. Au cours d’une semaine de sollicitations de toutes tailles et de toutes natures en arts visuels, c’est finalement cette exposition qui me laissera l’impression la plus forte.



À présent… trois PLATS DE RÉSISTANCE

1 – Rétrospective de l’oeuvre de Maurizio Cattelan au Guggenheim (“Maurizio Cattelan : All”). John Kennedy dans son cercueil, le pape Jean-Paul II écrasé par une météorite, de4s policiers pendus par les pieds, des squelettes d’animaux empilés, figures en résine, papiers, dessins, installations, tutto tutto tutto… Pour moi, Cattelan est avant tout un continuateur d’Andy Warhol, dans un registre culturel et avec des médias différents. Même envolée intuitive, même opportunisme commercial, même sens esthétique et aussi, même dangers potentiels pour la suite des choses… Ce qui le positionne aussi dans un certain académisme pop/critique sociale, puisque Warhol et la Factory, tout de même, c’est presque 50 ans en arrière. Comme avec Warhol, divertissement assuré pour tous – et j’aime le choix de l’artiste d’avoir regroupé toutes ses œuvres en les suspendant à un gigantesque cintre dans le hall du musée. On les découvre ainsi au fur et à mesure, sous différents angles, en gravissant l’escalier-spirale de Frank Lloyd Wright, jusqu’en haut…
Howard Halle
(critique)
L’expo bat des records d’affluence et le Gugg se frotte les mains, même si l’influent critique Howard Halle, de Time Out, l’a rangée sans hésiter parmi les pires expositions de 2011 et n’a pas de mots assez violents pour déprécier l’œuvre de Cattelan (“Le Roberto Benigni de l’esthétique relationnelle”, “la vacuité d’une réputation construite seulement en flattant éperdument de riches collectionneurs, lesquels se prennent pour de méchants transgresseurs des normes bourgeoises”, “Une exposition qui pue”, “Un gaspillage de temps et d’argent” etc). Ouf! Je ne suis pas de cet avis mais je vais vous dire : ça fait du bien de voir que les critiques n’encensent pas tous les mêmes choses, en même temps – et utilisent un langage vert, sans qu’on crie au scandale ou à la rupture du contrat social.



(ill. Frozen Assets, 1931-1932; Zapata, 1931) Diego Rivera, ses murals ne me font pas relever la nuit ni sauter au plafond mais peu importe, quand une expo de cet intérêt se proposer à vous, on ne la refuse pas! Il faut souligner que les fresques (murals) en question ont pour la plupart d’entre elles été commandées à l’artiste par le MoMA. Historiquement, Rivera a été le second artiste contemporain a avoir une exposition au MoMA, c’était en 1931 (juste après Matisse).

Avec ses photomontages conceptuels, vidéos et performances, Sanja Iveković exprime très efficacement ses positions féministes et son attitude critique envers les médias. On la retrouve avec grand plaisir en se souvenant de ses précédentes apparitions, notamment à Beaubourg et au MoMA il y a un an (ill. ci-dessous, projet Double Life présentant des diptyques vie fantasmée/vie réelle).

Quant à Willehm de Kooning, le musée frappe fort avec 200 œuvres dont certaines très rarement vues, couvrant l’essentiel de la carrière du peintre. Depuis ses premières toiles figuratives au début des années 40, les compositions en noir et blanc de 1948-49, puis les abstractions urbaines, le retour à la figuration en 60 et enfin, à nouveau l’abstraction en grand format. Il faut remonter à 1983 pour voir une exposition aussi majeure de l’artiste.



(ill. Labyrinth, fond de scène, 1946; Pink Angels/Anges roses, 1945) Voir la très belle présentation multimedia de Kooning réalisée par le MoMA pour l’occasion. 3 – Portraits de la renaissance de Donatello à Bellini ou si vous préférez, The Renaissance Portrait, from Donatello to Bellini, au Metropolitan Museum of Arts.

Je sais, on s’éloigne de l’art actuel mais vous savez ce que disait Charles Péguy avant d’être tué dans les tranchées : “Rien n’est plus vieux que le journal du matin et Homère est toujours jeune”. Je dirais même plus : rien de plus vieux que bien des jeunes artistes tout frais pondus, alors que Bellini, Boticelli, Filippo Lippi, Verrochio, Antonello da Messina, Ghirlandaio et Mantegna sont toujours jeunes. La Renaissance en peinture, c’est une révolution dont la rapidité et la puissance restent inégalées – et au fond assez mystérieuses – dans l’histoire. En quelques années au XVe siècle, tout change. Les techniques, les rapports de pouvoir, la perception de l’individu dans la société. L’émergence du portrait, c’est celle de la conscience subjective et de l’individualisme nu, comme l’a démontré Jacob Burckardt. Mais le portrait c’est aussi, avant la lettre, un Facebook élitiste où chaque personne peut afficher, suivant une codification raffinée, son statut, sa classe, son rang, sa position familiale, ses affiliations politiques et ses connections. Pour transmuer ce changement radical dans les esprits, les artistes ont du inventer de nouveaux mondes visuels – et avec quelle force!

Le Met nous offre une exposition époustouflante, même s’il faut jouer des coudes pour se déplacer dans ses salles, en cette période de fêtes. Près de 160 0euvres. Ces jeunes italiens de 500, 600 ans, vous attendent au “Met” ou dans un livre d’art ou sur Internet. Rendez-leur visite et écoutez-les, pour commencer l’année en beauté!

The Radical Camera
New York’s Photo League 1936-1951
Jusqu’au 25 mars 2012
The Jewish Museum
1109 5th Ave at 92nd St New York NY 10128
75 Years of Life
Jusqu’au 7 janvier 2012
Leica Gallery 670 Broadway Ste 500
New York, NY 10012
Grace Before Dying
Jusqu’au 12 janvier 2012
Umbrage Editions and Umbrage Gallery
111 Front Street, Suite 208
Brooklyn, NY 11201
T: 212.796.2707
Maurizio Cattelan : All
Jusqu’au 22 janvier 2012
Solomon R. Guggenheim Museum
1071 Fifth Avenue
New York, NY 10128 T: 212 423-3500
Diego Rivera & Sanja Iveković
Jusqu’au 26 mars 2012
The Museum of Modern Art
11 West 53 Street New York, NY 10019
(212) 708-9400
http://www.moma.org/
The Renaissance Portrait
from Donatello to Bellini
Jusqu’au 12 mars 2012
The Metropolitan Museum of Art
1000 Fifth Avenue New York, New York 10028-0198
Phone: 212-535-7710
http://www.metmuseum.org/
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