Trier la Triennale par Damien Fière (critique)
Trier la Triennale
Par Damien Fière
Chroniqueur urbain
Faut-il prévoir un sac à dos, des chaussures de marche et des provisions avant de se lancer dans l’exploration de la Triennale Québécoise 2011? Presque. Le contenu de cette nouvelle édition est réellement très copieux, varié et (bonne nouvelle) globalement emballant!
Cela dit, « Le travail qui nous attend », mot d’ordre de cette Triennale, s’adresse d’abord aux visiteurs : c’est un vrai travail que de se repérer dans les horaires multiples des projections, des performances live, des rencontres avec les artistes, des évènements festifs etc. C’est aussi un travail de se déplacer au milieu d’ensembles très hétéroclites avec beaucoup de gardiens mais sans beaucoup de repères. Un travail enfin que de déchiffrer le sens de certaines indications sur les cartels (vous savez, ces affichettes sensées éclairer la compréhension d’une œuvre et la démarche de l’artiste). Plusieurs sont si obscures et ésotériques qu’elles pratiquent peut-être une certaine forme d’humour masqué. Écrivez-moi et je vous donnerai quelques exemples croqués sur le vif.
En somme j’ai travaillé pour vous et au terme de trois visites prolongées, je reviens du bois pour vous livrer mes temps forts…
Thérèse Mastroiacovo tout d’abord, qui nous accueille dans le hall menant aux salles principales, avec Art now, 2005 à ce jour. Cette série de tableaux propose des dessins qui reproduisent, d’une manière légèrement stylisée, la couverture de dizaines de revues d’art. Répétitif? Non, approchez-vous et prenez le temps de faire leur connaissance, chacun a sa propre personnalité. Ensemble, ils constituent un aimable détournement des choses et une mise en abyme de la diffusion de l’art. Ces couvertures de magazines nous sont données à voir comme des objets à part entière. Le vrai contenu qui se trouvait derrière leur emballage a disparu et n’a plus d’importance.
Sensible, profonde et nourrissante, Cette série démontre une belle maîtrise d’exécution (in progress, puisque Mastroiacovo ne l’a pas encore achevée), ainsi qu’un propos clair et énergique.

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Poursuivons. À juste titre, Numa Amun se fait remarquer de la critique et du public de la Triennale avec sa « Citadelle des sens, 2007-2009″, une très belle série de dessins à l’encre de couleur peint sur papier. Placé au milieu de la série, le dessin le plus directement intelligible attire le regard. Il s’agit d’une tête humaine coupée en plans anatomiques axiaux (ill.), à la manière d’un IRM. D’une grande force expressive, il semble donner la tonalité de l’ensemble. Erreur!
Car attention, le diable est dans les détails. Si vous scrutez de près les autres dessins, vous découvrirez une réalité beaucoup moins frontale. Des planches anatomiques? Des gros plans érotiques? Des constructions optiques impossibles à la Escher ou des juxtapositions surréalistes à la Topor? C’est tout cela à la fois. Numa Amun veut tout nous rappeler, tout nous projeter, dans cette évocation du corps réel et fantasmé, citadelle de nos sens, de nos transformations. On attend avec impatience la suite de cette puissante narration.
Après cette mise en appétit, voici quelque chose de vraiment plus corsé, avec l’installation son, vidéo et dessin de Sylvain Baumann et Florine Leoni. Qu’avons-nous là? Des cloisons qui créent une architecture intérieure à plusieurs niveaux, vide et blanche. Deux projections vidéo sur écrans (ill., on doit tourner incessamment la tête pour voir les deux). Des personnages enfermés dans une pièce et qui semblent répéter un scénario, en allemand. Disons-le, voilà le genre d’installation sans concession qui semble mettre au défi le visiteur, en posant des conditions exigeantes. Une installation qui vous désoriente, puis qui vous oblige à vous arrêter pour suivre le temps et le déroulement de la narration. Minimalistes et conceptuels, Sylvain Baumann et Florine Leoni nous avaient récemment un peu déçus avec leur installation Persistances, à la galerie Circa, qui nous avait semblé à la fois trop dure et un peu trop scolaire. Rien de tel ici.
Attardez-vous devant cette œuvre ou plutôt dans cette œuvre qui emprunte son titre à un poème, « Maleen, à certains moments j’envie ta distance froide, distinguée et consciente de l’environnement » (traduit de l’allemand). Restez pour la voir au complet, dix minutes environ. Vous serez saisis. Plus tard, vous repenserez à cette métaphore de la vie humaine. Devant vous, un homme et deux femmes sont supposés répéter un scénario mais le scénario est tantôt mal interprété (il faut recommencer), tantôt oublié (que faire?). Et qui est le metteur en scène, au juste? Paroles intérieures, bribes de vies perçues à travers le langage, ondoyance de la pensée. Réussie en tout point, cette œuvre nous fait toucher au temps des humains, en appelle à notre intelligence, à nos sens et à notre capacité de méditation.
Le MACM propose aux visiteurs de jouer à un jeu : « Quelle est votre oeuvre (artiste) préférée? » On peut gagner des prix. Soit. Avec une telle concentration de talents le choix est impossible, bien sûr, mais puisqu’on peut gagner quelque chose, nous avons donné notre voix à Lorna Bauer et à son projet d’une grande élégance formelle, Éminence grise (Cut up’s / Cut off’s et Documentary Photographer). Il s’agit d’abord d’une magnifique mise en scène photo-graphique, sombre, intime, sensuelle, en six grands formats et six petits formats allongés. Ces derniers sont rehaussés de cadres en couleurs primaires qui rappellent le style 80′es du Groupe Memphis.
Mme (Mlle?) Bauer nous entraîne ensuite dans une petite salle obscure pour nous dire l’amour qu’elle porte à William Burrough, à sa littérature cut enragée et bien sûr, à sa pratique de l’art à la carabine. Un art qu’elle met d’ailleurs en œuvre dans dans sa récente création vidéo Four Glasses, disponible sur son site. Bravo Lorna! On aime bien William Burrough ici aussi (tiens, vous êtes invités à rencontrer sur Youtube John Giorno. Il va vous réciter The death of William Burrough. À écouter sans regarder l’image qui distrait de sa voix envoûtante).
Tels sont mes instantanés. Je ne vais pas vous faire tout le catalogue (d’ailleurs assez réussi, 55$). Et je gage que sur 50 artistes, comme moi vous n’aimerez pas tout. Pour ma part, j’ai noté que certains occupaient un espace inversement proportionnel à l’intérêt de leur propos. Ou que d’autres se complaisaient un peu trop dans la performance, au détriment du fond. Que la paix soit sur eux! Je préfère utiliser les lignes qui me restent pour un ultime name-dropping de talents confirmés ou en gestation. Vous retrouverez sans mal leurs oeuvres au gré de votre parcours :

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- Du papier peint sur trois murs et au sol, une vaste et intrigante structure autoportante en papier avec du rose, du jaune et des évocations d’enseignes publicitaires : le duo Seripop ne laisse pas indifférent avec ses installations Jusqu’au cou et Dis donc à la grosse de se tasser (ill.)
C’est léger, ça divertit, ça colore, ça aère. Prolifique, Seripop a aussi formé un trio noise punk, Aids Wolf, qui s’est produit au MACM dans le cadre d’une performance. C’est assez paradoxal car son approche de l’art visuel ne nous fait pas penser au mouvement punk. S’il fallait lui trouver un équivalent musical, on le situerait plutôt dans la mouvance de Tricot Machine : une tonalité acidulée, un recyclage rétro-mode, du graphisme publicitaire et quelques réinterprétations d’une folie bien calibrée. Sûrement pas une avant-garde (ils ont le temps, ils sont si jeunes et l’avant-garde est si vieille!) mais bon, ils nous apportent un bon supplément de vitamines, c’est déjà ça.
- Grier Edmundson et son installation drôle et multiréférentielle Untitled (Sometimes I am content). Cet américain de Montréal qui monte, qui monte, appartient-il à une génération qui veut tout et s’empare de tout ce qu’elle peut? Oui. Mais il nous redonne beaucoup, avec ses combinaisons efficaces d’imprimés, de sculptures, de readymade et de peinture. Un bon équilibre entre l’aisance narrative, le talent graphique, la réflexion et l’humour. Au vu des photos cependant, son installation nous semble avoir été mieux mise en valeur à la galerie Kendall Kope de Glasgow. Don’t you think? I wonder if the artist feels content about it.
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- Julie Favreau et son installation très réussie Ernest Ferdik. Ce serait un peu vain de vous la décrire (ou de vous la photographier) car elle est vraiment « expériencielle ». Ressentir le froid. Respirer l’odeur du bois. Laisser resurgir d’éventuels souvenirs et réminiscences. Et observer dans la pénombre le mystérieux ballet d’un acteur aux prises avec son travail.
- Tout juste finissant en arts visuels de l’université Concordia, Mark Igloliorte, jeune labradorien de Montréal, est déjà précédé d’une réputation flatteuse et méritée (en plus ici, on aime la figuration narrative, vous le savez). Cela fait du bien parfois, de sortir des installations compliquées pour se recentrer sur une œuvre picturale qui se suffit à elle-même. Une palette d’une grande richesse qui nous montre les objets de travail de l’art. Des instruments peints et repeints sous différents angles et aspects. Ils travaillent et se répondent pour former un ensemble cohérent, qui fait du bien.
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- Mathieu Beauséjour enfin, artiste étiqueté anarcho-utopiste et candidat idéal pour incarner la racine authentiquement québécoise de souche de cette Triennale. L’image murale de sa monumentale installation Icarus, est l’affiche et l’emblème de la Triennale. Toutes sortes de commentaires avisés peuvent être produits sur cette forte image qui n’est pas sans faire penser – aussi – à une étiquette publicitaire branchée, tendance réalisme socialiste, un peu dans le style de la bière Boris ou de la vodka Stolichnaya. Une belle oeuvre, juvénile et graphique, pour une belle affiche…

Pour finir, je ne résiste pas au plaisir de souligner la belle synchronicité de la Triennale avec l’occupation pacifique du Square Victoria, devant la bourse de Montréal, dans la foulée du mouvement Occupy Wall Street. À l’évidence, là aussi, un certain travail nous attend…
Dernier hasard du calendrier, intéressant (et cruel?) : la Triennale du MACM débute au moment où le Musée des Beaux-Arts de Montréal inaugure son magnifique Pavillon d’art québécois et canadien Claire et Marc Bourgie que je vous invite à découvrir d’urgence. J’y reviendrai.
La Triennale québécoise 2011 au Musée d’art contemporain de Montréal, jusqu’au 2 janvier 2012.
Musée d’art contemporain de Montréal
185 rue Ste-Catherine Ouest
(coin Jeanne-Mance)
Métro : Place-des-Arts
Tél. : 514 847-6226
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